Johan Merbah a accepté de recevoir Hockey Archives dans les travées de la patinoire de Francfort pour parler de son métier. Un français présent dans le groupe d’appui des joueurs de DEL est atypique, surprenant, mais il est ravi de nous parler du développement des performances de l’équipe. C’est l’occasion d’ouvrir la porte sur les métiers de l’ombre mais essentiels à la préparation et la performance d’une équipe professionnelle.
Le lendemain matin du bouillant derby Francfort-Mannheim, Johan m’attend pour répondre à mes questions concernant son activité. C’est avec chaleur et gentillesse qu’il ouvre les portes de l’antre des Löwen Frankfurt. On s’installe dans la salle de préparation physique, café à la main.
Hockey Archives : Merci à toi et tout d’abord comment s’est passée ton arrivée dans ton nouveau club à Francfort ?
Johan Merbah : Je suis très content de la signature à Francfort. J’avais décidé de ne pas poursuivre mon activité à Essen et je me posais même la question si je n’allais pas retourner travailler dans l’ingénierie. C’est Jan Barta (manager général des Löwen), qui avait entendu parler de moi par le biais d’un ami commun et par d’autres joueurs. Il m’a donc proposé un entretien d’embauche. En fin de saison dernière, en pleine course aux play-offs, le head coach Tom Rowe m’a reçu. Il a été adorable et l’entretien s’est très bien passé.
H.A. : Peux-tu nous expliquer quelles sont les relations que tu entretiens avec le staff sportif, en tant que responsable des performances athlétiques de l’équipe ?
J.M. : J’essaie de ne pas être uniquement un coach athlétique. J’utilise toute une littérature scientifique et la réutilise lors de meeting avec le staff médical, chirurgien, médecin chef et le physiothérapeute Daniel Seitz pour développer les performances mais également dans les cas de retours de blessures. Tout ce travail, on l’élabore tous ensemble !
Avec les membres du staff sportif, je leur demande avant le début de saison quel profil d’équipe ils souhaitent élaborer et quel système de jeu ils veulent mettre en place. Je demande également au Manager Général quels sont les apports possibles de joueurs pour pallier les blessures. Quand tu prépares un joueur à 100 %, tu as forcément des risques de blessures.
Je travaille également avec des « inertial measurement units » (des accéléromètres avec fréquence cardiaque intégrée), que tu trouves maintenant dans le foot ou bien le rugby, et je pense que l’on est une des rares équipes qui dispose du système Catapult en Allemagne. Tu les places entre les omoplates et ils me transmettent des informations sur la fréquence cardiaque, les accélérations, les impacts, et des indices de capacité de patinage. Nous faisons l’analyse de toutes ces datas pour que les entraîneurs puissent faire leur choix dans les meilleures conditions possibles.
H.A. : Donc tu as le profil physique et athlétique de chaque joueur ?
J.M : Oui, exactement, mais je m’adapte également aux demandes du coach. Il y en a certains qui veulent avoir une température générale, donc je calcule ce que l’on appelle le « player load » moyen de l’équipe et nous ajustons les charges d’entraînement en conséquence. Je peux également regarder les performances en live quand je ne suis pas sur la glace avec les joueurs. J’analyse la HRR (Heart Rate Recovery, la capacité cardiaque à redescendre après effort). On surveille la durée de retour à une fréquence cardiaque basale prédéfinie et bien d’autres données de force, de grip… Toutes ces informations cumulées, cela nous permet collectivement d’aider l’équipe et je considère que ça représente les petits pourcentages cachés de la performance. Mais il faut reconnaitre que la qualité des joueurs, leur mental, les compétences du staff sportif et médical représentent l’essentiel de la performance sportive.
H.A. : On peut considérer que c’est un outil pour aider à tenir le choc d’une charge de préparation intense avant saison et pendant la saison ?
J.M. : Oui c’est sûr, mais les préparateurs physiques qui ont une longue expérience ne doivent pas être très loin de ces résultats même sans les datas, certains sont si bons qu’ils ont le feeling qui va avec. Collecter des datas, c’est facile, mais les utiliser le plus efficacement possible pour un rendu sportif, c’est plus complexe. Par exemple, dans le cas des commotions cérébrales, je travaille avec l’université de Montréal, avec un ami, Docteur en bio-informatique, Bertrand Caré, qui fait un travail pour rendre utilisable des données qui vont dans « tous les sens ». Ce gars-là est un génie ! Bon, moi, les données, j’adore ça, je pourrai en parler des heures (rires…)
H.A. : Est-ce que tu peux nous présenter ton parcours depuis ta formation initiale et ton métier ?
J.M. : Je n’ai pas un parcours très linéaire, j’ai fait beaucoup de choses. J’ai débuté par des études universitaires en licence de physique-chimie, sciences du sport, poursuivi en Master à l’université de Marseille, avec un professeur formidable, Éric Berton, qui en est maintenant le doyen. Avec le diplôme en « ingénierie et ergonomie du mouvement humain » en poche, direction le CREPS de Toulouse (centre de ressource, d’expertise et de performance sportive). Cela a été la chance de pouvoir travailler avec Phillipe Izard, le médecin du Stade Toulousain.
Professionnellement, j’ai intégré l’entreprise Gymnova, le leader mondial qui fournit les équipements de gymnastique pour les Jeux olympiques. Et c’est en rencontrant ma compagne, qui est allemande, que je me suis retrouvé en Allemagne. Le père de ma compagne m’a embauché en ingénierie industrielle pour quelques temps. Et je suis revenu en France pour finir mon cursus universitaire. Direction l’université de Toulon pour y faire ma thèse avec Phillipe Gorce, spécialiste robotique-mécanique qui m’a appris le métier de la recherche. C’est ainsi que je suis devenu Docteur en Biomécanique.
À l’issue de ce parcours, je suis remonté retrouver ma compagne en Allemagne pour passer de l’ingénierie à la recherche. C’est l’université de Montréal qui m’a contacté et m’a donné cette chance. J’ai pu faire de la recherche à distance avec Louis De Beaumont, le top niveau en neuroscience, et pu travailler sur les commotions cérébrales.
Et là, coup de bol, car le frère de ma compagne connaissait un type qui connaissait un autre gars du club de Herne en Oberliga (3e division allemande). Ils m’ont proposé d’en être le préparateur physique. Ayant un peu travaillé dans ce domaine avec le RCT et le Stade Toulousain, j’ai dit oui !
C’est Danny Albrecht qui m’a ouvert la porte. Moi, un Français, en Allemagne, qui n’a pas joué au hockey à haut niveau… C’était atypique mais on a élaboré le concept inspiré de mon passage au CREPS de Toulouse, le travail en commun avec les médecins et kinés.
Je suis, ensuite, passé au club de Bayreuth et là j’ai rencontré une légende : Rich Chernomaz. Il a été entraîneur-chef et GM ici à Francfort. Ça s’est super bien passé avec lui et on est resté en contact. Comme je l’ai dit au début, je suis passé à Essen et maintenant me voilà ici !
H.A : Donc, dans ton parcours tu as également joué au hockey. Peux-tu nous en dire un peu plus ?
J.M. : Né à Marseille, mes parents, qui sont exceptionnels, ont déménagé à Briançon quand j’avais l’âge de 5 ans. J’ai débuté avec René Anselme, Marc Peythieu et Dennis Murphy. Pour moi, c’était des légendes. Ils ont mis la moitié de la ville sur des patins. Et j’ai joué avec Damien Angella, on était dans la même équipe et je suis resté là-bas jusqu’à l’âge de 10 ans.
Ensuite mes parents sont repartis dans le sud et j’ai intégré le club de Toulon. J’ai beaucoup appris avec un formateur hors norme, Richard Brodeur. C’était encore une rencontre fabuleuse. Le hockey mineur là-bas n’était pas de très haut niveau mais on a ensuite progressé avec les frères Simoni de Viry, puis Julien Rives d’Avignon, Patrice Vichier qui venait de Gap, des locaux comme Mathieu Coulon ou Thomas Rivoire de Marseille et on a constitué un groupe qui a remonté le niveau on a même fait des finales dans le mineur. C’était vraiment des belles années d’amour du sport, de relationnel et d’amitiés !
H.A. : Ce passage au hockey mineur dans notre échange est une bonne transition pour aborder ton métier avec des joueurs de plus en plus jeunes et talentueux dans les groupes professionnels, comme Max Penkin, que l’on a remarqué sur la glace dans l’équipe de Mannheim. Comment on gère la préparation pour des joueurs aussi jeunes au très haut niveau ?
J.M. : Je pense que c’est la « jurisprudence » du rugby qui nous démontre que la préparation et le talent n’attend pas le nombre des années. Par exemple un jeune comme Lenny Boos à Düsseldorf n’a pas un grand gabarit mais il est très bien préparé par Patrick Buzas et encadré par Rich Chernomaz. À 18 ans, il est déjà prêt. Il paraît chétif mais bio-mécaniquement ce qu’il fait est incroyable. Il peut rivaliser, dans des batailles, avec des gars qui font 20 kg de plus que lui grâce à sa technique de placement et de patinage.
H.A. : Est-ce que ce ne serait pas l’antithèse de l’Amérique du nord qui regarde beaucoup la taille et le poids ?
J.M. : Oui, le gabarit est un apport important car on est dans un sport de contact mais scientifiquement, l’énergie cinétique c’est la vitesse au carré qui contribue au résultat final et pas les muscles. Donc, si le jeune est très bien préparé, a une bonne mobilité, une bonne musculature, articulations, une super VO2 max et qu’il obtient un accord des médecins, je ne vois aucune contradiction pour jouer à haut niveau.
De plus, le hockey a bien évolué sur les règles du jeu pour protéger les joueurs et je pense que l’on peut encore faire mieux. La mise en place des bandes flexibles a été également une très bonne initiative. C’est à nous de proposer des solutions pour diminuer les risques. Les instances, elles, feront leurs choix. Je suis également fan de rugby et je suis content de constater cette évolution qui n’a plus grand-chose à voir avec les années 1970-80. Aujourd’hui, les arbitres ne laissent passer aucun choc à la tête par exemple. Et c’est l’équipe adverse qui en subit les conséquences. Donc, dans les règles du hockey, on peut encore évoluer sans trop complexifier.
Concernant les équipements, on pourrait également revoir certaines choses. Il ne s’agit pas de renforcer encore plus les protections mais peut-être de les alléger. Je pense que la science et la recherche doivent s’emparer de cette question. Car sans dénaturer ce sport on peut encore mieux protéger les joueurs. Avec un équipement plus léger, si le joueur veut faire une charge et qu’il se manque et frappe la bande plutôt que le joueur, il le sentira passer. La fois d’après, s’il ne veut pas se blesser, il modifiera certainement sa technique, sa posture et sa vitesse pour effectuer sa mise en échec.
H.A. : La dernière question concerne ton nouvel entraîneur-chef. Tom Pokel est arrivé comment peux-tu définir son travail et son orientation ?
J.M. : J’ai pu voir ce qu’il a mis en place avec Jason Dunham dans un duo à Straubing. On a également, ici à Francfort, un GM talentueux et intelligent qui est Jan Barta. Jan est très ouvert à la discussion et on peut avoir un beau duo également ici. Tom, c’est un travailleur acharné. Il apporte une super énergie et est très professionnel, il réagit sur chaque geste, chaque décision. En une semaine il a réussi à s’installer et travailler avec l’équipe dirigeante actuelle. Sur la glace, pendant les entraînements, ça va très vite. Il propose beaucoup d’exercices raccourcis avec de l’intensité. Il communique énormément. Il encourage. Il revient sur tous les détails, corrige les erreurs et ça repart aussi vite. Sincèrement il apporte une énorme énergie et beaucoup de positive attitude !
H.A. : Toute cette énergie on l’a ressentie hier soir lors du match
J.M. : Oui effectivement et je pense que notre position au ranking ne correspond pas vraiment à la qualité de notre effectif. Les gars travaillent fort et sont touchés quand on a des séries de défaites. Personne ne s’en fout et on a également des team managers qui ne lâchent rien. Ils ont pris une décision et il fallait peut-être cela. En tout cas, ça se joue sur des détails, toutes les équipes sont fortes. Personne ne peut dire, qu’hier, Mannheim n’était pas fort. Ils ont shooté 38 fois, nous 21, mais on s’est appuyés sur Mirko (Pantkowski) qui a été incroyable ! Quand ce n’est pas Mirko c’est Cody (Brenner) et ils sont aussi forts l’un que l’autre. À ce niveau-là, il faut que tout s’aligne pour que cela fonctionne. Dans notre groupe, tout le monde fait le maxi pour apporter sa pierre à l’édifice car c’est une somme de détails qui permet d’engranger la victoire. Là, on va partir pour Berlin et on sait que c’est un gros challenge face à une équipe très forte. Ce sera une belle bataille et la saison est encore longue.
H.A. : De plus on est sur une saison olympique
J.M. : Oui, effectivement, et je t’avoue que je prépare déjà cette période olympique pour savoir comment on va gérer cette situation. J’ai déjà pris contact avec mes amis dans le rugby et en Amérique du nord pour avoir des conseils sur la gestion de cette pause olympique. Pour les équipes qui iront en play-offs, on mesurera leur niveau réel. On verra si les coachs et les staffs athlétiques ont pu recréer un bloc d’entraînement à la pause. Peut-être aurons-nous une fin de saison avec moins de blessures, plus de joueurs au top niveau. On verra.
Il faudra une pause mentale mais on pourra relancer un petit bloc de travail dans le gym et sur la glace, essayer d’organiser un match pour avoir un peu d’intensité avant la reprise de la compétition. Il faut prendre cette pause comme une chance, pas comme une perte de rythme.
Les affaires reprennent et le physio’ Daniel Seitz arrive. La préparation pour le match à Berlin approche, nous devons donc en rester là pour cet échange qui a été passionnant. Johan félicite le travail exécuté par le site Hockeyarchives et témoigne de son intérêt pour les publications DEL. Merci à lui et nous lui souhaitons une très bonne saison.












































