Le hockey biélorusse fidèle au président… et boycotté

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Alors que l’inamovible président du Bélarus s’accroche au pouvoir, son peuple paraît tout aussi déterminé à manifester son ras-le-bol. Le hockey sur glace, sport associé à l’image présidentielle depuis de longues années, pourrait en pâtir. Les supporters déçus de leurs idoles boycottent aujourd’hui le Dinamo Minsk, devenu une épine dans le pied de la KHL… mais peut-être pas autant que la co-organisation du Mondial entre deux pays politiquement opposés n’est une épine dans le pied de l’IIHF.

La révolte au Bélarus est certainement le sujet majeur de cette troisième partie de la présentation de KHL : la division Tarasov.

 

Le CSKA Moscou avait bâti une machine pour dominer la KHL depuis deux ans, mais risquait de se retrouver fort dépourvu une fois que le plafond salarial fût venu. Son président Igor Esmantovich avait plaidé en vain pour son relèvement à 1,3 milliard de roubles : on voyait donc son club bien en peine de respecter la limite de 900 millions. Le départ en NHL des trois vedettes (le gardien Ilya Sorokin et les attaquants Kirill Kaprizov et Mikhaïl Grigorenko) ne suffisaient pas en soi à passer sous la barre fatidique.

Jusqu’ici, même les joueurs à profil défensif étaient en effet payés au-dessus de la moyenne de la ligue. Mais les fidèles travailleurs de quatrième ligne Ivan Telegin et Sergei Andronov avaient vite accepté une nette baisse de salaire. Ces exemples ont ouvert la voie à des négociations dans un marché qui a bien changé. L’agent qui avait refusé les propositions de contrat « revues » de Maksim Shalunov et Mikhaïl Naumenkov a fini par céder en juillet. Nikita Nesterov, qui n’a accepté aucun compromis, est au chômage (les Kings de Los Angeles avaient fait une offre mais l’ont retirée).

L’allègement a donc réussi. Restait à recruter. Le CSKA a continué à faire revenir les Russes d’Amérique du nord, non plus en sortant le carnet de chèques, mais en profitant de l’incertitude sur la reprise de l’AHL pour négocier les prêts de deux joueurs de 21 ans – le défenseur Kirill Samorukov et l’attaquant Kirill Maksimov (formés au CSKA mais partis au Canada dès 17 et 14 ans) – par les Edmonton Oilers et du défenseur de 23 ans Yegor Rykov par les New York Rangers.

Malgré la présence de plusieurs nouveaux Kirill, une seule recrue peut être comparée techniquement à Kaprizov : Nikolaï Goldobin, rentré dépité des managers et entraîneurs NHL qui « promettent une chose et en font une autre ». S’il est vrai qu’il a perdu son temps en passant la saison en AHL, Goldobin n’a pas su saisir sa chance à Vancouver lorsqu’elle était présente en pleine reconstruction de l’équipe. Ses 46 points en 125 matches de NHL n’ont pas été suffisants pour justifier de garder sa place dans un top-6 offensif, seul rôle valable pour son profil.

Au sein des Canucks, on parlait aussi de perche non saisie à la même époque en ce qui concerne Brendan Leipsic… qui retrouve aujourd’hui Goldobin à Moscou après avoir scié la branche NHL sur laquelle il était pour sa part assis. Leipsic était un hockeyeur parfaitement anonyme jusqu’à la diffusion de propos qu’il avait tenus dans un groupe privé sur Instagram. Il y traitait ses coéquipiers de quatrième ligne chez les Capitals de Washington de « losers » et s’occupait de comparer des photos de femmes enceintes postées sur les réseaux sociaux à des porcs. « Inacceptable » selon la NHL. Il a été viré mais peut rebondir en Russie, qui voit tout cela comme du politiquement correct à l’américaine et en fait peu de cas.

 

L’entraîneur biélorusse Andrei Skabelka a fui le Kazakhstan où on l’obligeait à une double casquette de coach de club et de sélectionneur. Il a signé au Lokomotiv Yaroslavl, dans une ville qu’il connaît bien puisqu’il y a joué au faîte de sa carrière (à la fin du siècle dernier quand le club s’appelait encore Torpedo) et en fut même le capitaine. Ce n’est pas forcément une place enviée car le président du Loko, Yuri Yakovlev, a la réputation de consommer les entraîneurs à la manière d’un fast-food. Le Biélorusse toutefois paraphé un contrat de 3 ans, et s’il doit se faire virer, ce ne sera pas sans une belle indemnité.

Skabelka pense surtout avoir de bonnes conditions pour réussir. Il a amené avec lui du Barys l’expérimenté défenseur finlandais Atte Ohtamaa et le gardien Eddie Pasquale, qui sécurise un poste où le jeune Konovalov était trop irrégulier. L’arrière-garde est donc solide et dense, encore renforcée par le défenseur défensif Aleksei Marchenko, évincé par la réduction salariale du CSKA.

L’attaque s’appuie sur trois Suédois qui avaient été coéquipiers en équipe nationale des moins de 20 ans. André Pettersson, productif dans toutes ses escales en KHL, rejoint en effet Anton Lander et Magnus Pääjärvi. Au Mondial junior 2010, à vrai dire, Lander ne jouait qu’en troisième ligne, en retrait des deux ailiers qui menaient alors l’attaque scandinave. L’idée d’un trio scandinave n’a pas duré. Au cours du tournoi de Sotchi, Skabelka a placé Egor Averin aux côtés de Pettersson et Lander, et la ligne a vite fonctionné.

Pääjärvi, qui n’a jamais confirmé les espoirs placés en lui pendant ses années juniors, a alors semblé trouver un nouvel élan sur le deuxième trio avec le centre Vladimir Tkachyov et l’ailier droit Yegor Korshkov, revenu en août de son expérience nord-américaine quand il a vu que les Toronto Maple Leafs ne l’inscrivaient même pas dans la liste des joueurs invités dans la « bulle » pour les play-offs à huis clos. Le Loko semble donc avoir déjà trouvé des lignes équilibrées : c’est typiquement le club pour qui le plafonnement de la masse salariale constitue une belle chance à saisir face à des CSKA et SKA qui n’ont plus rien d’intouchables.

 

Maintenant que toute la KHL a taillé à la hache dans ses salaires, le Dynamo Moscou se retrouve tout bonnement avec les deux plus gros salaires de la ligue : Vadim Shipachyov (120 millions de roubles) et Dmitrij Jaškin (85 millions de roubles). Le Tchèque, révélation de la saison, a en effet signé pour deux ans. Mettre 24% de la masse salariale sur deux joueurs, est-ce trop ? Cela s’est déjà vu en NHL.

L’an dernier, c’est vrai, le Dynamo était trop dépendant de sa première ligne. Mais cette année, en laissant partir Pettersson, il a complété le premier trio avec un joueur formé au club et déjà présent, Vadim Tarasov. les Moscovites ont ainsi pu recruter un centre complet pour la deuxième ligne, le double champion du monde Oscar Lindberg (l’an passé, le deuxième centre était l’anonyme Igor Polygalov). Il prend place aux côtés de Teemu Pulkkinen – arrivé en décembre dernier – et de Dmitri Kagarlitsky, qui formait le précédente duo-vedette avec Shipachyov il y a deux ans avant de partir à Saint-Pétersbourg pour une saison ratée. Le Dynamo l’a échangé au SKA contre trois joueurs de la génération 2003 qui ont de toute façon déjà filé en Amérique.

Les bleu et blanc ont donc désormais deux lignes fortes, et non plus une seule. Leur profondeur de banc ne tient certes pas la comparaison avec leurs adversaires, mais ils ont un meilleur effectif que l’an passé. Si les cadres trentenaires ne baissent pas de pied, il faudra donc compter avec le Dynamo Moscou.

 

Plus personne ne compte en revanche sur les autres clubs du même nom. Le Dinamo Minsk a même vu fuir son capitaine Kirill Gotovets et son vétéran Andrei Kostsitsyn, ce dernier déclarant ne plus vouloir jouer pour le coach Craig Woodcroft. Le ciel, qui semblait noirci au printemps, s’est un temps éclairci. Le sponsor majeur Belaruskali a fini par renouveler son soutien. Une équipe correcte a été assemblée, avec un accent sur les défenseurs offensifs : Brennan Menell a été le meilleur passeur des arrières d’AHL la saison dernière, et Stepan Falkovsky, qui avait quitté le Bélarus à 19 ans, a été deux fois meilleur défenseur-buteur d’ECHL pendant ses quatre premières années professionnelles en Amérique du Nord.

Le retour de Rob Klinkhammer, qui avait laissé de bons souvenirs à Minsk à son arrivée en KHL, était accueilli avec joie par les supporters même s’il a pris de l’âge. Un bel argument pour attirer du public… sauf qu’entre-temps celui-ci a boycotté l’équipe pour de toutes autres raisons. Aleksandr Lukashenko a été réélu président de la République à l’issue de l’élection de trop, dont les résultats ont paru si grossièrement faussés que le peuple n’y croit plus. Depuis, les manifestations se poursuivent chaque dimanche, malgré (ou à cause de) la répression brutale, et la révolte gagne tous les pans de la société.

Dmitri Baskov, le directeur du Dynamo Minsk, a entre-temps été aussi nommé à la tête de la fédération (en remplacement du démissionnaire Savilov), une nouvelle promotion pour un fidèle partisan du pouvoir. Baskov avait jugé « insultant de lire les commentaires des sportifs pour qui beaucoup a été fait » en juin dernier, alors que certaines voix – notamment dans le basketball – critiquaient l’emprisonnement des principaux opposants avant l’élection. Cette révolte des sportifs n’a cessé de croître depuis : plus de 500 d’entre eux ont signé une lettre ouverte réclamant l’invalidation des élections.

Parmi ces pétitionnaires, les footballeurs mais surtout les hockeyeurs brillent par leur absence. On y recense la juriste, les responsables marketing et le webmaster de la fédération, ainsi que quelques entraîneurs, mais seulement deux pratiquants actifs de hockey sur glace : un homme, Artemy Chernikov, et une femme, la gardienne Yulia Abbasova. Une parité qui n’est pas du tout conforme à la pratique du hockey au Bélarus (7 femmes licenciées pour 401 hommes adultes et 4172 enfants !), mais qui reflète bien la contestation actuelle dans laquelle les femmes jouent un rôle important. Autant de sportives que de sportifs ont d’ailleurs signé cette lettre.

Baskov – qui a participé aux rassemblements en soutien du président avec le sélectionneur national Zakharov – s’est fait copieusement siffler à Gomel, en province, lors de la remise de la Coupe du Bélarus. Dans la capitale, les supporters du Dynamo Minsk appellent au boycott pour protester contre ses prises de position politiques. Pour remplir ses tribunes (comme si c’était le seul endroit dans la KHL où le Covid n’existait pas), le club recrute de « faux supporters » officiels et bien disciplinés, mais l’ambiance ne trompe personne. L’ancien buteur Oleg Antonenko a beau exhorter les fans de venir, cela ne fait qu’écorner sa propre image et reste sans effet. Les appels sonnent parfois désespérés. L’entraîneur canadien Craig Woodcroft – qui comme tous les entraîneurs nord-américains passés par le Bélarus semble placer la loyauté envers son employeur au-dessus de son goût de la démocratie – a même osé demander au public de venir au match joué le jour anniversaire du crash aérien du Lokomotiv pour honorer la mémoire de Ruslan Salei et des joueurs disparus. Utiliser le souvenir des morts et de cette tragédie témoigne d’un mauvais goût certain…

Les Jokerit Helsinki ont déjà annulé leur déplacement à Minsk (et perdu par forfait) par crainte que leurs fans ne les boycottent à leur tour s’ils cautionnaient ainsi indirectement le régime biélorusse. Jusqu’à quand le Dinamo Minsk pourra-t-il faire semblant de rien ?

 

On peut se demander en particulier si le Dinamo Riga ne refusera pas lui aussi le voyage au Bélarus, puisque les autorités politiques refusent désormais la co-organisation du Mondial 2021 avec ce pays (au grand dam de la fédération locale). Le Dinamo est entre deux feux puisqu’il suit la ligne balte et européenne – critiquée par Moscou – mais qu’il dépend des capitaux russes. La participation du représentant letton à la KHL a été sauvée en juillet par Gazprom.

Le Dinamo a passé toute l’intersaison sans savoir qui dirigerait l’équipe. Tambijevs était un des candidats mais a préféré choisir l’Admiral. Bien mal lui en a pris puisque ce dernier club s’est retiré de la KHL… On a évoqué des entraîneurs inconnus du championnat letton, avant de revenir au premier choix initial, Peteris Skudra. Pour donner son accord, il a obtenu d’être manager et coach, et d’avoir toute latitude sur le recrutement… Tant pis si c’est avec un budget réduit de 30%.

Quand il est arrivé, il n’y avait qu’un joueur sous contrat. Le gardien espoir de 20 ans Janis Voris était parti (au Danemark), le jeune défenseur international Uvis Jānis Balinskis aussi (en Extraliga tchèque). Le tempétueux Skudra a bâti de zéro une équipe à son image. Il a engagé des gardiens russes trentenaires un peu en disgrâce, Ilya Prokuskyarov mais aussi Stanislav Galimov qu’il avait entraîné au Torpedo. Il a aussi conforté sa réputation de goût du jeu agressif en engageant JC Lipon, un attaquant d’AHL qui dépasse les 100 minutes de pénalité à chaque saison (à plus de 30 points de moyenne), et Andrew O’Brien, un défenseur aussi lent que lourd (193 cm, 100 kg) qui a trouvé le moyen d’exploser les records de Norvège avec 309 minutes de pénalité l’an passé.

On en oublierait presque qu’il y a des joueurs de talent à la Lauris Dārziņš dans l’équipe, et même l’international autrichien Konstantin Komarek qui a trouvé une place en KHL. Avant-dernier l’an passé, le Dinamo n’a de toute façon rien à perdre.

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