À la suite de son invasion en Ukraine, la Russie fait face à de lourdes sanctions et d’importantes répercussions. Le hockey, discipline qui a une grande valeur aux yeux de Vladimir Poutine, n’y échappe pas, en premier lieu les tournois IIHF dont la Russie est désormais exclue, tout comme le complice biélorusse. Faisons le point sur les initiatives prises depuis jeudi dernier et le début du conflit.
Fermeté de l’IIHF
Ce lundi est un jour à marquer d’une pierre blanche. À la suite d’une réunion extraordinaire, l’IIHF a pris une série de mesures fortes :
– déménager le Mondial Junior 2023, initialement prévu à Novosibirsk et Omsk
– la Russie et le Belarus (la nation biélorusse ayant permis l’accès des troupes russes au nord de l’Ukraine) seront exclues de la fédération internationale de hockey à partir d’août
– les différentes équipes nationales, ainsi que les clubs, de ces deux pays ne disputeront pas les prochaines compétitions internationales

Il faut préciser que, dans ce communiqué, le conditionnel a été employé, l’IIHF laissant une porte ouverte en cas de retrait des troupes russes sur le territoire ukrainien. Probablement impensables sous le mandat du prédécesseur René Fasel, qui a rapidement communiqué sa déception quant à ces sanctions, si celles-ci devaient se confirmer, elles seraient uniques dans l’histoire du hockey. Lors du printemps de Prague en 1968 et l’occupation soviétique en Tchécoslovaquie, le championnat du monde 1969 a été déplacé de la capitale tchécoslovaque à Stockholm, où l’URSS avait tout de même participé et remporté la médaille d’or. La décision prise par l’IIHF ce lundi est absolument sans précédent.
Interviewé par France Info, Luc Tardif n’écarte pas d’ailleurs une seconde salve de sanctions, retirer le Mondial 2023 prévu à Saint-Pétersbourg – l’organisation irait alors à la Suisse – et suspendre certains dirigeants russes. Pavel Bure, le membre russe du conseil, n’a d’ailleurs pas été autorisé à assister à cette réunion pour conflit d’intérêts.
Préconisées par le CIO, l’interdiction de compétitions internationales en Russie et au Belarus ainsi que l’exclusion de l’ensemble de leurs équipes nationales, c’était en tout point les souhaits formulés par plusieurs fédérations nationales qui s’étaient coordonnées, notamment la Tchéquie, la Suisse, la Finlande et la Lettonie pour ne citer qu’eux. Hockey Canada et USA Hockey ont appuyé les décisions de l’IIHF à leur publication. Une approche également partagée par la légende Wayne Gretzky – dont la grand-mère Maria était native de Pidhaitsi en Ukraine – qui plaidait pour une exclusion de l’équipe russe du Mondial Junior 2022 qui a été reprogrammé cet été.
Il est encore trop tôt pour savoir quelle incidence ces mesures auront sur les équipes de France, ce sera plus clair nous promet on dans les prochaines semaines. Si la France et Autriche étaient promues d’office, le sujet le plus délicat pourrait être alors une potentielle relégation de la Russie et du Belarus. Seront-ils envoyés en bas de l’échelle mondiale ? Une certitude : tel un château de cartes, c’est tout le hockey russe qui s’écroule.
Le symbole du joker
S’il est un club qui incarne la profonde crise entre le monde occidental et la Russie, c’est bien celui des Jokerit à Helsinki. Le club de la capitale finlandaise évolue depuis 2014 dans la grande KHL, mais l’influence russe ne s’arrête pas là. Depuis 2019, l’ancienne gloire du hockey finlandais Jari Kurri est l’actionnaire majoritaire du club grâce à sa société Jack Promotions dans laquelle l’entreprise minière Norilsk Nickel Harjavalta détient une part importante et donc une bonne partie des Jokers. Cette entreprise minière fait partie d’un groupe dont le principal propriétaire est l’oligarque russe Vladimir Potanine, une des personnes les plus riches de Russie.
L’enceinte de la Hartwall Arena, qui héberge les Jokerit, est composée de fonds russes depuis 2013. L’arène appartient à la société Helsinki Halli avec pour actionnaire majoritaire Arena Events. Le président du conseil d’administration est l’homme d’affaires Roman Rotenberg, son compatriote Gennady Timchenko est également l’un des principaux propriétaires de l’aréna, tous deux sont russo-finlandais. On comprend donc pourquoi, vendredi dernier, la fédération finlandaise a décidé du retrait des maillots (Koivu, Lehtinen, Selänne, Timonen, etc) et des fanions de championnat qui étaient jusque-là hissés au sommet de l’arène. Par ailleurs, la société Hartwall réalise actuellement les démarches pour mettre fin à son partenariat qui la lie à la patinoire depuis 1997, son nom a été décroché de sa façade hier. Difficile d’imaginer les Jokerit évoluer actuellement dans cette enceinte, et encore moins les nations qui disputeront le prochain Championnat du monde à Helsinki et Tampere. À défaut de Hartwall Arena et de nouveaux propriétaires, les matchs pourraient se produire dans l’ancienne Helsingin Jäähalli ou à Espoo.
Roman Rotenberg, son père Boris, son oncle Arkady et Timchenko sont proches de Vladimir Poutine et sous le coup des sanctions internationales. Quant à Potanine, principal bailleur de fonds des Jokerit, de nombreux rapports de blanchiment mettent en cause ses sociétés depuis 2020. Selon le média finlandais Yle, les virements suspects sont estimés à plusieurs dizaines de milliards d’euros.
En réaction à la guerre déclenchée par la Russie, la principale association de supporteurs des Jokerit, Eteläpääty avait exigé un départ de la KHL en menaçant de boycott. En 2020, ils avaient déjà tapé du poing sur la table lorsque Loukachenko a été réélu à la tête du Belarus grâce à des votes frauduleux. Au dernier moment avant cette rencontre face au Dinamo, leurs favoris n’avaient alors pas embarqué pour Minsk, rendant furieux les dirigeants russes dont le président de la fédération de hockey Vladislav Tretiak. Les Jokerit étaient donc prévenus par leur influente association de supporteurs, ainsi que par plusieurs sponsors qui se sont détournés du club helsinkien, dont le partenaire majeur Barona, qui gère notamment les employés du club et de la Hartwall Arena.
D’un point de vue financier et logistique, il était donc devenu impossible pour les Jokerit, deuxièmes de la conférence ouest après la fin prématurée de la saison régulière – celle-ci déjà parasitée par le covid – de poursuivre la saison, ils ont finalement déclaré forfait pour les playoffs KHL qui ont commencé ce mardi. Mais avec une base russe qui l’a gangréné de l’intérieur, désormais fragilisée par les lourdes sanctions internationales et les relations diplomatiques extrêmement tendues, il se pourrait bien que la fin de l’aventure en KHL ne soit pas temporaire mais bien définitive. En tout cas, de l’aveu des joueurs et du coach Lauri Marjamäki – qui a déjà tourné la page en rejoignant Kärpät en Liiga – l’équation Jokerit et KHL semble désormais impossible. La Liiga, clubs et dirigeants, accueilleraient de nouveau les Jokerit à bras ouverts, mais un retour réaliste dans le championnat finlandais ne pourrait être pris en compte qu’à compter de 2023-2024.

Fin de l’aventure des Jokerit en KHL ? Ce ne serait pas un cas isolé puisque le Dinamo Riga les a devancés. Certes, cela fait plusieurs années que la participation du club numéro 1 de Lettonie dans la ligue russe est au centre des débats, jusqu’aux plus hautes sphères politiques. Il n’en fallait donc pas plus pour accélérer le processus de retrait. Quelques heures seulement après le déclenchement du conflit par Vladimir Poutine, la Ministre Anita Muižniece avait annoncé son souhait de soumettre un projet de loi afin que le Dinamo Riga quitte la KHL. Finalement, dimanche dernier, le président du Dinamo Juris Savickis a confirmé la fin de l’aventure KHL après 14 saisons : « dans une telle crise militaire et humanitaire, nous ne voyons aucune possibilité de coopération avec la ligue« . Le Dinamo Riga met fin à une coopération russe contestée. D’ailleurs, plusieurs clubs européens ont mis fin à leur coopération avec des sponsors russes, c’est le cas par exemple de l’EV Zoug en Suisse dont l’accord avec la société de gazoduc Nord Stream est désormais caduc.
Comme toute la Russie, la KHL s’apprête à s’affaiblir. Une franchise de perdue, un autre marché en passe de joindre le mouvement, une économie émiettée, la ligue continentale russe va aussi perdre en exposition. Alors que de nombreux médias ont décidé de cesser de couvrir la KHL, le réseau diffuseur Discovery, leader de la TV payante dans le monde, ne retransmettra plus, jusqu’à nouvel ordre, les rencontres du championnat russe en Finlande, seul pays étranger où Discovery détenait des droits de diffusion. La KHL et le hockey en général sont le premier vecteur d’abonnement sportif à la chaîné dédiée Discovery + en Finlande.
Moins d’exposition et probablement moins de joueurs étrangers aussi, les hockeyeurs tchèques ont d’ailleurs été invités à quitter la Russie. Dans les jours / semaines à venir, il faudra s’attendre à de nombreux départs des joueurs étrangers. En passe d’être démantelé, c’est déjà le cas des Jokerit, plusieurs de ses joueurs ayant rejoint la Liiga, et donc son entraîneur. À titre d’exemple, le joueurs slovaque Libor Hudáček du Dinamo Minsk indiquait que lui et ses coéquipiers étrangers souhaitaient quitter la KHL, une ligue qui est en train de se renfermer sur elle-même. Toutefois, les obligations contractuelles et sportives retiennent encore bon nombre d’entre eux. Le fait que l’Union Européenne ait fermé son espace aérien aux avions russes, rend encore plus difficile le départ. Le gardien finlandais Frans Tuohimaa, dont l’équipe du Neftekhimik Nizhnekamsk a commencé les séries, a imploré l’IIHF de faciliter le retour des joueurs étrangers en Europe. Markus Granlund n’a lui attendu personne, réussissant à quitter Oufa sans toutefois faire de commentaires.

Plusieurs personnalités du hockey ont pris position. L’ancien gardien star Dominik Hasek a été le plus virulent, souhaitant que la grande ligue nord-américaine mette fin immédiatement aux contrats des joueurs russes, même ceux qui sont hostiles au dictateur Poutine. On pense évidemment à Artemi Panarin des Rangers de New York, véritablement le seul joueur à avoir pris position en dénonçant les excès autoritaires dans son pays. Quant à Alexander Ovechkin, co-fondateur en 2017 du mouvement de soutien pour le président « Putin Team », il s’est fendu de quelques généralités en conférence de presse, réclamant la paix dans le monde et que les différents partis déposent les armes. Des propos finalement assez lisses, critiqués sévèrement par le Dominator qui a rappelé avec fermeté : « chaque adulte en Europe sait que la Russie mène une guerre contre un pays libre et son peuple « .
Le très populaire équipementier CCM a d’ailleurs décidé ne plus utiliser ni Ovechkin – qui touche 500.000 dollars par an – ni aucun autre joueur russe dans ses campagnes marketing. Par ailleurs, l’hymne et les couleurs de l’Ukraine ont été diffusés en avant match à Winnipeg. Les Sénateurs d’Ottawa, dont le propriétaire Eugene Melnyk a des parents nés en Ukraine, joueront l’hymne ukrainien à chaque match jusqu’à la fin de la saison.
La NHL, par habitude soucieuse de ne pas faire de vagues, a également annoncé un lot de sanctions ce lundi, en suspendant ses relations avec les partenaires commerciaux russes (dont la plateforme de paris sportifs Liga Stavok) et en stoppant la promotion de la ligue sur les diverses plateformes et réseaux sociaux en Russie. C’est le cas notamment du portail russe Yandex, partenaire depuis 2019, qui n’est plus autorisé à diffuser du contenu et des matchs NHL. La ligue a insisté également sur le fait que les familles des joueurs sont dans une position difficile en Russie, ou même en Amérique du Nord puisque certains NHLers russes ont été intimidés.
Pendant ce temps, les playoffs de la Coupe Gagarine ont commencé dans un climat jamais vu jusqu’alors, où la Russie ne reconnaît pas l’existence de cette guerre et sa profonde gravité. On joue en KHL comme si de rien n’était. En coopération avec le Comité olympique russe, le Ministère des sports russe prépare un plan de contestation. Mais à l’image du pays, le hockey russe est plus que jamais isolé, et il ressortira forcément affaibli de cette pluie de mesures.










































