Bilan/analyse de KHL 2017/18 (I) : pitié ni pour les milliardaires ni pour les exclus

332

Notre analyse de la saison de KHL commence par le bas de tableau, où la situation n’est pas toujours florissante. Ici, les milliardaires peuvent se retrouver en prison, les clubs peuvent se faire exclure sans la moindre pitié, pendant que d’autres traitent curieusement leurs joueurs.

La situation en Chine interroge également. Mais on n’est jamais à l’abri d’une surprise, comme un entraîneur reprochant à un attaquant de trop penser à défendre.

 

Vityaz Podolsk (21e) : pas besoin d’un club croate pour avoir un Croate

Vityaz ChekhovMême s’il a conservé le même système de jeu contrôlé par l’entraîneur Valeri Belov, le Vityaz Podolsk n’a pu reproduire sa qualification en play-offs. Il a fini dernier de sa division (Tarasov), avec un total somme toute honorable de 67 points. Il poursuivra sa route en KHL, ce dont certains doutaient à une époque puisqu’on parlait même d’une fusion avec le Dynamo.

Il faut dire que sur les quatre recrues étrangères de l’intersaison, trois n’ont pas convaincu et ont été renvoyées ailleurs dès l’automne. Le seul qui a pleinement pris sa place, c’est Vojtěch Mozík. L’international tchèque a assumé son rôle de leader défensif de manière encore plus nette que son compatriote Jakub Jeřábek avant lui : Mozik a en effet amassé 30 points mais aussi un ratio de +14, alors que les autres arrières ont fini à maximum 12 points et des ratios autour de zéro ou très négatifs…

La valse des étrangers a en tout cas permis la véritable intégration en KHL d’un Croate formé au Medveščak Zagreb, paradoxalement au moment où ce club a quitté la ligue. Borna Rendulić, capitaine de l’équipe de Croatie et plus grand talent de l’histoire de ce pays, est parti très jeune à l’étranger et a fait son trou tout seul jusqu’à jouer en NHL. Il a été adopté au Vityaz avec le statut de joueur étranger et sera conservé. Cela apporte un peu de jeunesse dans une attaque toujours menée par le duo de vétérans Makeev-Afinogenov.

 

Admiral Vladivostok (22e) : un milliardaire aux arrêts et des impôts à payer sans salaire

L’Admiral Vladivostok a consommé la bagatelle de… quatre entraîneurs au cours de la saison ! Aleksandr Andrievsky a d’abord été remplacé par son adjoint suédois Frederik Stillman, qui dirigeait déjà l’essentiel des entraînements et donnait des instructions sur le banc : le changement était donc limité. Il n’en va pas de même de l’embauche-express d’Andrei Razin, engagé le 27 décembre et reparti seulement 5 matches plus tard avec pourtant un bon bilan de 10 points. Oleg Leontiev a alors fini le championnat…

Voilà qui mérite plus ample explication de contexte. Le 15 décembre 2017, le club a d’abord changé de président : Ziyavudin Magomedov, le milliardaire qui dirige le conglomérat Summa (et qui a ensuite été arrêté en mars pour avoir détourné de l’argent notamment lors de la construction des fondations du stade construit à Kaliningrad pour la coupe du monde de football), a été remplacé par Zairbek Yusupov. Le versement des salaires avait alors deux mois de retard. L’Admiral a alors rapidement cédé cinq joueurs, dont quatre à Ufa qui n’a toutefois versé une compensation que pour Vladimir Tkachyov, le meilleur marqueur de l’équipe.

Le jour de la signature de Razin, le 27 décembre, n’était autre que… la date limite des transferts de la KHL ! Le nouvel arrivé devait aussitôt s’activer pour compléter l’équipe avec de bons joueurs qu’il connaissait (tel Denis Vikharev) car il arrivait dans un groupe totalement dépeuplé par le départ de tous les mécontents, dont les étrangers emmenés par Robert Sabolič. Les seuls Canadiens qui sont restés, ce sont les blessés Martin Saint-Pierre et Shaone Morrisonn, mais ils devaient se présenter tous les jours à la patinoire pendant leur convalescence pour faire leurs exercices sous surveillance. Quant à Razin, s’il est si vite reparti, c’est que le contrat de 2 ans et demi promis s’est vite avéré être un leurre : comme pour Stillman avant lui, on ne lui proposait qu’un contrat temporaire pour la durée de son mandat, qui ne le protégeait pas en cas de licenciement (et est normalement interdit dans les règlements de la KHL qui oblige à des compensations).

Début janvier, dans ce contexte, l’Admiral partait donc « favori »… pour se faire exclure de la ligue ! Il n’en a rien été. Dans le classement multi-critères établi par la ligue, le fait de payer ses joueurs ne vaut que pour 5% de la note ! L’Admiral a récolté assez de points au classement et s’est efforcé de suffisamment remplir sa patinoire pour échapper au couperet. Il a pourtant subi un scandale public quand l’agent de Jonathon Blum a révélé que son joueur n’avait toujours pas été payé en mars alors même que le fisc américain lui réclamait les 52% d’impôts sur l’argent qu’il était contractuellement censé avoir touché de l’Admiral de septembre à décembre (plusieurs centaines de milliers de dollars). Allez donc expliquer à l’administration fiscale qu’en Russie les contrats ne sont pas forcément respectés. La nouvelle direction, qui avait dégraissé les gros salaires, ne se sentait pas comptable des dettes de ses prédécesseurs ! La KHL lui a d’ailleurs infligé une amende pour ces retards… En plus de régulariser sa situation, l’Admiral devra effacer ce discrédit pour convaincre qu’il a durablement sa place en KHL.

 

Red Star Kunlun (23e) : l’échec cuisant de Keenan

Le célèbre entraîneur canadien Mike Keenan avait réussi à s’arroger les pleins pouvoirs durant l’été en évinçant Vladimir Krechin de son poste de directeur général. Néanmoins, ses décisions managériales ont vite suscité un sentiment qui a marqué l’ensemble de sa carrière : la controverse. Keenan a perdu son bras de fer en essayant d’imposer une baisse de salaire de 40% à Konstantin Makarov, qui a déposé réclamation devant le syndicat des joueurs, pour une fois écouté.

Quant aux joueurs écartés par Keenan, Richard Gynge et Geoff Kinrade, ils se montraient plus performants dans leurs nouveaux clubs. Keenan pouvait certes se targuer d’avoir lui-même rendu Gilbert Brûlé (échangé contre Gynge) plus performant en le replaçant au centre, au point qu’il a été sélectionné dans l’équipe olympique canadienne. Il citait aussi l’excuse des blessures de « son meilleur joueur » Andrei Kostsitsyn et de ses défenseurs Marek Daloga et Jesse Blacker. Pas suffisant pour justifier un bilan de plus en plus désastreux.

Les dirigeants chinois sont plus patients que leurs homologues russes, mais même leur patience a des limites. Après une série de neuf défaites d’affilée (et de 17 défaites en 19 matches), Keenan a été viré de son poste d’entraîneur début décembre, cinq joueurs après avoir perdu celui de manager général. Il a été maintenu au poste honorifique de « membre du comité de conseil international du Red Star Kunlun ». Ce doit être la traduction en mandarin de « placard »… Son adjoint Bobby Carpenter, autre ex-coach de NHL qui lui a succédé à la tête de l’équipe, a reçu la même « carte de membre » lorsque le club a annoncé que son contrat ne serait pas renouvelé.

Le hockey chinois a maintenant pléthore de conseillers internationaux, mais il n’a pas beaucoup avancé. Pour la construction d’équipe à court terme, le Red Star Kunlun a enregistré une lourde perte en laissant sa principale arme offensive Wojtek Wolski retourner à Magnitogorsk. Quant au projet olympique 2022, Keenan y a porté un coup sévère en virant le seul Chinois (né et formé au Canada), le défenseur Zach Yuen. Une décision personnelle de Keenan que le Red Star a regretté en rappelant Yuen, qui devrait être réintégré via l’équipe-ferme de VHL (Heilongjiang), la seule qui puisse effectivement permettre à des hockeyeurs chinois de progresser.

 

Slovan Bratislava (24e) : une nouvelle forme de boycott ?

La révolution dans le hockey slovaque a forcément affecté les relations avec le Slovan Bratislava, dont le président est Juraj Široký, celui-là même qui a été éjecté de la présidence de la fédération par la fronde menée par les joueurs et anciens joueurs. On aura forcément remarqué que les hockeyeurs du Slovan, majoritaires dans l’équipe nationale il y a peu, étaient beaucoup moins nombreux dans la sélection de l’entraîneur canadien Craig Ramsay : 0 aux Jeux olympiques, puis 2 aux championnats du monde.

Le discours n’a pas forcément été hostile. Le nouveau président de la fédération Martin Kohút expliquait être « très triste que le projet envisagé avec les joueurs du Slovan comme base de l’équipe nationale ne fonctionne plus ». Larmes de crocodile ? Il expliquait ensuite que « la fédération n’est pas propriétaire du Slovan qui est une entité privée avec sa propre stratégie, qui n’est probablement pas en accord avec les objectifs du hockey slovaque, mais nous n’en savons rien et nous devons aligner la meilleure équipe possible ».

Fallait-il y voir un nouveau « boycott à l’envers » ? Les hockeyeurs du Slovan étaient-ils floués dans la sélection ? Pas tant que ça, finalement. Le gardien titulaire est tchèque (Jakub Štěpánek) et les deux premières lignes offensives sont composées de trois Tchèques (Řepík, Kašpar, Smoleňák), de deux Canadiens (Boychuk et Genoway) et d’un seul Slovaque, le centre Marek Viedenský. L’absence de ce gros gabarit (193 cm) solide dans les deux sens de la glace – il a même fini la saison KHL avec une fiche positive – n’était guère compréhensible, mais c’est sans doute le seul cas. Les arrières autour du capitaine Andrej Meszároš sont en effet des trentenaires vieillissants, et le Slovan est comptablement la pire défense de la KHL.

Les résultats du Slovan ne plaident guère en sa faveur, et le changement d’entraîneur début octobre (le Biélorusse Eduard Zankovets a remplacé Miloš Říha) n’y a rien changé. Le club s’enfonce chaque année un peu plus dans les profondeurs du classement.

 

Lada Togliatti (25e) : on arrête de rêver

LadaLe Lada est un modèle de constance à sa manière : depuis trois ans, il se classe troisième de la KHL… en partant de la fin. En cette saison où la KHL avait annoncé une réduction du nombre d’équipes, son sort a vite semblé scellé, avec une série de dix défaites dès le mois de septembre.

Et ce ne sont pas les critères non sportifs qui le rattraperont. Comme l’État avait annoncé ne plus vouloir financer le sport professionnel, il aurait fallu moins dépendre du financement public, ou au moins faire semblant (car en Russie les grandes entreprises sont liées au pouvoir d’une manière ou d’une autre). Rien n’a été entrepris en ce sens et le club ne faisait pas partie des priorités du nouveau gouverneur local.

Les dirigeants du Lada se sont masqué la réalité en croyant pouvoir encore se sauver. Contrairement à leurs collègues du Yugra, ils avaient au moins été invités au comité de direction de la KHL qui a voté l’exclusion du club, à la quasi-unanimité. Ils en sont ressortis tout pâles, KO debout. Ils ne pouvaient rien répondre aux journalistes amassés à la porte, sinon qu’ils ne parleraient que quand on leur aurait expliqué la décision. La KHL n’a certes toujours pas expliqué les calculs exacts de son mystérieux classement, mais le Lada paraissait condamné d’avance malgré le bond – un peu trop ? – spectaculaire de l’affluence (5455 spectateurs en moyenne, soit 1629 de plus).

C’est triste car le Lada Togliatti, premier club de province à avoir remporté le titre de champion de Russie (en 1994), reste un grand club formateur. C’est justement un natif de la ville, le toujours lapidaire Ilya Bryzgalov, qui a un peu plus enfoncé le clou : l’ancien gardien a expliqué que la KHL était un business, que sa décision était parfaitement compréhensible, et que le Lada remonterait au plus haut niveau « si les gens à Togliatti se mettent soudain à tripler leurs revenus », ce qui « est improbable dans les prochaines décennies ». Pour tuer un rêve sans la moindre pitié, demandez Bryzgalov…

 

Dinamo Riga (26e) : une bouffée d’air pur

Sportivement, le Dinamo Riga n’a pas fait mieux que le Lada : il a fini avec le même nombre de points, le même nombre de buts marqués, et simplement quatre buts encaissés en plus. Il a été largué dès le début de la saison, avec 5 points en 16 matches au moment où Sandis Ozoliņš a été remercié de son poste d’entraîneur (remplacé par un autre ancien joueur récemment retraité, Ģirts Ankipāns). Le retour de blessure de Lauris Dārziņš mi-novembre a permis de reconstituer une bonne première ligne balte Indrašis-Rēdlihs-Dārziņš, mais elle a été trop seule.

Les Lettons ne se distinguent toujours pas par le recrutement inspiré de leurs renforts étrangers : ils ont même ouvert leur porte à Nikolaï Zherdev… Ils l’ont écarté une première fois en novembre, lui ont pardonné, puis l’ont licencié pour de bon en janvier en faisant jouer une clause contractuelle de « violation du régime ». En clair, c’est la goutte d’alcool qui a fait déborder la vase. Des secondes chances, Zherdev en aura eu beaucoup, mais ce joueur qui pourrait être un des meilleurs du monde techniquement a décidément gâché sa carrière dans la boisson.

Pour autant, le Dinamo n’a pas eu à s’inquiéter pour son appartenance à la KHL. Son financement est majoritairement privé (via la nébuleuse Gazprom…) et la municipalité l’a soutenu en annonçant qu’ils rééditeraient chaque année le match en plein air, tel que celui organisé cet hiver sur un terrain en périphérie de la capitale. Même si les tribunes n’ont pu être installées que sur trois côtés (derrière les bancs, c’était une propriété privée impossible à négocier), les joueurs et les 8500 spectateurs ont adoré l’ambiance, sur une glace de qualité, et la résonance médiatique a été excellente. Cette bonne publicité, la KHL n’a pas l’intention de s’en priver.

 

Yugra Khanty-Mansiysk (27e) : abandonné comme un puits de pétrole vide

L’arrivée de l’ancien adjoint de Bykov en équipe nationale, Igor Zakharkin, aura eu plus de retentissement médiatique que sportif. Entraîneur très compétent dans la compréhension du jeu, il était en revanche vierge dans les fonctions de manager général. Il s’est rendu compte trop tard que la pyramide des âges était rédhibitoire et que ses vétérans, malgré leurs qualités techniques, n’avaient pas assez de jus pour appliquer son système sur le long terme. Le nouveau coach arrivé fin septembre, Anatoli Emelin, n’a pas pu sauver une situation inextricable.

Quant à la recrue-vedette Veli-Matti Savinainen, son potentiel offensif souffrait parce que « son problème est qu’il se concentrait trop sur la défense » selon Zakharkin (appréciation rare dans la bouche d’un coach !). L’international finlandais a finalement déçu sur tous les plans.

Déjà menacé l’an dernier, le Yugra n’aura eu qu’un an de sursis avant d’être exclu de la KHL. Dernier du classement sportif, il avait aussi la pire affluence des clubs russes (ne devançant que les Chinois de Kunlun). Onze ans après sa création, le club de la ville pétrolière est abandonné comme un puits de pétrole vide. Il a vainement essayé de vanter le bon travail effectué avec l’équipe junior. Elle se dispersera probablement, à l’instar de son meilleur buteur de la saison Pavel Varfolomeev (13 buts). Ce joueur de 23 ans, même s’il vient de Magnitogorsk à l’origine, a bien progressé dans les rangs juniors du club depuis son arrivée il y a six ans dans le cadre de l’éphémère draft KHL ; il a signé à Omsk pour la saison prochaine.