L’embarrassante organisation du Mondial à Minsk

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Alors que la pandémie a forcé l’annulation de la plupart des programmes IIHF pour cette saison 2020-2021, la fédération internationale a décidé de maintenir (pour le moment) l’ensemble des Championnats du monde élite, dont les Mondiaux masculins co-organisés à Riga et à Minsk. La tenue d’une compétition majeure dans la capitale biélorusse, théâtre d’une violente répression de la gouvernance Loukachenko face à une impressionnante mobilisation du peuple biélorusse, a mis l’IIHF dans un embarras total.

Le 21 mai prochain, doit donc en théorie débuter le Mondial élite à Riga et à Minsk. Déjà organisateur en 2014, le Belarus est d’ailleurs l’hôte principal (comme le fut l’Allemagne en 2017 pour encadrer la France) en accueillant, en plus des matchs du groupe localisés à Minsk, les demies et la finale. Le contexte sanitaire encore imprévisible au printemps prochain ne permet pas de connaître les conditions d’organisation. Des spectateurs ou une bulle style NHL, impossible pour l’heure de savoir si la Minsk Arena sera ouverte au public. Mais si la pandémie soulève beaucoup de questions, le contexte politique sulfureux du Belarus s’est immiscé dans les débats.

Un peuple révolté et bouleversé

Pour des raisons hors covid, l’organisation à Minsk fait couler beaucoup d’encre, dans un pays toujours en proie à la dictature. Le président Aleksandr Loukachenko, qui a totalement nié la pandémie mondiale (cf article précédent), a été réélu cet été avec 80% des voix. Mais évidemment, peu de citoyens croient à l’intégrité de l’élection, et la plupart ne sont plus dupes vis-à-vis des pressions, des arrestations ou même des disparitions des opposants. La fraude est évidente, ce qui explique les impressionnantes manifestations qui ont lieu tous les dimanches.

Si les défilés, très médiatisés à l’étranger, se veulent pacifistes, les répressions sont particulièrement violentes. Et ces règlements de compte sont de préférence hors champ des caméras. Le cas de Roman Bondarenko en est une triste illustration. Le 11 novembre dernier, ce professeur d’art de 31 ans s’était interposé face à des hommes en civil, un groupe qui avait tout d’une milice et qui souillait les couleurs blanches et rouges, symbole de la période pré-soviétique et, depuis plusieurs années, du mouvement contestataire luttant pour un retour de la démocratie. Roman Bondarenko a été emmené dans un minibus au commissariat. Il y a été battu à mort pendant deux heures. Son hospitalisation n’a pas pu le sauver, il est décédé d’une hémorragie cérébrale. Son décès a bouleversé le pays, des milliers de personnes ont assisté à la cérémonie commémorative. Forcément questionné sur le sujet, Aleksandr Loukachenko a justifié cette interpellation plus que musclée parce que Bondarenko était complètement ivre…

Un président de fédération dans l’œil du cyclone

Dmitri BaskovEt il s’avère que le monde – qui gravite autour du président – est petit. Des témoignages et certaines vidéos, partagés par le média sportif Tribuna et la chaîne indépendante Belsat, accablent Dmitri Baskov, présent parmi ces miliciens lors de la violente arrestation de Bondarenko.  Baskov, qui aurait selon toute vraisemblance participé au règlement de comptes, n’est rien de moins que le président de la fédération biélorusse de hockey sur glace depuis septembre (voir présentation KHL du Dynamo Minsk sur les circonstances de cette nomination).

À 42 ans, Dmitri Baskov est un bon ami de Loukachenko – c’est lui qui l’a nommé à ce poste de président de la fédération de hockey – mais Baskov est également proche de Dmitry Shakuta, un champion de kickboxing qui aurait également été identifié sur les lieux de l’agression de Roman Bondarenko. Baskov et Shakuta sont désormais interdits de séjour en Lettonie depuis le 16 novembre.

L’IIHF secouée par la Lettonie

La Lettonie, l’autre co-organisateur du Mondial 2021, compte une liste noire de plus d’une centaine de personnes. Depuis longtemps le président Loukachenko n’est pas le bienvenu, mais à quelques jours du dernier conseil IIHF, c’est donc le président de la fédération biélorusse Dmitri Baskov qui a été ajouté aux personnes indésirables. En conférence de presse, le Ministre des Affaires étrangères letton, Edgars Rinkevics, a annoncé : « Nous n’avons pas besoin de ce hockey« . Ambiance…

800px 2021 Iihf World Championship Logo.svgCela fait désormais des mois que la Lettonie interpelle la fédération internationale pour prendre la seule solution possible : déménager le groupe de Minsk vers un autre pays. En accord avec l’Estonie et la Lituanie, la Lettonie a particulièrement dans le viseur les personnalités complices des violentes répressions envers les manifestations. Il ne fait d’ailleurs aucun doute pour les autorités baltes que Baskov en fait partie. Le Premier Ministre Krišjānis Kariņš et le président de la fédération lettone de hockey Aigars Kalvītis ont réitéré à plusieurs reprises l’impossibilité d’organiser un tel évènement dans un Belarus sombrant dans le chaos et toujours gangrené par la dictature, 26 ans après l’arrivée de Loukachenko au pouvoir.

Dans un contexte sanitaire imprévisible, et parce que les instances lettones ont fait pression, l’IIHF a réalisé une évaluation, financière, médicale, marketing, sportive et légale afin d’établir un rapport pour la réunion du conseil IIHF le 18 novembre dernier. Dans le communiqué publié sur le site de l’IIHF, la fédération internationale évoque principalement les difficultés liées à la pandémie. La situation politique au Belarus n’est finalement évoquée qu’entre les lignes. Depuis le début, le vice-président de la fédération lettone, Viesturs Koziols, dénonce la position de l’IIHF, qui peine à prendre une décision ferme. Son président René Fasel a souvent prétexté que le fonctionnement de la fédération internationale devait se faire de manière apolitique. Peut-elle encore fermer les yeux ?

Un Mondial dont ne veulent pas les Biélorusses

Mais à l’image du ras-le-bol du peuple biélorusse, l’organisation dans ce pays d’un événement comme le Mondial de hockey n’est, pour beaucoup, plus possible. Quand bien même il s’agit du sport national. Svetlana Tikhanovskaïa était candidate aux dernières élections et n’a été créditée que de 10,9% des voix, un chiffre évidemment douteux. Après avoir été incarcérée, la principale opposante au régime Loukachenko a fui vers la Lituanie et coordonne les actions contre le régime actuel. Elle est notamment parvenue à mobiliser bon nombre d’athlètes pour annuler ou boycotter le Mondial 2021 à Minsk.

Cela n’empêche que les protestations se sont propagées à travers l’Europe. La colère gronde également dans le nord. En Suède, la députée européenne Karin Karlsbro juge « inacceptable » la tenue du Mondial à Minsk. Karlsbro a d’ailleurs lancé une pétition pour déplacer le Mondial de Minsk, pétition qui sera examinée le 1er décembre par les ministres des sports de l’Union Européenne. La ministre des sports finlandaise, Annika Saarikko, a d’ailleurs rallié le mouvement, souhaitant rassembler tous les pays de l’UE à travers cette pétition. Sera-ce suffisant ? Déjà en 2013, le Parlement européen avait sommé l’IIHF de ne pas organiser les Mondiaux au Belarus, qui ont finalement bien eu lieu en 2014. A l’époque, la majorité des pays de l’Union Européenne l’avait ratifiée.

Des personnalités du hockey, comme Peter Forsberg ou Börje Salming, ont partagé leur scepticisme quant à la tenue d’un Championnat du monde à Minsk. Alpo Suhonen, ancien entraîneur des Chicago Blackhawks, des Jokerit et de la sélection finlandaise, n’a pas mâché ses mots dans les lignes de Helsingin Sanomat : « Ces dernières années, il y a eu une tendance à organiser de grandes compétitions internationales sous les dictatures. Il est grand temps pour le CIO et les fédérations sportives de faire des droits de l’homme leur priorité. Il n’y a aucune bonne raison d’accueillir le Championnat du monde au Belarus. A l’évidence, l’IIHF peut annuler le Mondial en raison de la pandémie de coronavirus. En revanche, M. Fasel ne souhaite manifestement pas annuler le tournoi en raison de problèmes de droits de l’homme. Sinon, il l’aurait déjà fait. »

La préparation malgré la révolte

Car effectivement, le rapport IIHF n’a apporté que davantage de confusion. La priorité demeure de conserver Minsk, et le président de la fédération internationale René Fasel a souligné la nécessité de plus de réflexion. Ce statu quo de la fédération internationale, sans véritablement évoquer la gravité de la situation au Belarus qui pourrait empirer, est devenue très embarrassante et enflamme le débat, semble-t-il au sein même du Conseil IIHF, composé de quatorze nationalités différentes.

Le journaliste de The Hockey News Ryan Kennedy a évoqué le déplacement du tournoi à Moscou, Fasel aurait même prévu de rencontrer les instances russes. Une information qui paraît absurde puisque Vladimir Poutine est l’un des rares soutiens d’Aleksandr Loukachenko. Cette information a d’ailleurs été démentie par la fédération russe elle-même – qui néanmoins n’est pas contre récupérer l’organisation – ainsi que par Kalervo Kummola, le numéro 2 de l’IIHF. Le vice-président Kummola a dans un premier temps nié ce déménagement vers Moscou, mais il a précisé que si les soupçons sur le président de la fédération biélorusse Dmitri Baskov se confirmaient, la situation deviendrait problématique. Et dans un deuxième temps, Kummola, comme acculé pour (enfin) clarifier la situation, a finalement annoncé qu’il était partisan d’un déplacement du Mondial de Minsk vers une autre destination. Joli rétropédalage.

Sans information contradictoire, le comité d’organisation biélorusse poursuit la préparation de l’événement. Le Belarus fait toujours l’objet de sanctions internationales, d’autres s’ajouteront d’ailleurs de la part de l’Union Européenne. Officiellement, les violentes répressions envers les manifestants contre le régime de Loukachenko, président se pavanant régulièrement avec un fusil d’assaut dans le dos, ont fait quatre morts et des dizaines de blessés. Des chiffres sans aucun doute sous-évalués au regard des manœuvres discrètes de la police, de l’armée et des milices de l’État biélorusse. Un monde où, pour le moment, l’IIHF souhaite maintenir son Championnat du monde…

Julia AbbasovaHormis cet article, HockeyArchives vous propose le témoignage de Julia Abbasova, gardienne de hockey et fervente opposante au régime Loukachenko et à la tenue des Mondiaux à Minsk.

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