Le curieux cas des Corsicanes de la Caroline

Chris Seward AP
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Si vous suivez notre équipe de rédacteurs sur Twitter, la bataille et les railleries ne vous auront pas échappées. Je veux bien entendu parler du débat entourant les Hurricanes de la Caroline, cette équipe brillante statistiquement parlant, mais moyenne au classement. Entre croyants et mécréants, chacun sa paroisse mais tentons aujourd’hui d’y voir plus clair, de manière (on essayera) objective.

 

Carolina n’a plus connu les playoffs depuis 2009. Dix ans ! Passons sur les saisons de misère et attardons-nous sur la période allant de 2014 à aujourd’hui. Soit depuis l’embauche de Bill Peters derrière le banc. Car même si celui-ci a fait ses valises cet été pour Calgary, le curieux phénomène commencé sous son règne continue de plus belle sous son successeur Rob Brind’Amour. Je veux bien sur parler du fait de dominer statistiquement ses adversaires, et la ligue en général, sans pour autant connaître de succès.

Statistiquement signifie ici dominer à 5 contre 5 en termes de tirs tentés, de chances de marquer et de buts anticipés. Vous le savez maintenant mais paraître positivement sur ces indicateurs est une forte garantie pour se qualifier en séries. Sur les 10 dernières années, 81% des équipes qui jouaient au printemps avaient eu en saison régulière des taux de buts anticipés supérieurs à 50%, donc positifs. Entre 50% et 48% ? 39% des équipes se sont qualifiées. En dessous de 48% de buts anticipés ? 13% des équipes se sont qualifiées.

Passons l’année de découverte de 2015. Sur les trois dernières années cumulées de Bill Peters, Carolina a obtenu 51,9% des tirs tentés. Seuls Los Angeles, Boston, Tampa et Nashville ont fait mieux. Et 51,1% des buts anticipés, cette fois seulement 14e de la ligue. De quoi commencer à poser la question de la qualité des tirs par rapport à la quantité.

Mais, l’an passé, Carolina s’est classée 2e de la ligue aux tirs tentés, et 5e aux buts anticipés ! Sans pour autant se qualifier. La troupe de Bill Peters n’a ainsi fait que s’améliorer avec les saisons, et l’avènement de la brigade défensive y est pour quelque chose. Puis le divorce avec le nouveau propriétaire advint.

 

Les mêmes problèmes avec Rob Brind’Amour

On aurait pu penser qu’un changement de coach amènerait une renouveau tactique et donnerait à l’équipe un autre visage mais il n’en est rien. C’est comme si Peters était toujours là. C’est même pire que d’habitude.

Ce lundi matin, les Corsicanes de la Caroline (surnom donné par le collègue Pierre Gouguet) sont premiers de la ligue avec 58,1% des tirs tentés. Ils sont ceux qui accordent le moins de tirs dans la ligue et forment la deuxième attaque juste derrière les feu-follets Sharks. Et surtout, ils sont aussi premiers aux buts anticipés avec 60,2% de ceux-ci. Deuxièmes, les Sharks ne pointent qu’à 55,9% ! À titre de comparaison, Les leaders de la ligue ces dernières années avaient fini entre 55 et 56%. Carolina navigue donc pour l’instant sur une autre planète en termes de jeu produit.

Arrivons aux symptômes : malgré donc 60% des buts anticipés, Carolina n’a récolté jusqu’à présent que 49% des buts marqués à 5 contre 5. Soit 18 buts en faveur de l’équipe (17 marqués en moins ou 1 encaissé en trop) qui se sont envolés dans la nature. Le diagnostic est simple: Carolina souffre depuis des années d’un manque chronique de réussite qui se caractérise non seulement par des tireurs qui ne trouvent pas le fond des filets mais aussi par des gardiens à la rue.

En quatre ans de Bill Peters donc, Carolina a cumulé un PDO de 97,9, évidemment le 31e de la ligue. Le 30e, Buffalo, est à 99 ! Et 27 des 31 équipes se tiennent entre 99 et 101. Alors que la réussite tend à se niveler avec le temps au hockey (comprenez que toutes les équipes sont constituées de snipers et de tireurs normaux et que la grande majorité des gardiens se valent), Carolina est une anomalie énormissime qui perdure alors que le PDO des Canes est actuellement bloqué à 97, le 29e de NHL.

Tentons d’aller comprendre le mal à la source. Et dissocions ici le problème en deux. Il n’y a pas grand chose à faire pour les gardiens. Cam Ward ces dernières années, ses adjoints successifs et le pauvre Scott Darling l’an passé formaient un groupe largement en dessous de la moyenne de la ligue. Des passoires promptes à ruiner une défensive qui ne laissait pourtant que peu d’occasions à l’adversaire. Cette saison, les gardiens des Canes se classent entre la 15e et la 20e place pour le taux d’arrêts à 5 contre 5. Sans être brillants, ils évitent au moins la catastrophe des années passées. Concentrons-nous donc sur l’écueil qui demeure majeur : le pourcentage de réussite aux tirs.

Carolina est à ce jour 30e de la ligue alors que 6,5% des tirs cadrés finissent au fond alors que la moyenne de la ligue est à 8,5. Si Carolina shootait ne serait-ce que comme la moyenne de la ligue, nous l’avons dit, ce serait 17 buts en plus qu’il aurait fallu rajouter aux Canes, presque un but par match rien qu’à 5 contre 5 ! Le classement aurait une toute autre allure à l’heure actuelle.

Alors pourquoi n’est-ce pas le cas ?

 

Un problème de qualité des chances ?

C’est l’explication qui vient tout de suite en tête. Quiconque a regardé jouer Carolina les deux dernières saisons a l’image de joueurs qui tournent en périphérie de la zone offensive avant de tenter finalement leur chance de loin. C’est un phénomène qu’ont également affronté les autres équipes misant sur la quantité des tirs et sur le fait de garder la mainmise sur le palet. À trop vouloir poser le jeu pour trouver la passe parfaite, on laisse les défenses se regrouper et la porte se referme. C’est ce qu’ont dû affronter les Kings ou les Bruins avant de se résoudre à changer d’entraîneurs (et de mentalité).

Mais il suffit de regarder la heatmap des Canes cette saison pour voir que le centre de la glace est extrêmement rouge, signe qu’on s’approche des cages adverses bien plus que la moyenne de la ligue. Ajoutons qu’en termes de chances de marquer (tirs provenant d’une zone entre les points de mise en jeu et le haut des cercles), Carolina est l’équipe qui en obtient le plus cette saison, devant San José, Tampa et Toronto. En termes de chances High-Danger (dans l’enclave du gardien), ils sont aussi ceux qui en obtiennent le plus ! Et de loin. En proportion, 29,3% des tirs tentés par Carolina cette saison sont des chances de marquer, c’est le 8e rang de la ligue. Ils étaient 22e sur la période 2015-18, il y a donc un progrès.

Alors non, Carolina ne tire pas trop loin du but.

 

Mais ça ne rentre pas. Le vrai problème est en termes de conversion des chances de marquer en buts. Sous Peters et cette année, Carolina reste un cancre en la matière. 31e et bon dernier pour la conversion des chances de marquer, 30e pour la conversion des high-danger… Et je vous vois venir avec vos gros sabots: Carolina n’a pas de joueurs qui aiment se salir le nez pour la mettre au fond dans la mêlée… Peut-être. L’ajout de Michael Ferland répondait à ce besoin et avec 10 buts il est le meilleur buteur des Canes cette saison.

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Mais si l’on regarde la carte des tirs de chaque joueur, on se rend compte que Sebastian Aho et d’une certaine façon Andrei Svechnikov et Valentin Zykov s’approchent également beaucoup des cages. Jordan Staal aussi. Ce n’est cependant pas le cas de Teuvo Teräväinen. Et ce n’était pas le cas de Elias Lindholm, envoyé à Calgary cet été et ironiquement en plein surplus de réussite avec 21% de tirs réussis actuellement contre 9,7% en carrière.

 

Les ingrédients sont donc là, et des améliorations ont été apportées. Les jeunes talents Svechnikov, Zykov, Aho ont tous les outils pour réussir et ne vont que devenir meilleurs. Justin Williams ou Lucas Wallmark sont dus pour en mettre quelques-uns au fond et les défenseurs n’ont pas encore vraiment enclenché la machine à buts. Ajoutons que les unités spéciales affreuses (25e supériorité – 28e infériorité) sont aussi censées s’aaméliorer. Si la supériorité ne marque pas, elle est tout de même 4e de la ligue pour les tirs et les buts anticipés obtenus ! Encore une histoire de réussite en berne donc. Si le problème se règle à 5 contre 5, il se règlera aussi en supériorité. Et l’infériorité des Canes est celle qui accorde le moins de tirs à l’adversaire, et est 8e pour les buts anticipés contre. Mais ici ce sont les gardiens qui devront se regarder dans le miroir car leur taux d’arrêts est le pire de la NHL dans cette situation.

 

En conclusion

Que retenir ? Carolina suscite les critiques et les railleries. Mais le beau jeu trop léché du passé ne cesse de s’améliorer pour devenir plus réaliste et les gardiens font aujourd’hui le minimum vital, sauf en infériorité. Si un problème existe encore, il est certainement à placer au niveau du talent des joueurs. Or, ceux-ci s’améliorent et on a même écarté des éléments moins percutants pour la conversion des chances. Tous les motifs d’espoirs sont donc permis. Est-ce que ce sera pour cette année ? Ou bien faudra-t-il attendre que Svechnikov, Zykov et Necas mûrissent leur instinct de tueur. Les prochains mois seront très intéressants à suivre. En espérant qu’un jour, enfin, le monde arrête de rire des Hurricanes.

PS : Hier soir, Carolina a corrigé Toronto 5-2 mais surtout le score reflétait (enfin) le jeu. En effet, les Canes ont fini le match avec 5,9 buts anticipés contre 2,9 pour Toronto.

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