Symboles écorchés

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HockeyArchives vous propose un dossier hockey et Premières Nations d’Amérique du Nord. Dans ce premier volet, nous évoquons les nouvelles révélations au Canada qui ne font ouvrir que davantage les yeux sur les atrocités d’hier et la lente acceptation : l’histoire écorchée des peuples autochtones, de laquelle certains sont tout de même parvenus à s’extirper par le hockey.

L’horreur dissimulée 

Ses grands espaces, sa qualité de vie, sa sécurité, ses facilités à l’expatriation, le Canada est souvent loué comme une nation modèle. Mais chaque nation a ses côtés sombres, le Canada ne déroge pas à la règle. Et la réalité, aussi triste soit-elle, refait toujours surface.

Fin mai, on apprenait la découverte des corps de 215 enfants amérindiens à proximité de Kamloops, en Colombie-Britannique. Ils étaient élèves dans une école résidentielle autochtone, un des 130 pensionnats à travers le Canada qui ont exercé, à partir de 1874, une politique d’assimilation. Le dernier établissement, celui de Punnichy, au Saskatchewan, a fermé ses portes en 1996. Financés par le gouvernement et sous le contrôle de l’Église catholique, les pensionnats constituent une tragique conséquence de la colonisation britannique : plus de 150.000 enfants des Premières Nations, métis ou inuits ont été arrachés à leurs familles dans le but de les convertir de force au christianisme, les parents n’ayant d’autre choix que d’accepter sous peine d’être emprisonné. Tout cela pour détruire les cultures et les langues autochtones.

pensionnats

Le 24 juin, la Première Nation de Cowessess a annoncé qu’elle avait identifié 751 tombes, des tombes négligées et anonymes comme souvent, dans un autre ancien pensionnat amérindien situé à Marieval au Saskatchewan. Il y a une semaine, 182 autres tombes ont été découvertes par la communauté Lower Kootenay. Après plus d’un siècle d’existence, les pensionnats délivrent un bilan qui ne cesse de s’alourdir avec trois découvertes macabres en l’espace d’un mois…

La Commission de vérité et de réconciliation a estimé que 3200 enfants sont décédés dans les pensionnats. Des écoliers victimes des conditions déplorables de ces établissements insalubres, victimes aussi des punitions sévères, de négligence, d’actes de torture, des abus physiques et sexuels, de la part des « enseignants » ou des prêtres, et ce en l’absence d’assistance médicale. En 1945, le taux de mortalité des enfants des pensionnats autochtones était près de cinq fois plus élevé que celui des autres écoliers canadiens.

Le 1er juillet correspond à la fête nationale du Canada. Mais la semaine dernière, les festivités, effacées par le contexte actuel, ont laissé place à la colère et à l’indignation. A la demande des leaders autochtones, en hommage aux victimes mais aussi en soutien aux survivants, ce sont des milliers de personnes qui ont défilé aux quatre coins du pays, réclamant que toute la lumière soit faite sur ce sombre pan de l’histoire canadienne et afin d’accorder une place juste aux peuples amérindiens.

affiche indian horseQuand la réalité dépasse la fiction

Alors que le gouvernement de Justin Trudeau tend vers une meilleure reconnaissance dans un pays qui a fermé les yeux pendant des décennies, et après l’officialisation d’un pardon en 2008 de Stephen Harper jugé maladroit par les différentes communautés, impossible de ne pas rapprocher ces atrocités à Indian Horse,  le roman de Richard Wagamese qui a d’ailleurs fait l’objet d’une adaptation cinématographique en 2017. Wagamese, un écrivain issu de la communauté ojibwé, la deuxième plus importante du Canada avec les Cris, avait imaginé l’histoire de Saul Indian Horse, enfant enlevé par les autorités pour être interné dans un pensionnat de l’Ontario pour y être assimilé et maltraité, avant de devenir un hockeyeur surdoué.

Si l’histoire contée par Wagamese est une fiction, elle s’avère particulièrement réaliste. Elle est aussi inspirée en partie de celle de Fred Sasakamoose, membre de la Première Nation crie d’Ahtahkakoop au Saskatchewan. En 1940, Fred et son frère Frank, âgés alors respectivement de 7 et 9 ans, ont été arrachés à leurs parents, en même temps que trente autres enfants des réserves alentours, pour être placés au pensionnat St. Michaël de Duck Lake. Durant ses années dans cet établissement, le jeune Fred y a connu la maltraitance, les coups de fouet, mais aussi le viol par des enfants plus âgés sans qu’un prêtre, pourtant témoin, ne fasse quelque chose. Sa petite amie et son frère seront également violés sous ses yeux.

Le hockey, introduit dès 1944 au pensionnat par le Père Georges Roussel originaire de Montréal, sera son exutoire, une discipline qu’il avait découverte bien des années avant avec son grand-père lorsqu’il était encore avec sa famille, avec en guise de crosse une branche de saule. A 15 ans, Fred a pu retrouver ses parents, avant que le Père Georges ne l’incite à rejoindre l’équipe junior des Warriors de Moose Jaw. La possibilité d’un avenir meilleur selon ses parents.

fred sasakamoose
Fred Sasakamoose

En gravissant les échelons, Fred Sasakamoose est parvenu à atteindre la NHL pour jouer 11 matchs avec les Blackhawks de Chicago lors de la saison 1953-1954. Mais l’éloignement de sa famille et la vie si radicalement différente à Chicago par rapport à l’environnement qui lui était familier lui ont empêché de prolonger son aventure NHL, malgré l’argent proposé et malgré un talent indéniable, particulièrement son patinage, son accélération et des mains remarquables. Mais il n’y avait que son foyer, dont on l’a privé pendant huit longues années, qui lui importait. Sa carrière a pris fin en 1961 après avoir joué malgré tout dans des ligues secondaires pour plusieurs équipes du pays, dont Chicoutimi et Kamloops.

Pour autant, Fred Sasakamoose est devenu au fil du temps une véritable icône de son sport, et un exemple pour toutes les communautés autochtones qui doivent faire face au racisme, à l’alcoolisme, la drogue, l’exclusion sociale, le suicide et la pauvreté. Lui-même a d’ailleurs souffert de l’alcoolisme qu’il a vaincu définitivement au début des années 80, une victoire disait-il qui lui avait permis de véritablement guérir des traumatismes liés à son séjour au pensionnat. Pendant plusieurs décennies, il a grandement contribué à l’épanouissement des jeunes des communautés à travers le sport et développé diverses initiatives afin de renforcer l’exposition du peuple autochtone, ce qui lui a valu d’être décoré de l’ordre du Canada en 2017.

Le mardi 24 novembre 2020, son fils Neil annonçait, en pleurs, dans une vidéo Facebook son décès à l’âge de 86 ans des suites du covid.

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Henry Elmer Maracle

L’histoire lentement reconstituée

Aussi considérable soit sa disparition, Fred Sasakamoose a pendant longtemps été désigné comme le premier joueur issu des Premières Nations à avoir évolué en NHL, à tort. En 2018, Irene Schmidt-Adeney, une journaliste de l’Ayr News dans l’Ontario, est parvenue à identifier un précédent, le premier des premiers, justement natif d’Ayr. Après de nombreuses recherches, elle a reconstitué le parcours de Henry Elmer « Buddy » Maracle – né en 1904 au sein de la communauté mohawk, une des tribus iroquoises – qui deviendra par la suite un joueur imposant mais rapide et très habile avec la crosse. Maracle a joué six saisons à Springfield dans la Canadian-American League où il gagna une certaine popularité, mais où il dut faire face aussi au racisme virulent proféré par les fans adverses.

Et en 1931, les portes de la NHL se sont alors ouvertes, celles des New York Rangers. Il disputera 11 matchs de saison régulière et les 4 rencontres de playoffs cette année-là, avant de jouer notamment à New Haven, Philadelphie, Tulsa, Détroit et San Diego. Maracle mettra fin à sa carrière à l’âge de 39 ans. A 53 ans, Buddy Maracle mourut d’une maladie rénale. Son nom sombrera dans l’oubli.

Le travail remarquable d’Irene Schmidt-Adeney, qui a participé à la mémoire autochtone en mettant en lumière cette victime de l’oubli, a permis de nouer une relation forte avec les descendants de Maracle. Une cérémonie d’hommage a été organisée après cette découverte, et l’organisation des New York Rangers a envoyé des maillots floqués au nom et au numéro de Maracle à la patinoire d’Ayr ainsi qu’à la réserve des Six Nations, où cohabitent les Mohawks.

En 2020, le Temple de la renommée sportif de l’Ontario a reconnu Henry Elmer Maracle comme le premier joueur amérindien de la NHL… contrairement à la NHL elle-même qui continue de nier les preuves pourtant évidentes constituées par Irene Schmidt-Adeney soixante ans après le décès de Maracle. Le chemin de la vérité et de la réconciliation est décidément long pour les Premières Nations.

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