Des canards dans la mare (suite et fin)

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Un scénario, un film, une machine commerciale, une équipe, voici le second et dernier volet de la saga Mighty Ducks, pur produit de la saga Disney qui a franchi la limite de la fiction à la réalité. Après une première partie centrée sur le succès au cinéma et la création de la franchise, attardons-nous à l’équipe qui entre en scène dans la réalité de la NHL, ses succès et la fin de l’ère Disney.

L’équipe du Comté d’Orange va se montrer particulièrement compétitive à ses débuts en NHL. Le coach Ron Wilson met l’accent sur la défensive autour du gardien Guy Hebert, le légendaire Aleksei Kasatonov et le tonitruant Oleg Tverdovsky. Mais les années qui vont suivre verront la naissance d’un des duos les plus spectaculaires de l’histoire du hockey.

La dynamite du Dynamic Duo

En 1993, le premier choix de repêchage de l’histoire des Mighty Ducks était Paul Kariya, un attaquant explosif originaire de Vancouver et à l’histoire familiale singulière. Son père Tetsuhiko est né pendant la Seconde Guerre Mondiale dans le camp d’internement de Greenwood, en Colombie Britannique, qui parquait dans des conditions déplorables les familles canado-japonaises déplacées à cause de la xénophobie ambiante. Humble et sans animosité envers un pays qui a maltraité les siens, Tetsuhiko Kariya représentera le Canada au rugby. Ses fils choisiront eux le hockey, dont un numéro 9 qui restera dans les mémoires.

Kariya Et SelännePaul Kariya ne commencera sa carrière en NHL qu’en 1995, le temps pour lui de remporter le titre universitaire NCAA avec l’Université du Maine et son titre de meilleur joueur (trophée Hobey Baker), le Championnat du monde junior, la médaille d’argent aux Jeux olympiques de Lillehammer et le Championnat du monde avec le Canada. Excusez du peu.

Kariya brille dès ses premiers coups de patins en NHL, l’ailier supersonique terminera troisième aux votes du trophée de meilleure recrue en 1995, et il atteindra le cap des 100 points l’année suivante. Mais la charge psychologique du jeune attaquant est énorme. Le Directeur général Jack Ferreira se met alors à la recherche d’un complice de ligne, ce sera « The Finnish Flash ». En 1996, « l’éclair finlandais » Teemu Selänne, l’homme aux 76 buts à sa première saison, est transféré de Winnipeg à Anaheim.

Deux personnalités totalement opposées, le réservé et méticuleux Kariya et l’extraverti et explosif Teemu Selänne vont alors devenir de vrais jumeaux sur la glace, le plus souvent avec le travailleur Steve Rucchin au centre. L’action que commence l’un, l’autre la finit. La connexion est immédiate entre le Canadien et le Finlandais, respectivement 21 et 25 ans en 1996. Le Dynamic Duo est né.

L’ancien joueur et désormais membre du comité du Hall of Fame Lanny McDonald, l’un des moustachus les plus connus du milieu, les définissait ainsi à ESPN : « Il y a eu de grands duos dans le sport à travers les années. Lemaire et Lafleur à Montréal, c’est ce qui vient à l’esprit quand vous voyez Selänne et Kariya. Ils traînent toujours ensemble, [sur la glace] ils volent ensemble. Je crois que tous deux sont de grands enfants, ils adorent la compétition. Vous pouvez voir leurs yeux pétiller quand vous parlez de leur amitié. »

En effet, la complicité sur la glace les lie également en dehors, toujours ensemble, copains de chambrée sur la route. Pour ne pas éveiller les soupçons, le club réserve les hôtels sous de faux noms, Theodore Flash pour Selänne, Tony Montana pour Kariya. L’une des nombreuses anecdotes autour du duo.

Équipe incisive sans pour autant accéder aux séries durant les trois premières saisons de la franchise, les Mighty Ducks passent un cap durant la saison 1996-1997, emmenés par le Dynamic Duo. Selänne termine deuxième meilleur marqueur de la saison régulière, Kariya troisième, ils figureront d’ailleurs sur l’équipe All-Star de la saison avec Mario Lemieux au centre. Anaheim s’empare de la quatrième place de la conférence ouest et ses deux flèches ne laissent aucun répit aux Coyotes de Phoenix durant le premier tour en marquant 10 des 17 buts de leur équipe. Toutefois, le Dynamic Duo ne pourra rien ensuite face aux futurs champions, Détroit.

Les années qui suivront seront faites souvent de bas, la saison 2000-2001 tourne d’ailleurs au cauchemar. Les Mighty Ducks n’y arrivent plus, la lanterne rouge leur tend les bras. L’organisation se résout à tourner la page pour en écrire une nouvelle : Teemu Selänne est transféré à San José. Stupeur chez les fans mais une décision prévisible car il était nécessaire d’alléger la masse salariale. Le Dynamic Duo correspondait en effet aux deux joueurs les mieux payés de la ligue. Ensemble durant leurs années Mighty Ducks entre 1996 et 2001, le duo Selänne / Kariya aura inscrit 450 buts et 522 assistances, soit 972 points ensemble sous le maillot des canards.

Giguère, une machine

Une nouvelle ère s’ouvre pour les Mighty Ducks. Adam Oates, Petr Sykora, Steve Thomas, Rob Niedermayer, Sandis Ozolinsh, Anaheim s’est reconstruit avec Mike Babcock derrière le banc, dernier maillon d’une valse d’entraîneurs où se sont succédé Craig Hartsburg, Guy Charron et Bryan Murray. Le coach Babcock prône un jeu discipliné et défensif, et persuade tous ses joueurs de le respecter scrupuleusement, même le feu follet Kariya. La mayonnaise commence à prendre, surtout qu’un futur phénomène a depuis rejoint le Comté d’Orange.

Carte Jean Sébastien GiguèreDepuis ses débuts, Jean-Sébastien Giguère n’a cessé de faire l’ascenseur entre l’AHL et la NHL. Mais après un passage aux Mighty Ducks de Cincinnati – que rejoindra par la suite le futur rempart de Grenoble Eddy Ferhi – le gardien québécois va devenir un pari gagnant. En témoigne son extraordinaire saison 2002-2003.

Anaheim finit en 2003 à la septième place de la conférence ouest, Giguère postant un pourcentage d’arrêts de 92% en saison régulière. Mais le meilleur est à venir. Le portier montréalais des Ducks devient le héros du premier match des playoffs face à Détroit en réalisant 63 arrêts (!) durant une rencontre marathon avec trois prolongations. Giguère n’encaissera que six buts durant la série, Anaheim balaye 4 manches à 0 les Red Wings : pour la première fois depuis 1952, le champion en titre est balayé dès le premier tour.

Mais Giguère et les Mighty Ducks n’en ont pas fini. Ils écartent ensuite la meilleure équipe de l’Ouest, Dallas, avec notamment un match 1 dantesque dans le Texas : cinq prolongations, 60 arrêts de Giguère et un but gagnant de Petr Sykora. Les Stars céderont en six manches. En finale de conférence, Minnesota est balayé à son tour, blanchi à trois reprises (!) par Jean-Sébasien Giguère, qui atteint alors entre ses poteaux un niveau de jeu exceptionnel. 212 minutes d’invincibilité, 122 arrêts sur 123 tirs, c’en est trop pour le Wild qui rend les armes, les Mighty Ducks se qualifient pour la première finale de la Coupe Stanley de leur histoire, dix ans après la création de la franchise.

La finale opposait les Ducks aux expérimentés New Jersey Devils. Mené 2 manches à 0, Anaheim a réagi… en prolongation. Ruslan Saleï et Steve Thomas ont marqué les buts gagnants respectivement aux matchs 3 et 4, permettant aux Mighty Ducks de demeurer invaincus en temps supplémentaire durant ces playoffs. Si New Jersey a repris la main lors de la cinquième manche, la sixième restera dans les mémoires. Martin Brodeur résiste tant bien que mal aux assauts des canards, qui mèneront 3-1 à l’entame du second tiers-temps. Mais à la 27e minute, c’est le choc. Le bulldozer Scott Stevens sèche violemment Paul Kariya qui ne l’a pas vu venir. Le n°9 des Mighty Ducks est K.O., immobile en zone neutre pendant de longues minutes. Et tout le monde s’attend à ce que le match soit terminé pour lui… jusqu’à ce qu’il revienne en fin de période pour inscrire le but du 4-1. Le commentateur Gary Thorne s’exclamera d’un mythique « Off the floor, on the board » (au sol, au tableau d’affichage). Anaheim s’imposera 5-2 et forcera le septième match décisif.

Malheureusement pour les Mighty Ducks, l’histoire ne se finira pas aussi bien qu’un classique Disney. New Jersey verrouillera ensuite comme il sait très bien le faire en s’imposant 3-0, un score identique aux deux premiers matchs de la finale, la Coupe Stanley revient aux Devils. Néanmoins, l’extraterrestre Jean-Sébastien Giguère, avec un incroyable pourcentage d’arrêts à 94,5% en 21 matchs de playoffs, obtiendra logiquement le trophée Conn-Smythe, remis au meilleur joueur des playoffs.

Maillot Kariya

Quant à Paul Kariya, sa santé lui jouera des tours. La mise en échec de Stevens a laissé des traces. C’est l’autre réalité de son fameux but du match 6 : ce but, il ne s’en souvient même pas car il a contracté une commotion cérébrale, qui l’a d’ailleurs empêché de disputer le match 7 décisif. Il s’agit de la sixième commotion de sa carrière, un calvaire qui a limité les exploits de ce joueur extraordinaire. Ce match qui l’a mis K.O., avant de le voir revenir en héros, sera son dernier sous le maillot des Mighty Ducks. Kariya jouera ensuite avec Colorado, Nashville et St.Louis, mais une suite toujours entrecoupée de moments difficiles liés aux effets des commotions à répétition. Triste sort d’un joueur talentueux à une époque où beaucoup, dont la NHL, n’avaient pas encore pris conscience de la dangerosité de certaines mises en échec.

À Pulmp Hockey Podcast, son ami Teemu Selänne témoignait : « C’est triste, la manière dont sa carrière s’est terminée. Il est très amer par rapport à ça. Il a toujours pensé que la NHL ne s’occupait pas de ses joueurs comme elle le devrait. C’est ce qui explique pourquoi il ne veut plus être impliqué dans le hockey. C’est comme s’il avait disparu du monde du hockey, c’est triste. »

Le n°9 de Paul Kariya, 989 points en 989 matchs, sera tout de même immortalisé au sommet de la « mare » en 2018, aux côtés du n°8 de son complice Teemu Selänne, 1457 points en 1451 matchs, un an après leur introduction simultanée au Hall Of Fame  Un très beau symbole pour les deux fusées emblématiques des Mighty Ducks, les deux inséparables. Mais l’ère « mighty » est en passe d’être révolue.

Logo Alternatif Mighty DucksUn pavé dans la mare

La machine Disney avait permis une entrée tonitruante des Mighty Ducks mais celle-ci est en train de s’enrayer. Les ventes de merchandising se sont essoufflées et la franchise, comme les autres, souffre d’une crise profonde, celle du « dead puck » : une période où le nombre de buts atteint des fonds historiques. Le public se lasse, les fans occasionnels se détournent du hockey, les affluences dans les patinoires et les audiences TV sont en chute libre. Le projet mort-né de la chaîne ESPN West, qui devait mettre en avant les Mighty Ducks ainsi que les parties de baseball des Angels (dont Disney est également propriétaire), est aussi un coup dur pour la Walt Disney Company. Et le lock-out 2004-2005, qui paralysera la saison entière (une première en NHL depuis la grippe espagnole de 1919 !), sera un coup fatal aux canards de la firme aux grandes oreilles.

D’autant plus que l’orientation du boss Michael Eisner est de plus en plus contestée par le cercle Disney. Les figures historiques de la compagnie lui reprochent son détournement de la tradition et son désir d’expansion vers du superflu. Roy E. Disney (le fils de Walt) définira son mandat comme « un conglomérat rapace et sans âme ». Et l’équipe de hockey des Mighty Ducks est souvent avancée comme exemple. Eisner, si enthousiaste concernant l’arrivée de ses protégés canards en NHL, finit par céder et accepte la mise en vente de l’équipe, ainsi que les Angels de MLB. Le patron sera d’ailleurs poussé vers la sortie en 2005, après 21 ans à la tête de la Walt Disney Company. Bob Iger lui succédera avec la volonté d’un retour aux racines de la Walt Disney Co.

La franchise NHL est officiellement vendue, pour un montant de 75 millions de dollars, en 2006 au couple milliardaire Henry et Susan Samueli, déjà propriétaires du « Pond » en passe de devenir le Honda Center. L’équipe demeure donc à Anaheim mais l’identité change, le « Mighty » et le logo canard disparaissent. L’ironie de l’histoire, c’est que les Ducks, un an après une finale de conférence, soulèveront la Coupe Stanley dès la première année post-Disney. Le revenant Selänne et les Ducks déjouent en effet Ottawa lors de la finale 2007.

3e Maillot Ducks

Les Ducks toujours « mighty »

Même si Disney n’est plus impliqué directement dans l’organisation d’Anaheim, le souvenir de l’ère « Mighty » demeure très fort. Le logo old school est totalement rentré dans la pop culture et toujours dans le cœur des fans. L’équipe d’Anaheim a même retrouvé ce logo à certaines occasions, comme le 25e anniversaire de la franchise en 2018. Maillot alternatif ou d’entraînement, le masque canard refait donc surface. Dans les parcs Disneyland, des événements autour de l’équipe sont toujours organisés. Le 14 février 2019, c’est une partie de la distribution des films Mighty Ducks qui donne le coup d’envoi au Honda Center.

Les Mighty Ducks ne sont donc pas oubliés, bien au contraire. La patte Disney fait complètement partie de l’ADN de l’organisation et de son histoire. Un scénario, un film, une saga, une machine commerciale, une équipe NHL, c’est unique dans l’histoire du sport professionnel.

En cela, Michael Eisner, si contesté chez Mickey, demeure un visionnaire. Il a d’abord souhaité qu’une société gigantesque investisse dans le sport professionnel, en 1992. L’implication de Disney a également beaucoup façonné le sport-spectacle dans le hockey, des années avant les aventures du chevalier des Vegas Golden Knights. Eisner était donc un précurseur dans le sport américain, mettant sur pied une équipe au logo toujours présent dans les mémoires.

Quant à Steven Brill, à l’origine même des valeureux canards, il s’est remis au travail. Le scénariste planche sur une nouvelle série TV Mighty Ducks, produite par ABC et attendue sur la plateforme de streaming du géant américain, Disney+, plus de 30 ans après avoir écrit le scénario du premier film. Et ce, avec Emilio Estevez de retour au casting. Car finalement, comme disait son personnage du coach Gordon Bombay : « Canard un jour, canard toujours ! »

Film Mighty Ducks

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