Riga pour effacer l’embarras de Minsk

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L’IIHF a tranché : Riga, initialement co-organisateur, accueillera l’intégralité du Mondial 2021 de hockey. Le résultat d’un long suspense qui a vu l’autre co-organisateur, Minsk évincé suite aux nombreuses pressions sur la fédération internationale. Le déni de son président, René Fasel, a donc pris fin, cédant non sans difficulté à la désapprobation générale d’un Championnat du monde qui allait droit dans le mur.

C’était donc l’accolade de trop. René Fasel enlaçant le dernier dictateur d’Europe, Alexander Loukachenko, à l’occasion d’une visite du président de la fédération internationale à la mi-janvier. Une accolade que Fasel pensait confidentiel, bien loin d’imaginer que les images allaient être partagées en masse et susciter un avertissement lourd de conséquence : Skoda, Nivea et Liqui Moly, partenaires majeurs des évènements IIHF, prêts à quitter le navire si l’organisation du Mondial sur sol biélorusse était conservée.

La révolte des sponsors de l’IIHF s’est donc ajoutée à celle des joueurs, des personnalités politiques ainsi qu’à celle du peuple biélorusse lui-même : il était inconcevable d’organiser un tel évènement au Belarus, épicentre de la dernière dictature du Vieux Continent. Une dictature toujours debout depuis 1994, qui avait d’ailleurs accueilli le Championnat du monde de hockey en 2014. Mais ce qui était possible en 2014 – malgré déjà un avertissement de l’Union Européenne à l’époque – ne l’est plus. Depuis, la réélection plus que douteuse du président Loukachenko à l’été 2020 – et non reconnue par l’Union Européenne – a révolté un peuple las de ses manœuvres autoritaires. S’en sont suivies depuis six mois des manifestations géantes des citoyens biélorusses avec, en guise de réponse, de violentes répressions des forces de l’ordre avec emprisonnement voire torture des opposants. Le Belarus vit dans un climat de peur. Ajoutez à cela le président de la fédération biélorusse de hockey (Dmitri Baskov) soupçonné de complicité d’assassinat politique, cela faisait beaucoup trop pour réunir un évènement international.

René Fasel

Fasel seul contre tous

Et pourtant, très naïvement, Fasel a gardé sa feuille de route, maintenir Minsk comme théâtre des Mondiaux, quand bien même le Belarus traverse une période absolument dramatique. Une position embarrassante qui a parfois poussé le dirigeant suisse jusqu’à la contradiction : s’exclamant dans un premier temps que le sport se devait d’être apolitique, avant de finalement justifier l’organisation de Minsk comme un outil de réconciliation. Deux discours toutefois maladroits tant le Belarus sombre dans le chaos dans une dictature à bout de souffle.

Julia Abbasova, hockeyeuse biélorusse et opposante à Loukachenko – qui avait livré à HockeyArchives un témoignage glaçant – a profondément été choquée par l’attitude de René Fasel, elle nous confiait récemment : « L’accolade de Fasel à Loukachenko est un manque de respect total envers tous les Biélorusses. Je pense qu’après cela, Fasel devra démissionner. Il s’est complètement discrédité, et plus important encore, il a mis en péril la réputation de l’IIHF. Quoi qu’il en soit, je suis sûre que l’histoire du hockey n’oubliera jamais ce câlin avec un dictateur. »

Cette co-organisation du Championnat du monde à Minsk, Fasel l’a portée à bout de bras, il y a cru jusqu’au bout, lui qui est en fin de mandat. Mais il était bien seul car même au sein du Conseil de l’IIHF, il ne faisait plus l’unanimité. Le numéro 2 de la fédération internationale, Kalervo Kummola, ne voyait pas les choses de la même manière que le numéro 1. Le vice-président finlandais a d’ailleurs tenté de sauver les apparences à plusieurs reprises quand son président sautait à pieds joints dans l’embarras, même s’il reconnaissait à Yle y avoir cru à au tout début : « Dès que les élections présidentielles ont eu lieu au Belarus, et qu’Alexander Loukachenko n’a pas laissé les médias y assister, j’ai rapidement pensé qu’il pourrait y avoir des difficultés avec le tournoi de Minsk. Je me souviens du Mondial au Belarus en 2014. Je pensais que le pays allait changer. Mais rien n’a changé. »

Fasel en visite chez Loukachenko à la mi-janvier

A l’unanimité, le Conseil IIHF a retiré Minsk de la co-organisation du Championnat du monde 2021 de hockey, officiellement pour « raisons de sécurité », décision qui a d’ailleurs été suivie ensuite par l’annulation du Championnat du monde de pentathlon moderne.

La décision de l’IIHF a été saluée par la communauté internationale, en particulier les grandes fédérations, comme celle de la Suède, de la Finlande et du Canada. Et au grand soulagement de l’autre co-organisateur, la Lettonie, qui avait également fait pression sur l’IIHF.

Effet miroir

Loukachenko se voit donc privé du Championnat du monde, alors qu’il a fait du hockey une cause nationale depuis des lustres. Autant dire que ce revers touche en plein cœur le dictateur, jugeant cette décision déraisonnable, suivi dans son sillage par le président de la fédération Dmitri Baskov, dont la légitimité n’a jamais été remise en doute.

Partenaire de longue date avec le Belarus, Poutine et Loukachenko étant alliés de circonstance, le Kremlin a également fustigé une décision « politisée ». Rien de bien surprenant de la part du gouvernement russe lorsque l’on voit l’intervention musclée des forces de l’ordre lors des importantes manifestations en soutien à Alexeï Navalny, opposant numéro 1 à Vladimir Poutine et placé en détention à son retour de Russie. Terrible effet miroir.

Le samedi 23 janvier, on a dénombré 3500 arrestations à travers le pays dont 1400 à Moscou, avec des violences envers les manifestants mais aussi envers les journalistes. Le mouvement ne s’est pas essoufflé puisque de nombreux rassemblements ont été observés le week-end dernier dans toute la Russie, jusqu’à Vladivostok dans l’extrême est de la Russie.

Des manifestations toujours plus fortes et des forces de l’ordre sombrant davantage dans la violence, ce week-end a vu 4500 arrestations. Un peuple dont une bonne partie de jeunes avides d’un changement et d’une alternative au régime autoritaire, cela rappelle la voisine biélorusse.

L’empoisonnement avéré de Navalny, la répression musclée du pouvoir russe mais aussi l’ occupation de la Crimée et l’existence d’un programme de dopage organisé lourdement sanctionné, on peut se questionner sur la légitimité de Saint-Pétersbourg d’accueillir les Mondiaux 2023, d’autant plus après l’annulation de la co-organisation de Minsk. La même problématique en terme des droits de l’homme peut également se poser pour les JO de Pékin, notamment avec l’oppression que subit le peuple musulman des Ouïghours sur le territoire chinois.

L’heure des  choix

Le Mondial confisqué au Belarus, l’IIHF avait plusieurs options : laisser la Lettonie gérer l’ensemble du tournoi ou confier la poule initialement prévue à Minsk à un autre pays.

Les Lettons ont rapidement émis le souhait de mettre la main sur la totalité de la compétition. Le Premier Ministre du pays, Krišjānis Kariņš, avait cependant mis le holà en se questionnant sur le surcoût financier. Pour l’heure, on ne sait pas dans quelles conditions va s’organiser le prochain Championnat du monde : avec ou sans spectateurs (et donc peut-être aucune recette liée aux entrées), un mode « bulle » calqué sur la NHL ou le dernier Mondial Junior ? On estime d’ailleurs le coût du dernier Championnat du monde Junior à 10 millions de dollars, budget partagé entre la fédération canadienne et l’IIHF.

Une autre candidature, assez surprenante, s’était immiscée : celle d’un pays voisin de la Lettonie, la Lituanie. La proposition a été accueillie avec enthousiasme par le gouvernement lituanien et la Ministre de l’Éducation, des Sciences et des Sports, Jurgita Šugždiniene qui rappelait dans un communiqué de presse : « La Lituanie n’a jamais accueilli un tel niveau d’événement de hockey, et maintenant nous avons une opportunité historique. Il est nécessaire d’évaluer cette opportunité et d’offrir une assistance concrète à la Lettonie. » Le gouvernement lituanien avait également reçu l’appui d’hommes d’affaires prêts à s’engager, dont Andrjus Žauberis, le directeur de la Avia Solutions Group Arena de Vilnius, capable d’accueillir 9000 personnes en configuration hockey (dans le cas d’un Mondial avec spectateurs). De l’aveu de la Ministre Šugždiniene, Kaunas et sa spacieuse Žalgirio Arena pouvaient également devenir une option.

Fasel s’est entretenu avec la Premier Ministre  Ingrida Šimonytė, remerciant la proposition mais la candidature n’a pas été retenue. Sans grande surprise pour le président de la fédération lituanienne Dainius Zubrus, jugeant que d’autres alternatives étaient en meilleures positions.

Riga 2021Riga remporte la mise

Étaient en meilleure position et longuement étudiées : Bratislava en Slovaquie et Herning au Danemark. Bratislava semblait une valeur sûre, théâtre du dernier Mondial avant la pandémie, en 2019, mais également en 2011. La ville de Herning a accueilli pour la première fois un Mondial élite en 2018, jugée plus festive que Copenhague, la capitale étant surtout ralliée en masse par les supporteurs suédois.

Herning a finalement été écarté le week-end dernier, Bratislava demeurait alors la seule alternative à un tournoi entièrement disputé à Riga.

Un Mondial letton, c’est ce que souhaitait semble-t-il privilégier la majorité du Conseil IIHF. Vendredi 29 et samedi 30 janvier, une commission composée de membres de l’IIHF et du partenaire Infront s’est rendue dans la capitale lettone pour s’assurer de la possibilité d’accueillir les 16 nations de l’élite mondiale : visite des sites de l’Arena Riga et du Centre Sportif Olympique, évaluation des infrastructures, de la logistique nécessaires à l’évènement, du surcoût financier et de la faisabilité d’une bulle propre à la situation sanitaire actuelle

En revanche, la visite à Bratislava n’a pas été nécessaire. L’IIHF a donc préféré un seul organisateur afin d’éviter les déplacements propres à une configuration à deux hôtes, une solution plus adaptée au vu du contexte sanitaire. Un seul hôtel servira d’ailleurs aux 16 délégations présentes à Riga. L’avantage de Riga, c’est que le secteur est restreint entre l’hôtel, l’Arena Riga et le Centre Sportif Olympique qui fera office de deuxième glace. Une billetterie et donc la présence de spectateurs seront possibles si les conditions sont réunies en Lettonie. Le Mondial 2021 100% Riga débutera le 21 mai – et non le 7 en raison des éventuels retards des championnats nationaux – pour se finir le 6 juin 2021. La fin d’un long feuilleton…

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