Héritage et transmission

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Après un premier volet consacré à l’horreur des pensionnats autochtones, au rescapé Fred Sasakamoose et à l’oublié Henry Elmer Maracle, nous vous proposons le deuxième volet de ce dossier « hockey et Premières Nations » avec deux personnalités qui ont saisi le poids et la valeur de l’héritage amérindien : Carey Price et Brigette Lacquette.

4 juin 2021. Nous sommes seulement quelques jours après l’annonce de la découverte des ossements de 215 enfants autochtones dans une fosse commune à proximité de l’ancien pensionnat de Kamloops. Géraldine Lee Shingoose a attendu longtemps, très longtemps, devant la cathédrale Sainte-Marie de Winnipeg pour être reçue par l’archevêque Richard Gagnon. « Gerry » est une survivante des pensionnats, forcée de séjourner à l’établissement de Muscowequan au Saskatchewan entre 1962 et 1971, où elle y a subi de graves sévices, oublié la langue de ses ancêtres et perdu l’audition. Pleurer y était proscrit sous peine d’être battu. Elle partage d’ailleurs son histoire publiquement depuis 2015. Et ce vendredi de juin, elle a attendu plus de dix heures sur le trottoir, avec d’autres survivants, avant que l’archevêque ne daigne la recevoir. Un entretien qui s’est avéré décevant à ses yeux, comme elle le confirmait à Radio Canada : « Il ne s’est pas rendu compte de la réalité du pensionnat. Je ne pense même pas qu’il ait compris notre expérience. Je ne l’ai pas trouvé honnête et authentique. » La vérité sur les atrocités perpétrées par l’Église catholique peine encore à être entendue et acceptée.

Mais Géraldine n’a pas perdu sa journée. Car devant cette cathédrale, elle a vu arriver la personnalité sportive amérindienne la plus influente du Canada : Carey Price. Alors que le Canadien de Montréal était en pleine série de playoffs face aux Jets, le rempart du CH est allé à la rencontre de Géraldine et des survivants des pensionnats, pour échanger, valoriser la parole et ce besoin de faire toute la lumière sur ce pan sombre de l’histoire du Canada. Géraldine Shingoose affirme avoir apprécié la gentillesse, la compréhension, la sincérité et l’empathie du gardien de Montréal. Des qualités qu’elles aurait probablement aimé distinguer chez l’archevêque… Le soir-même, Price signera un blanchissage et 30 arrêts à l’issue du match 2 contre Winnipeg.

Il faut dire que la grand-mère maternelle de Price, Theresa Holte, est également une survivante des pensionnats, celui de Williams Lake, en Colombie-Britannique. Un modèle influent auquel le gardien vedette de Montréal rend hommage constamment. « Je suis très fier de ma grand-mère » disait-il au Journal de Montréal. « Elle a vécu à une période difficile. Elle a vraiment connu l’époque de la vie traditionnelle des Autochtones. Elle devait apprendre à survivre en exploitant la terre. Elle m’a aussi enseigné les rudiments d’une de nos langues traditionnelles pour la nation Ulkatcho, le carrier. »

Fierté de l’héritage

En juin 2020 après le décès de George Floyd, Carey Price l’a mentionnée dans une publication Facebook, rappelant le racisme et les injustices sociales auxquels a été confrontée sa grand-mère. La transmission est sacrée, et il se sent très investi à la partager. Mis au courant très jeune des pensionnats autochtones et de la tragédie qu’ils ont engendrée, Price est un porte-parole de ces voix meurtries qui s’échinent à se faire entendre.

carey price carteDurant cette saison 2020-2021, Carey Price et le Canadien se sont hissés, à la surprise générale, jusqu’en finale de la Coupe Stanley, déjouant les pronostics à chaque tour des playoffs, jusqu’à ce que la réalité (et Tampa Bay) les rattrape lors du dénouement. Avec pour soutien tout au long des playoffs, un petit bout de Colombie-Britannique. À Anahim Lake, une petite ville de 1500 habitants au nord de la province, totalement isolée et dont est originaire Price, la communauté Ulkatcho n’a d’yeux que pour le Canadien Montréal et son étendard aborigène, malgré les Canucks de Vancouver qui sont géographiquement l’équipe NHL la plus proche. C’est là que la future star du hockey a grandi, au milieu de la nature et des chevaux, où la pêche et la chasse sont des activités majeures pour le bien de la communauté.

À 2 ans, il commençait à patiner sur la rivière gelée. Le hockey lui tend alors les bras. À 9 ans, il fait le trajet trois fois par semaine jusqu’à Williams Lake, la patinoire la plus proche… qui nécessite dix heures de route aller-retour en voiture. Son père Jerry, également ancien gardien de hockey qui a été drafté par les Flyers de Philadelphie en 1978, prendra alors une décision radicale : faire les trajets en avion puisqu’il est pilote ! Quant à sa mère Lynda, elle a été réélue fin juin cheffe du conseil de la nation Ulkatcho. Elle a d’ailleurs été la première femme élue au comité exécutif des chefs autochtones de la Colombie-Britannique, une nomination historique et prestigieuse de la culture amérindienne.

Gardien au grand cœur 

Si Carey Price fait clairement office de modèle, et ce pour tous les peuples indigènes du Canada, il demeure attaché à son héritage et à la tradition. En témoignent le symbole Ulkatcho sur son casque et la montagne dessinée qui représente le lieu le plus sacré de la communauté. À défaut d’avoir soulevé la Coupe Stanley, 2015 reste son année la plus aboutie en NHL, lorsqu’il s’est emparé du trophée Jennings (moyenne de buts la plus basse), du trophée Vezina (meilleur gardien), du trophée Hart (meilleur joueur) et du trophée Ted Lindsay (meilleur joueur selon l’association des joueurs). À l’issue d’une cérémonie si fructueuse, Carey Price savait d’où il venait en déclarant devant l’assemblée : « J’encourage les jeunes des Premières Nations à devenir leaders au sein de leur communauté. Soyez fiers de votre héritage, et ne soyez pas découragés par l’improbable. »

La jeunesse, c’est à ses yeux le maillon essentiel de la transmission, elle a une place très particulière pour ce papa de trois enfants. Il donne régulièrement du matériel aux associations, aux organisations et aux écoles de la région de Cariboo-Chilcotin où se situe Anahim Lake. Lui et sa femme Angela sont derrière de nombreuses initiatives, pour les Premières Nations et pour les enfants, ils sont notamment ambassadeurs de l’association Breakfast Club of Canada, qui offre des petits-déjeuners aux écoliers du pays. Le fait d’avoir une telle personnalité autochtone dans ses rangs a clairement incité le Canadien de Montréal à multiplier les événements caritatifs. Carey Price profite ainsi de son statut de star du hockey pour tenter d’améliorer les choses, et faire également en sorte que chacun ouvre les yeux sur la place nécessaire des peuples amérindiens dans la société.

La résilience, c’est une qualité qui est souvent avancée par les Autochtones. Et Brigette Lacquette ne déroge pas à la règle. La défenseure de 28 ans a trouvé sa voie,  elle a désormais atteint une sérénité après avoir surmonté les épreuves.

Brigette LacquetteLe hockey comme échappatoire

Comme Carey Price, elle a grandi dans une communauté isolée. Si sa mère Anita est native de la Première Nation Cote au Sakastchewan, elle a grandi dans la communauté de son père métis Terrence, celle de Mallard au Manitoba, à quatre heures de route au nord-ouest de Winnipeg, et avec pour seul accès un chemin de graviers. Elle a dû justement convaincre son père, d’abord réfractaire, de jouer au hockey. Et comme Carey Price, la famille n’hésitera pas à passer beaucoup de temps sur les routes pour qu’elle puisse pleinement profiter de sa passion. Son père, sa mère, ou même ses oncles, elle rappelle régulièrement sa gratitude envers ses proches pour les sacrifices qu’ils ont accomplis. Des sacrifices nécessaires pour une meilleure vie selon sa mère.

Le sport devient vite une échappatoire pour cette jeune fille réservée et qui souffre régulièrement d’une forme grave d’eczéma. Et parmi la communauté du hockey, elle souffre également du racisme, de la part de ses adversaires mais aussi de ses propres coéquipières. Raillée, intimidée, harcelée, les moments sont parfois douloureux, mais son père l’incite à se battre sur la glace pour devenir une grande hockeyeuse. Et les portes s’ouvrent. À 16 ans, elle réalise son premier camp pour Équipe Canada, son ascension est alors rapide en intégrant l’Université du Manitoba avant d’être rapidement transférée à l’Université de Minnesota-Duluth. La jeune hockeyeuse est talentueuse et cette une belle carrière qui se profile pour elle.

Mais en 2014, Lacquette connaît un coup dur : elle est coupée de la liste pour les Jeux olympiques de Sotchi. Malgré une participation aux Mondiaux 2015 et 2016, elle sombre dans la dépression, un mal-être qui la mène vers un traître exutoire si familier aux peuples autochtones, fragilisés par l’exclusion et le malaise social : l’alcoolisme. Son addiction fissure sa vie d’athlète, ce pour quoi elle s’est battue, peu à peu le sol se dérobe. Elle ne se reconnaît plus et elle demande alors de l’aide, notamment auprès de son père qui a arrêté de boire quand elle avait 2 ans, ainsi qu’auprès de Michael Ferland. Le joueur des Canucks de Vancouver, issu de la communauté crie, lui indique de s’attaquer au problème à bras-le-corps.

firewaterRenaître pour transmettre

Les discussions, le partage lui permettent de vaincre ce problème. Elle trouve également une connexion avec le livre écrit par l’auteur autochtone Harold Johnson, « Firewater : comment l’alcool est en train de tuer mon peuple (et le vôtre) ». Elle prend conscience que sa vie est incompatible avec ses objectifs, et en janvier 2017, elle stoppe la boisson. « En choisissant de vivre une vie sobre, cela m’a permis de mener une vie plus saine, à la fois physiquement et mentalement » confiait-elle à CBC. « Et j’ai enfin l’impression que je peux vraiment être un modèle pour les jeunes Autochtones à travers le pays. » Un modèle, c’est ce qu’elle veut, elle le sera.

Elle se rapproche alors d’Équipe Canada, qui accepte de l’aider et qui lui ouvre de nouveau ses portes. Et toute l’énergie qu’elle retrouve lui permet d’atteindre le rêve olympique : en décembre 2017, Brigette Lacquette figure sur la liste pour les Jeux olympiques de PyeongChang, « l’un des plus beaux jours de sa vie » assure-t-elle. Elle devient à cette occasion la première hockeyeuse issue des Premières Nations à jouer pour l’équipe féminine du Canada lors des Jeux olympiques. Si en Corée elle terminera en argent après une finale perdue aux tirs au but contre les rivales américaines, sa présence est tout de même une victoire alors que sa carrière a vacillé.

Elle continue de performer au plus haut niveau, quand bien même elle n’a pas été retenue pour la sélection olympique en vue de Pékin 2022. Elle continue de se battre sur la glace, avec son équipe PWHPA, l’association des meilleures joueuses du monde qui bataillent pour obtenir une vraie ligue professionnelle.

Mais à l’image de Carey Price, Brigette Lacquette se bat aussi en dehors de la glace, où elle a consolidé une forte réputation. En septembre 2020, elle a rejoint le nouveau comité exécutif d’inclusion de la NHL chargé de lutter contre le racisme et de promouvoir la diversité. Elle est également membre du comité exécutif féminin de la NHL et de l’association des joueurs de la NHL. Et elle est aussi mobilisée pour plusieurs associations, divers évènements de charité, des conférences, des programmes éducatifs, prenant du temps pour rencontrer les enfants dans les écoles ou les réserves.

Écorchée par la vie, victime de harcèlement et de racisme à l’école, Brigette Lacquette a désormais saisi la responsabilité de son devoir de transmission, profitant du tremplin olympique pour partager son histoire et inspirer les plus jeunes. À Ice Garden, elle en parlait ainsi : « Je n’ai pas imaginé l’impact de ces rencontres jusqu’à ce que je commence à aller dans ces communautés, à voir leurs expressions quand ils m’ont rencontré, certains ont pleuré. C’était assez bizarre la première fois. Mais je peux définitivement m’identifier à beaucoup d’enfants, c’est ce pourquoi je raconte mon histoire. Ils finissent tous par dire : « Oh, ça m’est arrivé aussi » ! Je dis toujours aux enfants : ça ne va pas être facile, ça va demander un travail acharné, de la détermination et de la persévérance… ça va être difficile, mais ça vaut vraiment le coup de se battre. »

couverture elleLes initiatives et l’implication de Lacquette ont été saluées par les Premières Nations, au point d’être lauréate des trophées Indspire, le plus grand honneur autochtone qui récompense chaque année l’excellence des diverses communautés du Canada. Lacquette a ainsi succédé à d’autres figures du hockey très investies pour a reconnaissance des communautés amérindiennes comme Fred Sasakamoose, Ted Nolan, Bryan Trottier, Theoren Fleury, Gino Odjick… et Carey Price. En mai dernier, elle posait en couverture de Elle Canada aux côtés de deux autres joueuses, Sarah Nurse et Hanna Bunton.  Comme Price, elle assume désormais ce rôle de modèle, au sens propre comme au figuré d’ailleurs. Un rôle pour essentiel pour faire de l’héritage une transmission.

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