Yunost, champion de l’insouciance biélorusse

700

Alors que toutes les compétitions à travers la planète sont paralysées à cause de la pandémie, déclarée officiellement par l’OMS le 11 mars dernier, un titre de champion national de hockey a été décerné vendredi soir, dans l’un des rares pays au monde où la vie semble encore presque normale. Le Yunost Minsk a été sacré champion du Belarus, où le président Alexandre Loukachenko tente de sauver les apparences.

La propagation spectaculaire du COVID-19 a de nombreuses conséquences, dont l’arrêt de nombreuses épreuves sportives. En Europe, tous les championnats de hockey ont baissé le rideau. Après beaucoup de tergiversations, la KHL a suivi le mouvement, de même qu’en NHL. Une grande majorité de ces ligues n’ont pas décerné de trophée à l’issue de leur saison écourtée, se posant déjà la question quand débutera la prochaine.

Mais il est un pays où les écoles, les entreprises, les magasins, tout est en état de marche. Où la saison de football vient à peine de débuter, et où un titre de champion de hockey a été remporté à l’issue de vrais playoffs et d’une vraie finale.

Hockey, vodka et sauna sans ordonnance

Les images récentes du président Alexandre Loukachenko, 65 ans et à la présidence depuis 1994, ont fait le tour d’un monde pourtant cloîtré de toutes parts : un président en tenue de hockey, serrant les mains sur la glace dans une patinoire bondée, où l’on est évidemment bien loin du concept de distanciation sociale. La télévision biélorusse lui tend alors le micro : « Je ne vois pas de virus voler ici. Cet environnement est un réfrigérateur. Les sports, en particulier les sports de glace, sont le meilleur remède pour combattre le virus.« 

Sachez-le, le hockey aide à combattre le COVID-19, foi de Loukachenko, qui préconisait quelques jours avant à ses concitoyens un traitement préventif très particulier : 50 ml de vodka par jour (à boire, c’est mieux) et deux à trois sessions de sauna par semaine. Des propos que l’on pourrait prendre à la rigolade, dans notre quotidien confiné et bien conscients que nous sommes des risques actuels. Mais ces recommandations du président, beaucoup les ont prises à la lettre, c’est ce que rapportait le hockeyeur finlandais de Grodno Joonas Hurri à Ilta-Sanomat, qui évoquait une population préoccupée, a contrario de son président. Hurri et trois de ses coéquipiers, qui sont également ressortissants finlandais, ont été éliminés en demi-finale du championnat par Soligorsk il y a deux semaines, mais ils sont toujours en attente d’un rapatriement vers Helsinki.

Avant de se diriger vers les vestiaires, Loukachenko a sorti une phrase qui n’est pas passée inaperçue : « Mieux vaut mourir debout que de vivre à genoux« . Une citation empruntée plusieurs fois dans l’histoire, que l’on doit à l’origine au révolutionnaire mexicain Zapata, mais qui semble particulièrement maladroite dans le contexte actuel. Mais le provocant Alexandre Loukachenko, souvent surnommé « le dernier dictateur d’Europe », est sûrement bien plus préoccupé par son image, plutôt que de faire de la prévention pour les gestes barrières. Il souhaite plus que jamais entretenir cette image de l’homme fort du Belarus, car les présidentielles d’août se profilent, et parce qu’il souhaite aussi se démarquer de la majorité des chefs d’État. La fermeture des frontières de la Russie par Vladimir Poutine, un fidèle coéquipier de hockey à l’occasion, a d’ailleurs mis de l’huile sur le feu, ce qui s’ajoute à la crise ukrainienne et aux désaccords réguliers sur le commerce et le transit. Le Belarus s’est détourné de la Russie pour taper désormais dans l’œil des États-Unis et de Donald Trump.

Le hockey, une vitrine fissurée

Mis à part des contrôles renforcés aux frontières et dans les aéroports, le Belarus poursuit une vie normale, guidé tant bien que mal par un président indifférent aux menaces actuelles. Et le hockey doit continuer aussi, dans un pays qui compte plus de patinoires que de terrains de football, pour une population de 10 millions d’habitants. Loukachenko est donc un amoureux de hockey, qui en a fait LE sport national, le football devant se contenter des miettes. On estime que, depuis le début de son mandat en 1994, plus d’une trentaine de patinoires ont été construites à travers le pays.

L’équipe nationale de hockey est une vitrine, tout comme le Dinamo Minsk engagé en KHL. Des vitrines dans lesquelles le président Loukachenko s’autorise des manœuvres de management, avec les nombreux rappels à l’ordre qui vont avec. Le hockey est d’intérêt national. En 2014, un décret autorisait la naturalisation de deux joueurs canadiens, Kevin Lalande et Geoff Platt, pour renforcer l’équipe nationale du Belarus. Sa relégation en 2018 a été perçue comme une catastrophe. Et les déconvenues du Dinamo Minsk en KHL ne vont pas relever le niveau, le club biélorusse ayant loupé les playoffs huit fois en douze saisons KHL. Les bisons du Dinamo n’ont gagné aucune série en quatre participations aux playoffs. On ne compte plus le nombre de menaces de prison envers les joueurs qu’a prononcé Loukachenko, qui a dernièrement milité pour une baisse du nombre de renforts étrangers dans l’équipe, inutiles à ces yeux. En 2020, le Dinamo Minsk a terminé dernier du classement général de la KHL à l’issue de la saison régulière, avec un triste record de 232 buts encaissés.

Le championnat du Belarus, l’Ekstraliga, a semble-t-il plus de considération. Enragés au vu de la tournure KHL, les supporteurs du Dinamo Minsk rêvent d’une réintégration dans le championnat national. À la fin de cette saison, un groupe de supporteurs a même lancé une pétition pour tenter d’interpeller le Ministère des Sports et la Fédération biélorusse de hockey. Et pour Loukachenko, de toute façon, le Dinamo n’est pas meilleur que les équipes du championnat national. La menace d’un départ de la KHL du Dinamo, en grande partie financé par des fonds publics comme bien d’autres équipes de la ligue (cf article sur l’exclusion de l’Admiral), est bien réel.

La finale de l’insouciance

« Les promenades en plein air sont la clef d’une bonne immunité. Cela s’applique au grand public comme aux athlètes. » Si Loukachenko le dit et qu’il continue de patiner, alors le championnat biélorusse, qui a la clémence de tous, se devait de continuer aussi. La fédération biélorusse, plus intéressée à tabler sur la formule 2020-2021, a donc confirmé la poursuite des playoffs, malgré la fin des autres championnats européens, les uns après les autres. Summum du ridicule, son président Gennady Savilov a même fait une annonce provocatrice sur la chaîne de télévision Belarus 5 : « Si Crosby, Ovechkin, Malkin ou quelqu’un d’autre souhaitait jouer en série finale d’Ekstraliga, il aurait pu. Nous aurions changé le règlement en conséquence. »

Inutile d’interrompre un championnat pour un problème qui n’en est pas un, « purement psychologique » selon le directeur de la formation du HK Brest Sergey Sushko, qui dénonçait le « battage médiatique » autour du COVID-19.

Beaucoup de personnalités du hockey biélorusse semblaient détachées par rapport à la réalité de la pandémie, en témoignent les propos de Vladimir Krikunov, ex-coach du Dinamo Minsk, recueillis par hockey.by : « En Europe, le virus fait rage, il est très agressif là-bas. Surtout en Espagne et en Italie, les gens tombent comme des mouches. Il mute constamment mais d’ici l’été, ça va se calmer. » À la Tribuna, le président de l’IIHF René Fasel n’a, lui, pas voulu prendre parti : « S’il n’y a vraiment aucune menace, laissez-les jouer. Je ne connais pas la réalité de la situation au Bélarus, il m’est difficile de dire s’ils ont raison ou non. » À croire que le COVID-19, qui s’est répandu dans le monde entier, s’est en fait arrêté à la frontière biélorusse…

Les séries se sont donc poursuivies durant le mois de mars, jusqu’à la finale, la Coupe du président, elle aussi maintenue. Celle-ci a opposé le Yunost Minsk et le Shakhter Soligorsk. L’ex-international Alexei Kalyuzhny, désormais assistant-coach du Yunost, affichait davantage de fébrilité en conférence de presse, témoignant du malaise général : « Bien sûr, nous suivons tous l’actualité, nous voyons le nombre de victimes dans le monde. C’est clairement une préoccupation, j’essaie de protéger ma famille d’une manière ou d’une autre. Les joueurs sont inquiets, tout le monde s’inquiète pour sa famille. Mais nous espérons que les personnes qui prennent des décisions, les prennent de manière responsable... »

Un champion incontestable

Si les mineurs de Soligorsk ont réussi à égaliser à 1-1 dans la série finale, le Yunost a su rebondir avec deux victoires de suite à l’extérieur, pour en finir vendredi. Non sans difficulté. Le score était de 2-2 après 60 minutes de jeu mais le jeune défenseur Vladislav Yeryomenko, d’une puissante reprise de volée en supériorité numérique lors de la prolongation, a permis au Yunost de remporter la série finale 4-1.

Pour l’entraîneur du Yunost Alexander Makritsky, qui a succédé à ce poste à Mikhail Zakharov à la rentrée 2019, il s’agit de la saison la plus aboutie de l’équipe. On veut bien le croire : victoire de la Coupe Ruslan Saleï (un tournoi de pré-saison), quatrième victoire en saison régulière en six ans, septième finale consécutive avec une deuxième coupe du Président en deux ans. Invités pour la deuxième année de suite en Champions Hockey League, les joueurs de la capitale sont parvenus à atteindre les huitièmes de finale de la compétition, leur meilleure performance.

Mikhaïl Zakharov, l’ex-coach du Yunost désormais sélectionneur national, est satisfait de l’issue du championnat malgré le contexte actuel, à hockey.by : « C’est bien que nous ayons terminé le championnat. Ils n’ont pas interrompu la saison, comme dans certains pays où ils ont remis la coupe au vainqueur de la saison régulière. Mais ici, c’est très bien d’avoir terminé les playoffs. Nous méritons un vainqueur.« 

De grandes suspicions d’une dissimulation

Un sacre national sans surprise donc, à domicile, au bout du suspense, avec la foule en délire. Du moins, pour les personnes présentes. Dans l’imposante Chizhovka Arena qui peut accueillir 9000 spectateurs, 239 personnes ont fait le déplacement à l’occasion du dernier match décisif… Certes, le Yunost demeure bien moins populaire que le Dinamo à Minsk. Mais ce chiffre faible s’explique par l’interdiction des spectateurs mineurs, et surtout l’extrême frilosité de la population, désormais de plus en plus consciente du danger.

La saison de hockey est terminée, et le football a repris ses droits, c’est le cycle au Bélarus, comme en Russie ou dans les pays nordiques en temps normal. Un championnat de football qui, en dépit de ne pas être une priorité aux yeux du président, connaît un développement sans précédent avec des droits de diffusion dernièrement vendus à dix pays, dont la Russie, l’Israël et l’Inde. Mais la colère gronde car plusieurs groupes de supporteurs souhaitent l’arrêt pur et simple de la compétition, à peine commencée. Ils craignent en effet la diffusion du virus et des chiffres officiels bien en-dessous de la réalité.

Dimanche, les chiffres du Belarus étaient de 562 cas recensés pour 8 décès, mais ils sont fortement contestés. Et il n’y a pas que les supporteurs de foot qui sont inquiets, les pays frontaliers le sont aussi. Le Premier Ministre lituanien, Saulius Skvernelis, a indiqué que le Belarus était en passe de devenir « un foyer incontrôlé ». Alexandre Loukachenko, avec la diplomatie qui le caractérise, lui a suggéré de « s’occuper de son propre virus. »

Chiffres sous-estimés ou pas, le président Loukachenko continue de sourire et de se détourner des inquiétudes légitimes et grandissantes de son peuple. Ce week-end, il a rechaussé les patins, débutant la série finale du tournoi amateur auquel il a l’habitude de participer. L’équipe du président est en lice pour remporter un onzième titre en treize éditions (!) de ce tournoi. Mais les sirènes de but ne peuvent plus couvrir la sonnette d’alarme tirée par le monde entier.

Les résultats de la saison biélorusse 2019-2020 sont disponibles ici.

Les commentaires sont fermés.

On vous envoie quelques cookies, c'est juste pour suivre notre audience, vous pouvez refuser de les recevoir si vous le voulez ! Accepter En savoir plus

id id, porta. leo felis et, sit