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Bilan 2016-17: Pittsburgh, une leçon de réalisme

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Les Penguins se sont donc offert un doublé inédit depuis celui des Red Wings de Détroit en 1997 et 1998. En dépit d’une domination moindre que l’an passé, la victoire des coéquipiers de Crosby a été avant tout stratégique, maximisant la source de talents phénoménale à disposition.

Par Thibaud Chatel @batonsrompus et Nicolas Leborgne @Belizarius_

Malgré son accumulation de stars, Pittsburgh ne partait pas vainqueur à l’orée des playoffs. L’équipe allait devoir passer à travers la division Métropolitaine, la plus relevée de la ligue. De plus, les Pens devaient le faire sans leur défenseur numéro un Kris Letang, blessé depuis février et dont la saison était finie, mais également sans Matt Murray, blessé durant l’échauffement du match 1 contre Columbus… La brigade défensive était un ramassis de joueurs récupérés ici et là et les stars devaient avoir les jambes lourdes de la saison précédente, la Coupe du monde plus les 82 matchs du calendrier régulier.

Il n’en fut rien. En réalité, le tournant de la saison a été la blessure de Letang, où plutôt le moment il devint certain qu’il ne serait pas de retour, vers la fin mars. À cette époque, Pittsburgh pratiquait le même jeu dominateur que l’an dernier, figurant au 6e rang de la ligue pour la possession (3e l’an passé) et au 3e rang pour les buts espérés. L’entraîneur Mike Sullivan décida alors de changer son fusil d’épaule. Sans Letang, il lui serait difficile de maintenir le contrôle du palet une fois en playoffs contre les grosses écuries de la ligue. Sans son défenseur numéro un, la relance des Pens allait souffrir et la puck reviendrait comme un boomerang en zone défensive. Il choisit plutôt de faire le dos rond en défense, laissant la rondelle à l’adversaire mais tenant ses attaquants prêts à sauter sur les contres à la moindre occasion. Cela va sans dire que des contres menés par Crosby, Malkin, Kessel and co ont vocation à être systématiquement très dangereux. Plutôt que de poser le jeu et de faire face à des défenses repliées, Sullivan misait ainsi sur la vitesse et le talent de ses attaquants pour jouer dans le dos des défenseurs et des gardiens. Le pari était risqué, car laisser le puck aux Capitals par exemple demande une grande confiance en son gardien. Des gardiens dont les performances ont été au moins aussi importantes que la victoire tactique décrite ci-dessus. Sans les exploits de Marc-André Fleury face à Washington et ceux de Murray face à Ottawa et Nashville, il est peu probable que les Pens auraient décroché un cinquième trophée.

Pit team

Avec le changement tactique de fin de saison, Pittsburgh a chuté au 12e rang pour la possession, et c’est la première fois qu’un champion termine en deçà de 51% depuis que cette statistique est mesurée (10 ans). 5e attaque et 23e défense pour les tentatives de tirs, le jeu des Pens a toujours misé sur ses talents offensifs, sachant très bien que la défense n’avait rien d’une forteresse. Mais, encore une fois, échanger de multiples chances avec l’adversaire risque d’être positif quand on possède les meilleures gâchettes du circuit et un très bon gardien. Pittsburgh a surtout terminé 1er de la ligue pour les chances de marquer obtenues en attaque, symbole du talent et de la profondeur de l’effectif. Cette grande qualité des chances a placé Pittsburgh au 6e rang pour les buts espérés, et 4e pour les buts marqués.

En effet, 5e de la ligue pour la réussite aux tirs et 7e pour le taux d’arrêts, Pittsburgh a bénéficié d’un bon coup de pouce pour aller chercher des buts supplémentaires ou voir ses cerbères en sauver plus que prévu. Sans compter le 3e power play de la ligue. De quoi écœurer bien des adversaires.

Pit goal 2

Pour sa saison rookie – techniquement il l’était encore cette année – Matt Murray a confirmé sa folle aventure des playoffs 2016. Il s’est classé parmi l’élite de sa profession pour le taux d’arrêts comme les buts sauvés, plus d’une vingtaine. Son retour en playoffs a pu faire jaser tant Marc-André Fleury avait sauvé la peau des siens jusqu’ici, mais c’était évidemment la bonne décision. Murray a été intraitable face à Ottawa et ses deux blanchissages dans les matchs 5 et 6 de la finale ont scellé l’affaire pour les Pens. Avec le départ de Fleury à Vegas, il aura désormais tout le loisir de s’installer en numéro un incontesté.

Un Marc-André Fleury dont la saison régulière avait été médiocre. Si cela fait quelques années qu’il ne fait plus partie de l’élite de la ligue, il avait tout de même sauvé 13 buts lors des deux saisons précédentes, contre 2 cette année. Remplaçant Murray au pied levé, ses performances face à Columbus et Washington ont été phénoménales, avant de redescendre sur terre contre Ottawa. Son départ pour Vegas a été émotif mais Pittsburgh devait se libérer de son salaire et Fleury pourra retrouver un rôle de numéro un dans le désert, loin de la pression d’une équipe éternellement favorite.

Pit def

Voilà deux ans de suite que Pittsburgh met à mal l’adage qui veut que les défenses gagnent les championnats. Si n’importe quelle étude de la dernière décennie prouve le contraire, Pittsburgh ne s’est justement pas embarrassée avec sa brigade défensive ses trois dernières années. Sans jamais chercher à combler les départs de Niskanen ou Orpik par exemple, c’est davantage la stratégie que les joueurs qui font le travail. Kris Letang est évidemment un numéro un incontesté et il dynamise le jeu des Pens comme personne. Et si Brian Dumoulin avait un peu de mal à le suivre, la première paire a suivi et épaulé Sidney Crosby comme son ombre. Et Dumoulin fut probablement le meilleur défenseur des Pens en finale, solide au bon moment.

Justin Schultz a peut-être enfin trouvé sa place dans la NHL. Après des saisons décevantes à Edmonton, cet ancien joueur universitaire star a trouvé en compagnie de Ian Cole un rôle à sa mesure. Bien plus efficace défensivement et imprimant sa marque en attaque, il a également inscrit 20 points sur le power play, remplaçant à merveille Letang.

Olli Määttä et Trevor Daley se sont, eux, fait prendre au piège de leur propre système. Määttä n’a été dépassé que par Letang pour les tentatives de tirs obtenues. Cependant, lui et Daley formaient le duo le moins étanche des Pens défensivement, au point d’afficher une possession négative.

Pit att

L’efficacité offensive des Penguins a cela d’exceptionnelle qu’elle repose sur des joueurs au talent incroyable, qu’une équipe peut se considérer bien chanceuse d’avoir pu repêcher. Crosby et Malkin entraînent depuis des années dans leur sillage les joueurs qui les entourent. Ailier attitré du capitaine, Conor Sheary a fini au 2e rang de la ligue pour l’efficacité offensive, sur 472 joueurs (53 pts en 61 matchs). Jake Guentzel vient au 4e rang, Crosby au 7e et Hornqvist au 10e. Et Pittsburgh compte quatre autres joueurs entre la 10e et la 20e place. Le système de jeu et le talent naturel des joueurs se sont nourris mutuellement pour créer cette menace constante qui a fait tourner en bourrique tous leurs adversaires. Même malmenés et dominés par Washington ou Nashville, chaque opportunité des Pens pouvait se transformer en but, d’une passe bien sentie ou d’un décalage lumineux. Bien des fois, Braden Holtby n’a rien pu faire car le palet venait dans son dos, Pittsburgh ayant tourné la défense en moins de temps qu’il ne faut pour le dire.

Un bémol tout de même sur Phil Kessel. Auteur de 70 points cette saison, le sniper s’est un peu laissé aller dans le jeu, et seul Eric Fehr concédait plus de tentatives de tirs que lui en défense. Il a cependant souffert de partager son temps avec la 3e ligne de Nick Bonino, dont la réputation provient pour beaucoup de ses playoffs l’an passé. Agent libre cet été, il en a profité pour empocher un contrat sûrement trop généreux de la part de Nashville.

Enfin, Matt Cullen savait très bien à quoi s’en tenir sur un 4e trio attitré aux tâches ingrates. Démarrant 45% de ses shifts en zone défensive, seul 17 joueurs dans la ligue sur 472 ont été plus enterrés que lui dans les tâches défensives. Sa persévérance et sa combativité en playoffs ont tout de même épaté et il fera un dernier tour de piste du côté du Minnesota.

 

Les séries :

Premier acte et première démonstration stratégique face à Columbus. Si les Jackets ont gagné la bataille de la possession (53% sur l’ensemble de la série), ce sont bien les Penguins qui se sont montrés les plus dangereux. À l’indice des buts espérés, les Penguins ont largement dominé tous les matchs sauf la 4e rencontre remportée par Columbus, en plus de marquer sur 33% de leurs supériorités numériques ! La défense des Pens que l’on pouvait craindre friable s’est aussi parfaitement chargée de limiter les chances de marquer adverses et Marc-André Fleury n’a même pas eu besoin de forcer son talent. En face, le meilleur gardien de la saison Sergei Bobrovsky a coulé face aux assauts adverses. Au lendemain de leur qualification, les quatre meilleurs marqueurs de la ligue étaient tous du club de Pennsylvanie : Malkin (11 points !), Kessel (8), Crosby (7) et Jake Guentzel, meilleur buteur avec 5 buts.

Battre le grand rival Washington en chemin vers la coupe Stanley est désormais un rituel. Trois fois, les équipes de Crosby et Ovechkin se sont croisées en playoffs, et trois fois les Penguins ont été champions dans la foulée. Cette année devait pourtant être la mission la plus ardue face à des Caps historiquement favoris. De fait, Washington a largement dominé au chapitre de la possession tous les matchs, ainsi que les six premiers duels pour les buts espérés, mais se sont heurtés à un grand Marc-André Fleury. Le gardien des Pens a écœuré Ovechkin and co presque toute la série. Surtout que ses attaquants trouvèrent, eux, la faille de manière presque insolente, sortant Braden Holtby du match 2 pour faire le break. Privée de Crosby, Pittsburgh finit par plier lors des matchs 5 et 6 pour voir Washington forcer une septième manche. Le match ultime fut fort en tension et le début de la rencontre ressembla à la série en elle-même, Washington dominant jusqu’à ce qu’un jeu de passe parfait entre Crosby, Guentzel et Rust ne laisse aucune chance à Holtby. Dès lors, après plusieurs arrêts miracles de Fleury, les Caps semblèrent venir à bout de leurs capacités, et la messe était dite. Énorme performance des Penguins alors qu’aucune équipe n’avait remporté une série en étant dominé aux tirs lors de chaque rencontre depuis 2012.

Certainement un peu sur un nuage après cette victoire, Pittsburgh se fit surprendre d’entrée de jeu par Ottawa en prolongation. Le deuxième match replaça les choses dans l’ordre, avec un blanchissage de Fleury mais celui-ci allait exploser en vol lors du duel suivant, encaissant 5 buts en début de match. Matt Murray reprenait le contrôle des cages pour ne plus le lâcher. Après une victoire difficile lors du match 4, Pittsburgh sembla ensuite enfin prendre la mesure de son adversaire, écrasant complètement les Sens dans le jeu et étant récompensée de ses efforts au tableau d’affichage par un score fleuve de 7-0. La série semblait alors pliée mais Craig Anderson stoppa 45 des 46 tirs adverses pour permettre aux Sens de s’offrir un match 7. Celui-ci fut chaotique, un brin absurde tant la réussite semblait fuir Pittsburgh et coller aux chandails des Sens qui parvinrent deux fois à revenir au score. Jusqu’à ce tir flottant et bien peu orthodoxe de Kunitz en deuxième prolongation.

Inutile de revenir en détails sur la finale. Nashville a dominé les trois premières manches mais Pekka Rinne laissa échapper les deux premières. Et si Nashville revint à égalité, Pittsburgh avait déjà enclenché la seconde. Malmené par le pressing constant des Preds en début de série, Mike Sullivan obligea ses défenseurs à sortir de leur zone de confort pour avancer avec la rondelle, forçant Nashville à reculer. Cette décision dynamisa complètement les attaques des Pens qui réussirent à appliquer leur jeu de ce printemps et s’offrir de nombreuses chances de marquer. La fin de la série fut dominée par Pittsburgh, qui, contrairement aux Preds, ne laissa pas passer sa chance, emmenée par un Crosby virevoltant. Et Matt Murray ne laissa passer aucun palet lors des matchs 5 et 6, la meilleure manière de s’assurer la victoire. Ce nouveau titre consacre les leaders historiques des Pens, mais aussi la nouvelle génération qui les accompagne sur la glace et aux commandes de l’organisation.

 

En résumé : Une leçon de réalisme

Le renouveau des Penguins sous la houlette de Mike Sullivan et Jim Rutherford correspond également à une gestion exemplaire du plafond salarial. Pittsburgh a préféré faire confiance à des jeunes joueurs talentueux, et pas chers, plutôt qu’à des vétérans plus défensifs et onéreux. Cette stratégie correspond parfaitement au nouveau visage de la ligue, où les équipes vivent avec les contrats des joueurs étoiles et tout en maintenant un effectif complet. Sachant très bien qu’ils devaient, pour gagner, provoquer un maximum d’offensive, Pittsburgh a su forcer sa propre chance en maximisant parfaitement son effectif tout au long de la saison. Un véritable tour de force des joueurs et du staff, mais cette recette risque de demeurer un cas unique tant elle repose sur des individualités hors-normes qu’aucune autre équipe dans la ligue ne possède.

 

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