Les Sabres de Buffalo en crise (encore)

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Dans une purge sans précédent dans l’histoire de la NHL, les propriétaires des Sabres de Buffalo, Terry et Kim Pegula, ont licencié pas moins de vingt-deux membres du staff mercredi soir. Une énième étape dans la déroute de la franchise depuis quasiment dix ans…


Lorsque la dernière participation aux playoffs remonte à neuf ans, on peut considérer qu’une franchise va mal. Et c’est peu de le dire pour les Sabres de Buffalo…

L’équipe a terminé dans les profondeurs du classement année après année – pire fiche de la ligue sur cette période – et la stratégie de sabotage volontaire afin de repêcher haut n’a clairement pas fonctionné.

La franchise enchaîne les managers généraux et les coachs sans aucune réussite : Ralph Krueger, épargné par la purge de mercredi, est le sixième entraîneur en neuf ans. Dans le même temps, les Sabres ont connu quatre présidents et trois managers généraux. Tout cela depuis que les Pegula ont acheté la franchise en 2011, deux mois avant la dernière participation en playoffs de l’équipe.

Sabres
source : Wikipedia

En effet, les Sabres n’ont jamais eu un bilan à 50% de victoires depuis. Chaque saison, les succès sont un feu de paille. Le bon mois d’octobre s’est bien vite éteint en 2018 comme en 2019, et l’équipe était hors course dès Thanksgiving.

Dans ces conditions, Terry et Kim Pegula ont décidé d’agir, secouant encore une fois un pommier qui aurait bien besoin de stabilité. Arguant de « différences philosophiques », le couple a tranché dans le vif. 22 membres du staff ont donc été limogés le même jour :

Parmi les victimes, le manager général Jason Botterill – en poste depuis mai 2017 – et ses deux assistants, Randy Sexton et Steve Greeley. Botterill avait pourtant reçu un « vote de confiance » public de la part des Pegula pas plus tard que le 26 mai… Depuis, les discussions avec les propriétaires se seraient multipliées, et Botterill aurait renâclé à épurer son staff.

Exit donc la quasi-totalité du staff des recruteurs : le directeur des scouts Ryan Jankowski, son adjoint Jeff Crisp, dix des quatorze scouts « amateurs », un des trois scouts « pro ». Ce qui témoigne d’un certain désaveu des drafts depuis dix ans, peu convaincantes finalement : on compte sur les doigts d’une main les joueurs d’impact depuis la draft 2014. Hormis les premiers choix Sam Reinhart, Jack Eichel et Rasmus Dahlin, le reste n’a guère brillé.

On ajoutera au grand ménage d’anciens joueurs NHL qui faisaient partie du staff de « développement » (deux sur quatre), Dennis Miller, chargé de la rééducation, ainsi que Chris Taylor, l’entraîneur de l’équipe-ferme de Rochester et ses deux assistants, Gord Dineen et Toby Petersen – en dépit d’un certain succès de cette franchise en AHL. Les Americans ont compilé une fiche de 116-65-33 en trois ans et auraient dû disputer leur troisièmes playoffs de suite – même s’ils n’ont pas gagné un match de série éliminatoire dans le même temps.

Mieux, l’équipe AHL a été récompensée pour sa gestion : +15% de fréquentation sur un an, et 83% de renouvellement des sponsors. Un staff récompensé… mais nettoyé quand même, donc.

Des mouvements qui suivent l’éviction il y a deux mois de Chris Bandura, longtemps directeur des relations médias, limogé le 22 avril en compagnie de John Sinclair et Jennifer Van Rysdam, qui s’occupaient pour leur part de la billetterie et de l’événementiel. Au total, 21 personnes en avril, puis 104 mises au chômage partiel, puis cinq autres licenciements… Les Pegula veulent « amaigrir » le staff, un mouvement pas simplement économique officiellement… mais un peu quand même.

D’après plusieurs études, dont celle du magazine Forbes, la franchise perdrait plus de 30 millions de dollars par an depuis la prise de pouvoir des Pegula, et l’endettement serait conséquent – il faut dire que les Sabres paient encore, entre autres, les indemnités des anciens managers généraux dont Tim Murray, viré en 2017.

La gestion de Botterill a d’ailleurs été mise en cause : l’équipe aurait dépassé le plafond salarial cette saison, récoltant une pénalité de la part des instances NHL.

Si l’on y regarde de plus près, il ne reste finalement que treize membres dans ce staff dépouillé dans cette stratégie de la terre brûlée.

L’affaire Eichel

Dans ce grand foutoir – n’ayons pas peur des mots – on ne peut que se demander si les mots du capitaine Jack Eichel n’ont pas pesé dans la balance. À la fin de la saison, l’Américain s’est exprimé dans la presse : « Écoutez, j’en ai assez de perdre, j’en ai marre et je suis frustré. Ce n’est pas une pilule facile à avaler maintenant. Les derniers mois ont été pesants, les cinq dernières années ont été pesantes. »

Des mots forts, qui rappellent ceux de Ryan O’Reilly, échangé en 2017 à Saint-Louis après s’être plaint d’avoir perdu son amour du hockey en jouant à Buffalo. Le centre s’était retrouvé avec les Blues au point de soulever la coupe Stanley et le trophée Conn Smythe, véritable camouflet pour les Sabres.

Cet échange fut d’ailleurs le premier clou du cercueil de Jason Botterill, le retour étant plus que limité : Patrik Berglund n’aura joué que 23 matchs avant d’abandonner 10 millions de dollars en quittant la NHL. Vladimir Sobotka n’a pas vraiment produit, l’espoir Tage Thompson ne s’est pas encore imposé et les choix de draft (Ryan Johnson, 1er tour 2019, et le futur 2e choix 2021) sont encore loin de la ligue.

Lorsque l’on dispose d’une star du calibre de Jack Eichel qui, à 24 ans, n’a pas encore joué le moindre match de playoffs, il faut vite des résultats. Sans quoi il risque de demander un échange, ou en tout cas partir dès qu’il sera agent libre.

Kevyn Adams, le grand gagnant

Dans ce bourbier digne des écuries d’Augias, le gagnant du ménage s’appelle Kevyn Adams. L’ancien joueur des Hurricanes de Carolina est propulsé manager général, un poste étrenné par une vingtaine de coups de fil pour informer des licenciements… C’est le troisième GM de suite sans aucune expérience lancé par les Pegula.

Kevyn Adams ne vient pas de nulle part : vainqueur de la coupe Stanley en tant que joueur avec les Hurricanes, il fut assistant coach des Sabres de 2011 à 2013, années les plus mauvaises de l’équipe. Il a depuis navigué à plusieurs postes dans l’organisation.

Il explique : « Quelques jours avant la décision de limoger Botterill, je me posais des questions et je faisais partie du processus de décision. Il y avait beaucoup de discussions pour gagner en efficience dans notre organisation. Comment faire pour être sûrs de bien communiquer, comment faire sur la glace et hors de la glace pour s’améliorer. »

Adams avait peu à peu gagné en influence depuis un an. Promu vice-président de la partie « business », il relayait Botterill lors du Board of Governors de la NHL, y remplaçant souvent Kim Pegula.

Fin février et début mars, Adams avait accompagné l’équipe en déplacement et commencé à nouer des liens avec l’entraîneur Ralph Krueger. Les soupçons d’une bonne partie du personnel étaient ainsi montés d’un cran : Adams analysait tout le fonctionnement sur commande des Pegula…

« Si je prends un peu de recul, je suis là depuis que les Pegula ont acheté cette franchise, dans des rôles différents. J’ai appris de ces expériences diverses, vu comment tout cela fonctionnait. Il y a nécessairement de l’évaluation sur votre propre travail, mais aussi sur l’ensemble, dans ces cas-là. »

« Je vais identifier des personnes travailleuses et talentueuses, motivées, qui, je pense, rendront notre équipe meilleure. Cela va prendre du temps, cela ne se fera pas en un jour. Terry, Kim, Ralph Krueger et moi avons déjà discuté hier et ce matin, afin de planifier les premières étapes pour notre personnel et nos décisions », explique Adams à la radio WGR-AM 550. « Je ne vais pas rentrer dans les détails, mais nous avons beaucoup de chance d’avoir ces propriétaires. En neuf ans, ils ont toujours donné les ressources pour nous placer en position de réussir, avec une vision claire, à charge du staff de la concrétiser. C’est ce que nous ferons ».

Adams a donc contribué à cette table rase, qui inclue donc une franchise AHL « qui mettait trop l’accent sur la victoire au lieu du développement des joueurs », justifie-t-il.

Compliqué à prouver, car plusieurs de ces espoirs ont fait le saut vers la NHL. Tout au plus pourra-t-on mettre en avant le salaire élevé des vétérans AHL, peu productifs finalement.

Chris Taylor, le coach licencié, ne mâche pas ses mots, mettant en avant le développement comme valeur cardinale, le travail de ses assistants et des personnels spécifiques qui travaillaient chaque jour, après chaque entraînement, pour développer les habiletés des jeunes espoirs des Sabres.

Quel futur ?

Le staff épuré va devoir désormais se tourner vers la draft NHL, prévue a priori à l’automne, alors que l’équipe première ne reprendra la glace qu’en fin d’année au mieux. « En termes de philosophie et de recrutement, il y a beaucoup de technologie, maintenant. Vous ajoutez les statistiques avancées et si vous n’utilisez pas la moindre parcelle d’information, vous ratez quelque chose. Nous allons nous assurer sur ce plan que nous seront à la pointe, afin de retrouver notre efficacité. La technologie permet d’avoir moins de personnel. Chaque vidéo permet d’étudier un joueur, image par image. Comment scouter de manière efficace ? Nous allons travailler sur l’amélioration de notre processus, dès maintenant », assène Adams.

Buffalo a écrémé, et n’a semble-t-il pas l’intention de retrouver un staff très nombreux. Mais ce coaching vidéo n’a pour autant pas vraiment fonctionné par le passé. Au milieu des années 2000, le propriétaire de la franchise, le plutôt radin Thomas Golisano, et le manager général Darcy Regier avaient misé sur un scouting 100% vidéo, qui a abouti aux premiers choix Marek Zagrapan (2005), Dennis Persson (2007), ou encore TJ Brennan et Drew Schiestel avec les deux premiers choix de l’équipe (2007). Pour un total de 0 match pour les deux premiers, et 51 matchs cumulés par les deux derniers cités… Cela ne s’est pas beaucoup amélioré depuis, avec des drafts peu convaincantes ces dernières années. La méthode 2020 fonctionnera-t-elle mieux ?

Mais ces erreurs de casting ou de développement – comme le cas de Casey Mittelstadt, ex-MVP du Mondial junior qui stagne depuis – montrent aussi que la patience est souvent nécessaire. Trois ans seulement ont été laissés à Tim Murray, idem pour Jason Botterill. C’est bien court pour développer un projet, une vision.

La gestion des Pegula, par ailleurs propriétaires des Bills en NFL, semble de plus en plus erratique, impulsive et contradictoire. Le carrousel est d’ailleurs le même pour l’équipe de football.

La rupture avec les supporters est consommée depuis bien longtemps, alors même qu’ils avaient accueilli leurs mécènes comme des sauveurs en 2011. À ce rythme-là, les Sabres ne sont pas prêts de devenir le « Hockey Heaven » promis…

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