Le retour du roi Jágr

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Le départ sans doute définitif de Jaromír Jágr de la NHL a fait bon nombre de déçus, nostalgiques du salut militaire et des tours de magie de l’artiste. Mais en Tchéquie, le retour au pays de l’idole a été vécu comme un événement national.

JAGR Jaromir-100509-001La dernière parenthèse albertaine

La nouvelle était tombée mardi. Soumis au ballottage par les Flames de Calgary mais non réclamé, Jaromír Jágr voyait les portes de la NHL se fermer, lui qui avait fait ses débuts dans la National Hockey League, alors avec les Penguins de Pittsburgh, le 6 octobre 1990 face à Washington. Une autre époque. Et  Jágr a eu beau défier les âges, le temps est venu de tourner la page NHL. Le vétéran de 45 ans, 46 le 15 février prochain, n’avait disputé que 22 rencontres avec la franchise albertaine.

Avec si peu de matchs et 7 points au compteur, le mythique numéro 68 manquait indubitablement de rythme. Il faut admettre que, après des mois d’attente, Jágr avait obtenu tardivement un contrat NHL, le 2 octobre dernier. Inactif sur la glace durant six mois, absent lors du traditionnel camp de pré-saison, Jaromír Jágr n’avait pas abordé la saison 2017-2018 dans des conditions optimales. Cela n’a guère arrangé la condition physique de l’athlète, qui a dû s’accommoder de douleurs à l’aine et au genou.

Mais, même si le passage à Calgary aura été bref, certains saluent le leadership du maître, comme Ryan Pike, journaliste de The Hockey Writers : « La présence de Jágr a permis d’améliorer le comportement de beaucoup de joueurs, et Calgary en a récolté les fruits. » Déçu mais reconnaissant, Jaromír Jágr eut ces derniers mots sur le continent nord-américain : « Même si je suis déçu que les choses ne se soient pas déroulées comme prévu pour diverses raisons, je suis extrêmement reconnaissant envers les fans des Flames et toute la ville de Calgary qui m’ont accepté généreusement. Maintenant, je suis impatient de continuer à Kladno.« 

Allégeance aux chevaliers

Kladno, la nouvelle destination était toute trouvée. La KHL, ligue où il a évolué pendant quatre ans, n’était plus d’actualité puisque la fenêtre des transferts était fermée depuis le 15 décembre 2017. Un club a toutefois fait le forcing pour recruter le #68 : les Eisbären Berlin. Président des Kings de Los Angeles, l’ex-star NHL Luc Robitaille est également membre du conseil de surveillance du club allemand. « Lucky Luke » aurait fait des pieds et des mains pour convaincre son ancien coéquipier de Pittsburgh – et toujours ami proche – pour rejoindre la capitale allemande. En vain.

Kladno, ville de Bohême Centrale de 70.000 habitants, a vu naître Jaromír Jágr, qui a été formé dans le club local. Actionnaire majoritaire depuis 2011, il en est devenu le propriétaire intégral l’année dernière en rachetant les 30% détenus par la municipalité. Pensionnaires de WSM Liga, le second échelon tchèque, depuis 2014, les Rytíri Kladno reçoivent un sacré coup de pouce du roi alors que les « chevaliers » sont actuellement classés troisièmes. Il faut toutefois préciser que Jaromír Jágr est également éligible pour l’Extraliga et l’Ocelari Trinec.

Le quadragénaire légendaire a atterri mercredi, une arrivée discrète à l’aéroport, sans aucune interview. Il s’est alors empressé de signer son contrat avant la date limite du 31 janvier. Jeudi matin, il chaussait déjà les patins pour l’entraînement, son kiné Pavel Kolar prenant en charge au préalable son genou défaillant. S’en est suivie une conférence de presse devant, évidemment, de nombreux journalistes où Jágr, toujours surpris par la situation, a tenu ces mots : « Si vous m’aviez dit l’été dernier que nous nous rencontrions ici en janvier, je vous aurais pris pour des fous. Mais je suis content de la situation. Revenir en Tchéquie était la meilleure alternative pour moi.« 

Le premier match du revenant sous les couleurs de Kladno était programmé samedi contre le petit club du HC Benatky nad Jizerou, avant-dernier du championnat, qui en temps normal n’attire que 250 à 300 personnes par match. Évidemment, le contexte était très particulier pour cette rencontre, il fallait fêter le retour du roi comme il se doit. Une solution de repli devait être envisagée puisque le Zimni stadion Benatky nad Jizerou ne pouvait accueillir au mieux que 2500 spectateurs, insuffisant pour le directeur sportif de Benatky, Jan Slivka. Finalement, les deux clubs se sont accordés pour délocaliser le match à 70 kilomètres au nord, à Liberec, où les Bílí Tygri  jouissent d’une confortable salle à 7500 places.

Réunion de promo

Le jeu des coïncidences permet parfois de belles histoires. Il était prévu dimanche 4 février, justement à Liberec, que le numéro d’une autre légende tchèque, le 93 de Petr Nedvěd, soit hissé au sommet de la Home Credit Arena. Le président de Benatky nad Jizerou, Petra Syrovátka, lui a alors proposé une opportunité : jouer la veille contre son grand ami Jágr ! Une proposition d’autant plus étonnante que Nedvěd, né deux mois avant Jágr, avait mis un terme à sa carrière en 2014, et qu’il n’a jamais joué pour Benatky nad Jizerou !

Surpris mais séduit par la proposition, Nedvěd, qui a la particularité d’avoir représenté le Canada et la Tchéquie durant sa carrière, n’a pas hésité une seule seconde, faisant part de sa reconnaissance sur le site web des Bílí Tygri : « l’euphorie de ce dernier match contre Jágr est beaucoup plus forte [que le retrait du numéro, NDLR]. » Deux membres de la draft NHL 1990 allaient donc s’affronter ce samedi !

Liberec représente beaucoup pour Petr Nedvěd, et inversement. Il y est né, il y a joué et fini sa carrière, et il demeure le meilleur marqueur et le meilleur buteur de l’histoire des « tigres blancs », outre le fait d’avoir joué un millier de matchs en NHL. Le numéro retiré et un dernier match contre son grand ami, nul doute que ce week-end marquera à jamais ses esprits. Mais aussi ceux de ses coéquipiers d’un jour devant une foule peu commune à ce niveau : « C’est formidable pour les joueurs d’exercer devant une telle assistance. C’est différent de l’atmosphère qu’ils ont l’habitude de côtoyer. Je pense que pour eux, ce sera un match spécial. L’ambiance sera certainement remarquable, nous attendons ce match avec impatience. »

C’est donc une arène de Liberec à guichets fermés qui a accueilli les deux équipes renforcées des deux légendes. Malgré la délocalisation dans une enceinte plus grande, nombreux étaient les fans qui n’avaient pu obtenir de billets. Jamais un match du second échelon tchèque n’aura été aussi attractif. Bon nombre de spectateurs ont franchi les portes une heure avant la rencontre, certains ont même pu voir une version tchèque des « Travelling Jagrs », cette troupe d’inconditionnels du 68 vêtus du maillot de ses différents clubs.

Au niveau du résultat, il n’y a eu guère de suspense entre deux équipes totalement à l’opposé au classement, les chevaliers de Kladno l’emportant aisément 7-2. On retiendra toutefois que Jaromír Jágr, aligné durant toute la rencontre malgré le genou défectueux, aura récolté 3 passes dont 2 en première période, et que Petr Nedvěd est parvenu à inscrire un but ainsi qu’une passe sur le deuxième de son équipe du jour. On retiendra l’ovation de la trop encore étroite Home Credit Arena, et les accolades entre les deux hommes.

Nedvěd peut définitivement ranger ses patins le devoir plus accompli. Jaromír Jágr, qui a plusieurs fois répété à qui veut l’entendre qu’il jouera encore à 50 ans, va continuer de défier la longévité. Avec le soutien du peuple.

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