Ancienne joueuse, arbitre internationale, Charlotte Girard-Fabre a vécu les tournois masculin et féminin des Jeux olympiques de Milan-Cortina au micro d’Eurosport. Entre nécessité de vulgariser et défense de la parité, esprit du jeu et état du hockey français, elle revient sur son expérience. Sans éviter les sujets qui fâchent.
Comment s’est passé la prise de contact avec Eurosport ?
« J’ai été bookée un an en amont. J’avais déjà travaillé avec Eurosport pour les Jeux de Pékin en 2022. À l’époque, on était trois consultants : Jonathan Zwikel, Julien Albert et moi. Jonathan, il était déjà un peu connu, il avait déjà commenté. Julien, c’est moi qui avais donné son nom : je le connaissais très bien d’Angers, qui a été mon club pendant des années, et je trouvais qu’il était pertinent, intéressant. À l’époque, la répartition des rencontres entre les consultants ne m’avait que moyennement plu. On m’avait juste laissé les matchs féminins. J’en avais fait part à la direction d’Eurosport. C’est bien d’avoir la parité, mais c’est quand même ridicule que les filles ne commentent que les filles et que les hommes ne commentent que les hommes. Cette année, Eurosport ne voulait qu’un seul consultant. Apparemment, les retours qu’ils avaient eus sur mon travail étaient très positifs. Le choix s’est porté sur moi. »
« Le commentaire sportif gagnerait à utiliser plus d’arbitres »
Qu’est-ce qui plait dans votre façon de commenter ?
« Je pense que c’est une question de clarté. Je ne suis pas trop dans les statistiques, parce qu’Eurosport n’a pas forcément un public d’aficionados du hockey. Ce sont plus des amateurs de sport en général, qui ne connaissent pas forcément le hockey. Ils allument la télé pour suivre les JO. Les audiences, cette année, ont été bonnes. J’ai encore eu de très bons retours. Et l’association avec les journalistes aux commentaires a bien fonctionné. »
Justement, pour former un bon duo journaliste — consultant, est-ce qu’il y a du travail en amont ? De la préparation ?
« Pas du tout. On se rencontre une grosse heure avant le coup d’envoi. Ça laisse un peu de temps pour discuter, échanger des points de vue. J’ai commenté avec trois journalistes différents. Thibaut Geffrotin n’y connaissait pas grand-chose en hockey, mais j’ai adoré travailler avec lui. Ça s’est très bien passé aussi avec Corentin Meynier. Il m’a laissé prendre ma place, alors qu’il a plutôt l’habitude d’être seul en cabine. Ça n’a pas dû être évident pour lui. Il est plutôt spécialiste de NHL, et je pense qu’il s’est rendu compte qu’il ne connaissait peut-être pas tant que ça le hockey. Et j’ai fini avec Guillaume Claret. C’est très facile avec lui. Même si je dois avouer avoir été plus à l’aise avec Thibaut. Guillaume et Corentin parlent des fois trop de statistiques à mon goût. Thibaut, en étant moins connaisseur, n’est pas tombé là-dedans. Après, ce n’est que mon avis, c’est moi qui ne suis pas très amatrice de stats. Peut-être que ça plaît à ceux qui suivent la NHL. »

Quand vous êtes au micro, qui commente ? Plutôt l’ancienne joueuse ou plutôt l’arbitre ?
« Un peu des deux. Sur l’exécution d’un geste technique ou la stratégie, c’est la joueuse. Ça aide quand même de savoir ce qu’est un lancer du poignet, de pouvoir décrire ce que ça fait de prendre une charge, d’expliquer qu’on manque d’énergie au bout de 40 secondes sur la glace. Tout le reste, c’est l’arbitre. Le commentaire sportif gagnerait à utiliser plus d’arbitres, d’ailleurs. Aucun coach, aucun joueur et aucun journaliste n’a une connaissance fine de la règle. Pourtant, ça permet d’avoir une compréhension claire de la stratégie d’une équipe, d’anticiper ce qui va se passer dans telle ou telle situation. Et surtout, l’arbitre a l’habitude de prendre un peu de recul, un peu de hauteur, et d’éviter les partis pris. »
« Mon hockey, c’est de mettre un palet au fond d’un but, ce n’est pas de se bagarrer »
N’est-ce pas aussi un énorme avantage, cette connaissance fine des règles, quand on commente, comme en France, pour un public qui n’est pas spécialiste ?
« Prenons l’exemple du hors-jeu. Pour la plupart des commentateurs, le hors-jeu, c’est quand un joueur rentre en zone offensive avant le palet. En réalité, il y a seize cas de hors-jeu différents. Avoir cette finesse dans l’analyse, ça permet de vulgariser plus vite, et de savoir ce qui est important de vulgariser. J’avoue être fatiguée de ces commentateurs qui ne connaissent pas la règle, qui crient à la faute alors qu’elle est différée… Je trouve que cela concourt à une ambiance électrique dans le sport. Moi, je ne suis pas fan de NHL, ce n’est pas mon hockey. Mon hockey, c’est de mettre un palet au fond d’un but, ce n’est pas de se bagarrer. »

Et comment arrive-t-on à proposer une analyse, une explication, sans casser le rythme du direct ?
« On fait comme si on expliquait à un enfant de 5 ans qui commence le hockey. C’est un peu bête ce que je dis, mais l’idée, c’est d’essayer de transmettre l’émotion du jeu sans assommer avec des détails. Quand vous commencez à jouer au hockey, au football ou au judo, on ne vous explique pas toutes les règles. J’essaye de me dire que je parle à mon père ou à ma sœur. Ils ne sont pas sportifs, ils n’ont jamais été coachs… C’est avec eux que j’ai appris à vulgariser. Ils m’aiment beaucoup, ils me soutiennent dans tout ce que je fais, mais pour eux, ce n’est pas évident de comprendre qu’on va se faire mal avec des efforts physiques, qu’on va défier des inconnus avec qui on ira boire un coup après, que ce match-là est plus important qu’un repas chez mamie… Et puis j’essaye aussi de profiter des temps faibles d’un match pour rentrer un peu plus dans l’activité : où en est le hockey féminin en France, comment se passe la structuration du hockey masculin… »
Les JO, vous les avez aussi vécus sur la glace, comme arbitre, à Sotchi et Pyongyang. On imagine que c’est incomparable…
« Disons que cela aide à mettre tout le reste en perspective… Arbitrer aux JO, c’est beaucoup de travail, un peu de chance aussi. C’est de la pression, des émotions fortes qu’il faut apprendre à gérer Le commentaire, ça m’éclate, mais ce n’est pas mon métier. Ce n’est pas ça qui me fait vivre. Si je me plante, je me plante. Mon mari m’aimera toujours, ma famille m’accueillera toujours pour le gigot du dimanche. Voilà, je n’ai rien à perdre. »
À Milan, par quoi avez-vous été la plus impressionnée ?
« La dignité des Canadiens et des Canadiennes dans la défaite. Pour eux, la finale face aux États-Unis, c’était évidemment plus qu’un match pour leur pays. Je me suis dit que l’esprit du sport n’était pas mort. »
« Le cas Pierre Crinon, l’affaire d’un manque de courage managérial »
Qu’avez-vous pensé des polémiques autour de l’équipe de France, et de Pierre Crinon ?
« J’ai trouvé que cela gâchait la fête. Si on dézoome un peu, c’est tout le problème de notre hockey français qui se meurt d’être dirigé par les mêmes personnes depuis des années. Et je ne parle pas là que de la Fédération. Le souci, il est à tous les étages. Quand on ne règle pas un problème, il faut s’attendre à la voir resurgir. Là, c’est l’attitude de Pierre Crinon. Mais cela aurait pu être autre chose. On a la performance d’Alice Philbert qui nous tient la tête hors de l’eau et qui évite le naufrage de la sélection féminine. Mais elle n’est française que depuis deux ans. À quel moment, on n’arrive pas à produire des joueurs et joueuses de talent ? Pourquoi on n’arrive pas à les retenir dans des championnats compétitifs ? La France n’arrive pas, ou rarement, à passer un tour de CHL. Pour en revenir au cas Pierre Crinon, c’est l’affaire d’un manque de courage managérial. En direct, pendant le match contre le Canada, on ne m’entend plus commenter. Quand je vois que Pierre Crinon est impliqué, je reste sans voix. Parce que je me dis que cela va faire mal à notre sport, qui se plaint toujours d’un manque de reconnaissance médiatique. Mais si la reconnaissance médiatique, c’est la bagarre, allez faire de la boxe, les gars ! Ce n’est pas ce qu’on veut voir. Une fois de plus, quelle est l’essence de notre sport ? La règle IIHF, elle est très claire, c’est l’article 46.1. La bagarre ne fait pas partie de l’ADN du hockey sur glace. Voilà. Finalement, qu’aura retenu le grand public du parcours de l’équipe de France aux JO ? Juste cet épisode-là. »
On sait que vous êtes engagée en faveur de l’égalité hommes-femmes. Est-ce qu’être consultante peut aider à faire bouger les lignes ?
« Bien sûr. Ce n’était pas l’objectif en acceptant le challenge, mais évidemment, j’essaye de saisir l’occasion. Déjà en étant la seule consultante sur un sport plutôt considéré comme masculin. Rien que ça, ça fait bouger les lignes. J’ai essayé de passer des messages au micro, même si ce n’est pas une tribune. Par exemple, je n’ai cessé de ramener le tournoi féminin au milieu du tournoi masculin. Pour moi, c’est une forme de militance, et pas de militantisme. Les lignes, j’essaye de les faire bouger autant que faire se peut par mes différents engagements. Même sur le plateau de la cérémonie de clôture, on m’a demandé quel était mon coup de cœur des JO. Pour moi, c’est le sport féminin en général. Il y a quand même des délégations qui ramènent plus de titres chez les femmes que chez les hommes, comme pour les États-Unis et l’Italie. C’est une reconnaissance pour le sport féminin. Sur Eurosport, j’ai fait pas mal de plateaux où on n’était que des expertes. Eurosport est en avance sur la parité, c’est un modèle. Pour en avoir discuté avec eux, je sais qu’ils ont du mal à trouver des journalistes féminins, mais sur le volet consultant, ils n’hésitent pas. Je ne suis pas dans la rédaction, je ne suis pas avec eux toute l’année, mais sur les JO, je n’ai pas senti de différence entre les hommes et les femmes, ou de sexisme ordinaire. Ils viennent chercher des compétences et des gens passionnés. »
« Une polémique de plus qui prouve que la société, notamment américaine, est grandement patriarcale »
Dans ce contexte, qu’avez-vous pensé des polémiques sur le traitement dans leur pays des joueuses américaines ?
« Je dis bravo aux quelques joueurs américains qui ont décliné l’invitation de la Maison blanche pour des convictions personnelles. J’ai bien aimé, même si ce n’était à mon goût pas assez incisif, les réponses de Hilary Knight quand elle dit que ce n’est pas à elle de justifier ou d’expliquer le comportement de quelqu’un. Quand elle ne qualifie cet épisode que de grossier ou de maladroit, ça me gêne un peu, mais elle est aussi soumise à d’autres pressions. Mais voilà, une fois de plus, c’est aux femmes d’expliquer et de montrer pourquoi ça ne va pas, et pas aux hommes qui dans les vestiaires ont rigolé aux blagues de Trump. Ce n’est qu’une polémique de plus qui prouve que la société, et notamment la société américaine, est grandement patriarcale, traditionaliste et régressive. Cela aurait été bien que des sponsors haussent le ton pour faire bouger les franchises nord-américaines. Qu’ils disent : “Non, nous, on ne veut pas de ça”. Une fois de plus, le travail pour une plus grande inclusion, pour la mixité et l’égalité des genres, ce n’est pas un travail d’un groupe genré contre un autre, c’est un travail que l’on doit faire ensemble. »





































