Luttes d’influence derrière portes closes

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Fin de la présentation de la KHL avec la division Bobrov, théâtre de nombreuses luttes d’influence en coulisses. Entraîneurs à forte personnalité ou tireurs de ficelles, qui aura le dernier mot ?

 

La nouvelle est arrivée à un moment inattendu début juillet : Ilya Vorobyov a été doublement démis de ses fonctions d’entraîneur du SKA Saint-Pétersbourg et de l’équipe de Russie. Les observateurs pointaient qu’il semblait avoir perdu de l’autorité au sein du staff de la sélection. Mais son adjoint Aleksei Kudashov, qui le remplace aux deux postes, est plutôt lui-même une figure de l’ombre pour de telles fonctions. Ses détracteurs disent qu’il ne les doit qu’à sa proximité avec certains dirigeants du SKA et de l’équipe nationale, en l’occurrence Roman Rotenberg. Le processus s’est fait sans débat, comme cela pouvait être le cas quand le comité exécutif de la fédération tirait le bilan du travail du sélectionneur, et sans conférence de presse explicative. Ces décisions derrière des portes closes ont laissé un goût amer

Avant même de s’attaquer à la problématique de l’équipe nationale, Kudashov n’a pas la partie facile en club. Le SKA a perdu son premier gardien (Shestyorkin), son meilleur ailier (Gusev) et ses deux meilleurs centres (Datsyuk et Prokhorkin). Le temps où il recrutait des superstars à prix d’or est bien révolu. L’ancien épouvantail de la KHL n’a même plus de joueur dans les 30 plus gros salaires du championnat ! La masse salariale reste importante, mais elle est répartie de manière homogène. Les recrues-vedettes se sont vu offrir un salaire de 70 millions de roubles (moins d’un million d’euros), qui peut toutefois être augmenté par des bonus sur objectifs. Encore faut-il les atteindre… Le centre finlandais Joonas Kemppainen, qui a diminué sa rémunération de base par rapport à ce qu’il gagnait à Ufa, est mal parti puisqu’il a attendu le huitième match pour inscrire son premier point. Les joueurs qui signent à Saint-Pétersbourg voient en général leurs stats fondre comme neige au soleil, et Dmitri Kagarlitsky – quatrième marqueur de la ligue l’an dernier au Dynamo – ne fait pas exception, à la peine dès la pré-saison…

Dans ce marasme, un joueur a en revanche parfaitement profité de sa venue sur les bords de la Neva : Vladimir Tkachyov visait la NHL, mais les dirigeants du SKA ont acquis ses droits (en échangeant Soshnikov à Ufa) et l’ont convaincu qu’il n’y était pas encore prêt et qu’il ferait mieux de suivre les exemples de ses prédécesseurs Panarin et Gusev, qui ont d’abord explosé à Saint-Pétersbourg. Il a en effet un profil similaire : un ailier gauche technique, tirant de la droite, et avec une grande intelligence de jeu. Tkachyov, qui avait déjà joué sur petite glace avec l’Admiral, s’est facilement adaptée aux nouvelles dimensions réduites du Palais de glace de Saint-Pétersbourg. Il s’est donc immédiatement imposé comme le nouveau leader offensif sur un trio complété du centre Jori Lehterä, rentré de NHL où il avait un rôle de plus en plus secondaire (a fortiori avec la casserole de la cocaïne saisie à son domicile finlandais lors d’une perquisition), et de l’habituel joueur de complément Sergei Plotnikov.

La révélation la plus inattendue est celle d’un gardien formé au club, Aleksei Melnichuk : il n’était apparu que deux fois en équipe première il y a deux ans (contre la lanterne rouge Yugra), mais quand le titulaire suédois Magnus Helleberg s’est blessé mi-septembre, Melnichuk a saisi sa chance en signant deux blanchissages de suite pour s’emparer de la place dans les cages que convoitaient deux autres jeunes gardiens. Dans ce nouveau SKA, qui a clairement laissé le statut de grand favori au CSKA, les jeunes peuvent donc avoir leur chance.

 

L’inhabituelle modestie du SKA peut donner à ses rivaux l’ambition de lui prendre la première place de la division Bobrov, jusqu’ici inaccessible. Mais les autres grands clubs ont leurs propres soucis. Le Dynamo Moscou fait toujours l’objet de luttes d’influence et a changé pour la deuxième fois d’entité légale, sans que les contrats puissent être transférés. Kagarlitsky est ainsi parti à Saint-Pétersbourg, mais l’autre star Vadim Shipachyov a accepté de rester avec un contrat de deux ans.

Nommé capitaine, Kagarlitsky n’a plus son duettiste de la saison passée, mais deux nouveaux ailiers étrangers peuvent le remplacer : soit le petit Suédois André Petersson qui connaît bien la KHL, soit l’international tchèque Dmitrij Jaskin qui est le fils d’un joueur russe exilé. Dans tous les cas, il s’agit d’un joueur capable de comprendre la créativité de Shipachyov (le local Daniil Tarasov jouant quant à lui le rôle du troisième homme sur ce premier trio).

Le problème du Dynamo réside plutôt dans les luttes d’influence qui se poursuivent en coulisses de manière trop évidente. On avait signalé que Vladimir Krikunov, entraîneur « vieille école » de 69 ans, avait vu son contrat prolongé par le précédent directeur général Valeri Shantsev juste avant son éviction. Le nouveau patron Evgeny Kropokuskov n’a donc qu’une obsession, le pousser dehors ! Début octobre, il a même relayé sur les réseaux sociaux une dépêche d’une agence de presse suggérant un départ imminent de Krikunov ! Ce dernier, dont la diplomatie n’a jamais été le point fort, critique toujours publiquement les joueurs mais aussi les nouveaux dirigeants, sans rien faire pour apaiser le conflit. Mais à chaque fois que ses jours paraissent comptés, une victoire opportune empêche que le moment soit bien choisi pour le licencier. Les bons résultats le maintiennent en poste… et font fulminer ses ennemis internes.

 

Les Jokerit Helsinki sont l’autre prétendant naturel qui n’attend qu’une chose : l’affaissement d’un des deux grands clubs qui pourrait lui donner une chance de concourir à armes égales en KHL. Il s’est passé beaucoup de choses à l’intersaison, et pas seulement le nouveau maillot noir dans un club qui est passé par à peu près toutes les couleurs dans son histoire. Le propriétaire historique Harry « Hjallis » Harkimo a cédé ses parts à Jari Kurri, le directeur sportif devenu désormais aussi actionnaire principal et seul décisionnaire de fait. Il a choisi comme directrice générale Eveliina Mikkola, la directrice commerciale de la Hartwall Arena qui avait travaillé pour les Jokerit au début de sa carrière. Ce sera la première femme à occuper la plus haute fonction dirigeante dans un club de KHL.

Mais le vrai enjeu des Jokerit reste le financement, qui ne peut venir que de Russie. Le déficit en cinq saisons de KHL dépasse les 55 millions d’euros, et le club n’est encore en vie que grâce à des injections de capital du milliardaire russo-finlandais Gennady Timchenko, sur ses propres deniers. Mais comme Timchenko est sur la liste internationale de sanctions visant les proches du pouvoir russe, les transferts d’argent sur les comptes des Jokerit n’ont jamais été simples, ce qui a parfois occasionné des retards dans le versement des salaires. Le nouveau mécène est Vladimir Potanin, sixième homme le plus riche de Russie et connu pour célébrer ses anniversaires à Courchevel, qui joue aussi au hockey avec le résident du Kremlin mais a l’avantage de ne pas être sur liste noire. Potanin est le principal actionnaire de Norilsk Nickel… et Kurri a finalement revenu 40% de ses parts du club à la filiale finlandaise Norilsk Nickel Harjavalta Oy, nouveau sponsor majeur et officiel des Jokerit.

La question financière réglée, les jokers ont toujours une grosse équipe. Ils ont connu une perte majeure, le petit champion du monde Sakari Manninen, mais le poste de centre n’a pas tant souffert que ça car l’international danois Peter Regin et la recrue Petri Kontiola semblent tous deux avoir retrouvé une seconde jeunesse après avoir guéri les blessures qui les ont freinés la saison dernière. Dans le même temps, la défense a été clairement renforcée par Mikko Lehtonen, un autre médaillé d’or surprise de mai qui a été élu dans l’équipe-type des Mondiaux : sa vision du jeu et sa prise de décisions sont excellentes. Le seul échec du recrutement semble être le vétéran Antti Niemi : l’ancien vainqueur de Coupe Stanley a été rapatrié de NHL à un salaire bien supérieur à Janis Kalnins, mais il n’arrive pas à concurrencer le Letton qui reste titulaire par défaut.

Le point qui fait douter des Jokerit, c’est leur entraîneur. Lauri Marjamäki n’a pas une grande réputation depuis son passage raté à la tête de l’équipe nationale de Finlande, que le titre mondial obtenu un an après son départ a encore assombri par contraste. Les observateurs russes ne semblent pas plus convaincus par son système de jeu jugé assez primitif, un peu trop passif sans être vraiment si structuré.

 

S’il y a un entraîneur dont personne ne dira qu’il est le maillon faible, ou en tout cas à qui personne n’osera le lui dira en face, c’est Oleg Znarok. Son arrivée au Spartak Moscou a été un véritable tremblement de terre estival dans la KHL. Les rouge et blanc passaient généralement pour un club où les joueurs étaient assez libres et où les entraîneurs ne devaient pas trop les bousculer. Ils ont hérité de Znarok, qui a promis de changer sur un point : il essaiera de parler aux journalistes (sans les mordre).

Pour le reste, en revanche, l’ancien sélectionneur n’a pas l’intention de faire le moindre assouplissement à son système de jeu très strict, ni à son camp de pré-saison très dur. Les joueurs techniques qui avaient l’habitude de jouer avec le palet n’ont d’autre choix que de s’adapter aux schémas. Histoire de bien faire comprendre le message, les trois meilleurs marqueurs de la saison passée Aleksandr Khokhlachev, Kaspars Daugavins et Ilya Zubov ont été tous trois envoyés en tribune en même temps pour y suivre le match contre l’Avangard… perdu uniquement sur une boulette du gardien Pavel Khomchenko qui a marqué contre son camp en prolongation en posant son gant sur le palet !

Ce type de péripéties a fait perdre des points en route au Spartak, qui avait déjà perdu son match inaugural contre Riga sur une erreur d’un autre gardien (Nikita Bespalov). Znarok ne s’éternise pas sur le sujet et a délégué le choix du gardien à l’entraîneur spécifique Stefan Persson : de toute façon, il y a trois portiers, dont – surtout – l’international slovaque Julius Hudacek qui n’est pas qu’un showman. L’objectif majeur du nouveau coach est de changer complètement le concept de l’équipe. Elle est désormais fondée sur quatre lignes homogènes, avec comme objectif de bousculer n’importe quel adversaire, pas de rendre les armes au premier tour des play-offs.

 

SeverstalSi Znarok n’a pas vraiment l’intention d’adoucir son image, l’entraîneur du Severstal Cherepovets, Andrei Razin, a décidé de polir la sienne : il fera moins de déclarations tonitruantes, il n’insultera personne et il sera ami avec les arbitres. Que de bonnes résolutions ! Il veut « prouver à tout le monde [qu’il est] un coach intelligent » et effacer sa mauvaise réputation, comme il avait dû – pendant sa carrière de joueur – détruire le mythe qu’il n’était pas digne de l’équipe nationale et ne pouvait briller qu’en club.

Si Razin a mis en place des entraînements de c’est surtout pour que les joueurs (réparties par catégories de poids) puissent se décharger après des entraînements difficiles et retrouver des exercices plus ludiques après les courses de fond. Maintenant, il prononce le mot « psychologie » à chaque détour de phrase, y compris pour que les joueurs ne se sentent pas dévalués par les commentaires qu’ils peuvent lire sur l’effectif. Le recrutement – fait avec l’aval de l’entraîneur – a vite été très critiqué : Adam Liska, les défenseurs Libor Sulak et Vladislav Provolnev ou le gardien Vladislav Podyapolsky ont un rapport qualité/prix discutable, même en tenant compte des moyens limités du Severstal.

Dans le même temps, pourtant, le travail de Razin semble porter ses fruits avec les jeunes joueurs qui peinaient jusqu’ici à franchir un palier. L’ailier formé au club Daniil Vovchenko s’est débloqué après une dernière saison ratée et Igor Geraskin semble avoir réglé des problèmes d’instabilité typiques de son âge. Cela fonctionne moins en ce moment avec le centre Bogdan Yakimov, mais Razin maintient un discours de confiance. Cela peut permettre à Cherepovets de redevenir une pouponnière de hockeyeurs de talent.

 

La dernière saison, achevée à un petit point des play-offs a été relativement porteuse d’espoir pour le Dinamo Riga. Mais cette « quasi-qualification » constitue un peu le sommet possible pour le club letton. Le bilan avait été porté par trois joueurs dominants : le capitaine Lauris Darzins, toujours aussi indispensable tant en club qu’en équipe de Lettonie, mais aussi deux joueurs étrangers. Il s’agissait de l’attaquant Linus Videll, qui n’a étonnamment pas retrouvé de club (il s’entraîne avec Södertälje), et du défenseur-rockeur Matthew Maione, signé par Red Star Kunlun où ses qualités offensives – et musicales ? – sont bien moins en évidence.

Or, même s’il a l’avantage de ne pas avoir de quotas de joueurs étrangers, le Dinamo en signe en général de moins bons que les clubs russes. Maione avait été une trouvaille miraculeuse, et on a tenté de la rééditer en signant Ben Marshall, qui a deux points communs : la même taille (1m75) et le titre de meilleur compteur des défenseurs d’Extraliga slovaque avec Banska Bystrica. Si c’était si simple, ça se saurait, d’autant que Maione avait passé une année convaincante en Finlande après la Slovaquie. Les Lettons ont abordé la saison avec un bon esprit et de l’envie, mais la réalité les a vite rattrapés : ils ont pris l’eau défensivement.

L’autre problème est en effet que Timur Bilyalov, gardien tatar révélé la saison passée, a été rappelé au bercail par Ak Bars Kazan. le Dinamo a donc commencé le championnat avec en numéro 1 Kristers Gudlevskis, gardien international dont le pourcentage d’arrêts en NHL (95,9% en trois rencontres) n’est qu’une anomalie, et en numéro 2 Maksim Tretiak, le petit-fils de la légende, curieusement rappelé par le club qui l’avait écarté en décembre dernier. Nettement insuffisant, au point que deux nouveaux gardiens ont été engagés en même temps fin septembre : Andrei Makarov, gardien passé par l’Amérique du Nord en junior (meilleur gardien de la Coupe Memorial) puis dans ses premières années pros (AHL avec un match de NHL à Buffalo) mais dont la carrière avait décliné jusqu’en VHL depuis son retour en Russie, et Aleksandr Salak, l’ex-international tchèque qui était sans emploi, sans doute poursuivi par sa réputation de carrière difficile. C’est alors Gudlevskis qui a été viré et se retrouve au chômage… ce qui pourrait être un coup dur pour l’équipe nationale de Lettonie qui n’a pas des dizaines de gardiens. Le Dinamo a trois portiers, mais aucun n’est letton ! Heureusement que Kalnins brille chez les Jokerit…

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