– Comment acheter un club qui vaut 4 millions d’euros avec 3000 euros en poche ? Voici les bons conseils d’investissement…
– Comment concilier naturalisés et joueurs du cru même quand les joueurs se tapent entre eux à l’entraînement ?
– Comment critiquer les arbitres sans prendre d’amende grâce à un compte Instagram privé ?
Notre deuxième partie du bilan de la KHL vous entraîne dans les coulisses de la ligue russe et dans ses histoires les plus étonnantes.
Traktor Chelyabinsk (9e) : un contrat long n’interdit pas la performance


Le directeur sportif du Traktor, Roman Belyaev, a la réputation d’être dur en négociation auprès des agents (et peut-être pour lui-même puisqu’il ne sera pas conservé). Cela a aidé le club à faire de très bonnes affaires l’été dernier au moment de l’instauration du plafond salarial. Sergei Kalinin a certes vu son salaire amputé de plus de moitié par rapport au CSKA, mais il est devenu capitaine, il a eu du temps de jeu en avantage numérique, et il a donc marqué plus de points que dans ses deux saisons moscovites cumulées. Roman Manukhov, souvent superflu à Omsk puis à Kazan, est devenu un défenseur majeur. Face à des concurrents bien mieux dotés, les Ouraliens ont même réussi l’exploit d’occuper la première place de la Conférence Est en novembre.
L’entraîneur Anwar Gatiyatulin – dont le contrat de 3 ans fut aussi dénoncé comme une folie – a donc réussi sa première saison pour son retour. Le public de Chelyabinsk s’est de nouveau arraché les billets – limités par les restrictions – même si les gens étrangers à la ville bâillaient devant un système de jeu jugé ennuyeux. Le club a certes perdu l’avantage de la glace en play-offs en finissant cinquième de sa conférence, mais il a réussi à gagner le premier match à l’extérieur à Ufa. Le tournant de la série fut le match 3, le premier à domicile. Le Traktor avait plus souvent la possession et attaquait, mais son premier bloc encaissait quatre buts. Celui-ci ne comprenait pas que les vedettes, mais aussi le défenseur de 20 ans formé au club Sergei Telegin, coupable sur le troisième but et cloué sur le banc ensuite. Cela arrive avec les jeunes et ne fait pas oublier son bon début de saison. Également sorti après ce but (au profit de l’international tchèque Roman Will), le gardien Ivan Fedotov a pourtant retrouvé sa place au match 5 et coûté l’élimination en bougeant sa cage à 19 secondes de la fin, ce qui provoqua un tir de pénalité fatal.
Jokerit Helsinki (10e) : comment acheter un club sans argent

En raison des restrictions de déplacement en Finlande, la KHL a décidé que les Jokerit devraient jouer tous les play-offs chez leurs adversaires. Un handicap supplémentaire pour une formation qui a montré ses limites offensivement. Le petit ailier créatif américain Brian O’Neill, meilleur +/- de KHL en saison régulière (+30), a été négatif en play-offs (-2) et n’a mis qu’une petite assist. Ses coéquipiers ont attendu deux matches et demi avant de marquer enfin un but et de remonter le score pour forcer une prolongation, mais le Lokomotiv Yaroslavl l’a remportée grâce à un buteur… finlandais, Teemu Pulkkinen. C’est cette efficacité offensive qui manquait aux Jokerit, dont un seul attaquant a trouvé le chemin des filets en play-offs, évidemment le sniper danois Nicklas Jensen.

Les médias finlandais ne cessent de s’étonner de cet étrange modèle économique. Jari Kurri est certes le propriétaire majoritaire, mais c’est une façade. Le hockeyeur de légende a beau avoir gagné quelques millions de dollars dans sa carrière de NHL, sa fortune ne le rend pas capable de financer les Jokerit comme un oligarque. Le journal Italehti a disséqué le montage : Kurri n’a versé que 3000 euros en 2019 au capital de Jack Promotions Oy. Un an plus tard, cette société a ensuite opéré une extension de capital en vendant 40% de ses actions à Norilsk Nickel Harvalta Oy (filiale finlandaise d’une holding chypriote qui appartient au géant minier russe Norilsk Nickel) pour… 4 millions d’euros, soit la somme exacte qui a permis de racheter les Jokerit au précédent propriétaire Harry Harkimo. Kurri a donc acquis 60% des Jokerit sans verser lui-même un sou (ou presque), mais la structure serait vite en faillite sans l’argent russe. Dans ses comptes 2020, Norilsk Nickel Harvalta a en effet effectué un prêt en capital de 13,1 millions d’euros à Jack Promotions pour couvrir le déficit opérationnel du club. Cela représente 25% des bénéfices de la société finlandaise… mais pas grand-chose pour la société-mère, récemment condamnée à une amende record 1,6 milliard d’euros par la justice russe pour avoir pollué une rivière arctique par une fuite de 21 000 mètres cubes de fioul après l’affaissement du permafrost sous la cuve.
Barys Astana (11e) : coups de poings puis coup de projecteur

Cette saison ne fut pourtant pas du tout un long fleuve tranquille. Elle avait débuté une contamination en masse à la Covid-19 et le report de six rencontres. La politique du club suscite aussi la controverse au Kazakhstan. Après un dialogue avec la journaliste Dinara Baikadamova sur la domination des étrangers et le manque de confiance dans les jeunes joueurs locaux, l’entraîneur Yuri Mikhailis avait exprimé son mécontentement avec un langage fleuri à la fin d’une conférence de presse début novembre. Le micro était resté branché…

Le plus dur est peut-être à venir pour le Barys. Les projecteurs ont été braqués sur les joueurs du Kazakhstan au championnat du monde, mais les démarchages avaient déjà débuté avant le tournoi. Puisque les joueurs du Kazakhstan ne sont plus considérés comme étrangers dans toute la KHL, ils constituent une aubaine pour les clubs russes. Ceux-ci ont des arguments convaincants car les reports incessants dans le paiement dans les salaires ont fini par agacer les hockeyeurs du Barys. La politique de naturalisation du Kazakhstan profitera donc à l’avenir aux adversaires du Barys, trop contents de récupérer des étrangers « hors quota » grâce à leur passeport de complaisance. Même les joueurs locaux partent, notamment la révélation de la saison Kirill Panyukhov (meilleur marqueur de l’équipe en play-off avec 4 buts et 3 assists) vers Kazan. Ainsi dépouillé, le Barys peinera à rester le « club de base » qui prépare toute la saison l’équipe nationale.
Avtomobilist Ekaterinburg (12e) : promis, Président, c’est juste la faute aux arbitres !

Il serait tentant de faire coïncider cette chute avec la blessure à la jambe de Datsyuk. Son absence a surtout mis en lumière la faiblesse des autres lignes mais c’est au moment de son retour que la situation a empiré. L’Avtomobilist a alors enchaîné neuf défaites, dont huit en présence du magicien. Pour enrayer cette récession, il a d’abord recruté le défenseur allemand Korbinian Holzer (qui ne laissait pas présager son excellent Mondial) puis l’attaquant technique Sergei Shumakov, acheté à l’Avangard dans ce qui fut sans doute l’investissement le moins rentable de la saison : 6 matches, 0 point, une fiche de -3 et une blessure nécessitant une opération. Ekaterinbourg a fini avec seulement la 16e attaque de la ligue.

Le staff réussit à faire remonter ces récriminations jusqu’au président du club, le milliardaire Andrey Kozitsyn, qui dirige la compagnie minière de l’Oural. Il suit d’assez loin le hockey, dans lequel les sommes investies lui valent pour l’instant bien moins de succès que dans le basket féminin (où il a bâti la meilleure équipe d’Europe). Il a donc paraphé une lettre de protestation à la KHL pour demander à examiner la question de l’arbitrage. Cela évite la remise en cause interne dans le même temps. L’ancien entraîneur de NHL Bill Peters – qui y avait perdu sa place pour des accusations de racisme – avait deux ans de contrat et aura donc une seconde chance. Il a même obtenu de recruter encore plus de Nord-Américains en profitant des passeports du Bélarus ou du Kazakhstan comme Jesse Blacker, même si ce sont les joueurs de style russe très technique qui ont été les plus performants cette saison. Stéphane Da Costa sera aussi rappelé : la saison du Français à Ekaterinbourg (2018/19) reste la seule où le club ait réussi à passer un tour de play-offs !
Severstal Cherepovets (13e) : vainqueur sur les réseaux sociaux et sur la glace


Les vrais succès d’Andrei Razin ont bien évidemment été obtenus sur la glace, et non dans ces luttes puériles par clavier interposé. Réputé pour ses méthodes psychologiques dures, il a clairement obtenu l’adhésion de ses joueurs cette saison. Il a été aidé par la figure tutélaire du club Yuri Trubachev, qui a raccroché les patins après trois rencontres pour endosser un costume-cravate et devenir assistant-coach pour faire un lien précieux avec le vestiaire. Le Severstal a clairement le plus petit budget des qualifiés en playoffs, mais le fait d’avoir des étrangers très moyens n’a pas été un handicap. Cela assurait que tout le monde sans distinction travaille dans le même sens avec beaucoup de dévouement et d’effort de patinage.
Non seulement les résultats sont bons mais la formation des jeunes continue d’être un pilier à Cherepovets : l’inattendu Nikita Guslistov est devenu à 18 ans le plus jeune Russe à signer un hat-trick en KHL, avant de devenir le plus jeune capitaine de l’histoire de la ligue à la faveur d’un match à Saint-Pétersbourg où Razin avait aligné une équipe bis pour faire souffler ses joueurs. Méthode critiquée, mais pari gagnant puisque le Severstal ainsi reposé avait gagné les trois rencontres suivantes pour assurer sa qualification.
Même en play-offs, le Severstal a longtemps fait trembler le plus prestigieux Dynamo Moscou. Il était tout proche de mener 2 victoires à 1, quand Dmitri Kagarlitsky – un joueur formé à Cherepovets – a crucifié son club d’origine en égalisant à trois secondes de la fin. La persévérance n’aura pas suffi face à une équipe au budget trois fois supérieur. C’est justement au Dynamo que retournera Aleksandr Petunin, meilleur marqueur du Severstal avec 39 points (autant que lors de ses trois premières saisons de KHL cumulées). C’est la troisième fois qu’il fait l’aller-retour entre Moscou et Cherepovets dans ce qui apparaît comme un prêt déguisé (les prêts étant interdits par les règlements de la KHL).
Torpedo Nijni Novgorod (14e) : une grande liberté offensive

Fort heureusement. Zhafyarov est devenu le troisième marqueur de toute la KHL avec 61 points, et a prêté un peu plus attention à la défense en améliorant sa fiche de -16 à +6. Il a bénéficié d’une très grande liberté offensive avec plus de 20 minutes de temps de jeu par match, et a profité du retour du centre américain Andy Miele, avec lequel il avait joué deux ans plus tôt.

Zhafyarov et Miele se sont vus adjoindre Ivan Chekhovich, qui avait été élu sur l’équipe-type du Mondial U18 en 2017 mais n’avait pas été sélectionné chez les moins de 20 ans russes : l’ailier buteur oublié en AHL a été si performant lors de son prêt par San José (17 buts) qu’il a même eu droit à ses débuts en NHL à son retour en fin de saison.
Le jeu offensif et imprévisible de Nijni Novgorod a aussi bénéficié à Chris Wideman, pour sa première saison hors de NHL/AHL. Meilleur marqueur des défenseurs de KHL avec 41 points, l’Américain de 31 ans a été le seul joueur de la ligue russe appelé par les États-Unis aux championnats du monde et y a remporté la médaille de bronze, même s’il n’a pas mis de point contrairement à son premier Mondial il y a cinq ans. Chekhovich a aussi obtenu ses premières sélections en équipe de Russie en février, aux côtés d’un Zhafyarov nommé capitaine pour l’occasion. Mais ces joueurs restent un peu trop unidimensionnels et trop peu physiques pour prétendre à une place en équipe nationale dans une grande compétition.
Même sur le plan offensif, le Torpedo a montré ses limites après la trêve internationale puisqu’il a perdu tous ses matches : 5 en saison régulière, qui l’ont fait glisser à la huitième place à l’Est, puis 4 contre le vainqueur de la conférence Kazan. Mais juste avant ces play-offs, Nemirovsky avait obtenu une prolongation d’un an de son contrat, ayant rempli sa mission. Il n’y aura pas de psychodrame estival cette fois. C’est plutôt le club qui risque de ronger son frein, car Zhafyarov veut examiner les possibilités en Amérique du nord avant de resigner.
Dinamo Minsk (15e) : toutes les manettes dans les mêmes mains
Directeur du Dinamo Minsk, devenu également cette saison président de la fédération, Dmitri Baskov était impliqué en toute chose cette saison (même dans le meurtre d’un opposant auquel il est soupçonne d’avoir participé). La première fois que l’entraîneur Craig Woodcroft est tombé malade de la Covid-19, il a même fait office de coach lors d’un match à Riga (perdu aux tirs au but), avant que l’on nomme un vrai entraîneur par intérim – Konstantin Koltsov – dans ces cas-là. Avant l’échec du Bélarus aux championnats du monde, il a donc eu la satisfaction de voir le Dinamo atteindre les play-offs après la dernière place de l’ouest la saison passée. Une qualification vitale pour l’existence du club.

Ce discours officiel est un peu trop beau pour être vrai. Les jeunes qui ont brillé sont ceux qui ont été prêtés par des franchises de NHL en attendant que la saison ne commence outre-Atlantique : Egor Sharangovich, Aleksei Protas, Maksim Sushko et Vladislav Kolyachonok. Ce sont tous de grands espoirs du hockey biélorusse, mais ils semblent tous inscrire leur avenir en Amérique et le Dinamo n’a servi que de point de chute provisoire en raison de la pandémie. Si on enlève ces joueurs de passage, les seuls jeunes Biélorusses qui ont eu du temps de jeu sont Stepan Falkovsky (20 ans) et Ilya Solovyov (24 ans). Mais les autres postes-clés ont tous été tenus par des étrangers.
Le poste qui a fait le plus débat est celui des gardiens, car le Tchèque Dominik Furch a joué 80% du temps (et 100% en play-offs) avec des performances souvent décevantes. Les portiers de l’équipe nationale – dont le naturalisé Danny Taylor – ont eu très peu voix au chapitre, ce qui a été l’excuse majeure utilisée aux Mondiaux par le sélectionneur Zakharov. Avec la nomination de Woodcroft comme entraîneur national, le staff du Dinamo Minsk aura toutes les manettes du hockey biélorusse… mais il reste difficile de concilier les objectifs de conduire à la fois le club et l’équipe nationale au succès.
Spartak Moscou (16e) : la dernière colère de Znarok
Le Spartak a aussi mal commencé la saison que la précédente (2 victoires en 8 rencontres) mais il avait cette fois une bonne excuse puisque le coronavirus l’avait privé de ses deux meilleurs centres Jori Lehterä et Robin Hanzl. Mais il ne faut pas oublier que les Moscovites avaient de toute manière 6 étrangers pour 5 places. Ils n’auraient pas pu les aligner en permanence en dehors des absences de Lehterä (également blessé début janvier), meilleur marqueur de l’équipe même s’il a manqué un tiers des rencontres. Les blessures plus longues des défenseurs russes, notamment de l’arrière le plus stable Dmitri Vishnevsky, ont peut-être été plus handicapantes.
Le directeur général Andrei Zhamnov est même descendu lui-même sur le banc en janvier, ce qui n’était pas un grand signe de confiance envers le coach Oleg Znarok. Mi-décembre déjà, la rupture du contrat de Roman Lyubimov (avec un triste bilan de 5 pts et -17), un ex-international du temps où Znarok était sélectionneur, était déjà un coup de griffe indirect envers l’entraîneur. Après tout, c’est lui qui avait choisi de s’entourer de vétérans. Tous n’ont pas échoué d’ailleurs : l’attaquant Sergei Shirokov, qui avait intégré l’équipe de Russie avant Znarok mais n’a jamais été réinvité après son départ, a connu une très bonne saison et égalé à 35 ans son record personnel avec 22 buts.

Le Spartak s’est qualifié à la huitième et dernière place à l’ouest, ce qui l’a placé face au CSKA. Il n’a jamais eu la moindre chance. Znarok s’est juste vanté d’avoir tenu le 0-0 au premier match en soixante minutes, un soir de « HudaShow » du gardien international slovaque Julius Hudacek (en dessous de ses performances de l’an passé). Znarok a même été décrit comme un entraîneur installé dans son confort matériel. On ne sentait plus la même colère transpirer de lui, sauf pour s’en prendre à la dernière conférence de presse aux journalistes qui critiquaient son jeu russe traditionnel, jugé trop passif et daté. Un dernier coup de gueule avant son éviction annoncée.









































