Luc Tardif : « ambitieux mais prudent »

2 013

À l’orée de la nouvelle saison, le président de la Fédération Française de hockey sur glace, Luc Tardif, a accordé une longue interview à Hockey Archives. Des dernières rumeurs d’une équipe de KHL en France à la saison de Ligue Magnus en passant par l’arbitrage, les projets de patinoire, la lutte contre les commotions et le hockey féminin : de nombreux thèmes ont été abordés. Première partie de cet entretien : la KHL, le bilan du Mondial 2017 et les projets de patinoire.

 

Première partie : la KHL

Hockey Archives : Plusieurs médias étrangers ont relayé ces derniers temps les propos de dirigeants du championnat russe. Gennady Timchenko, président du SKA St. Petersbourg, a ainsi déclaré «nous négocions avec les Français ». Georgy Kobylansky, vice-président de la KHL, a pour sa part affirmé « nous avons de facto une candidature de Londres et Paris. Nous discutons personnellement avec la Ligue Magnus et Luc Tardif ». Qu’en est-il ?

1455955318 b novyj firmennLuc Tardif : Je confirme les contacts, il y a des discussions. Alexander Medvedev, président de la KHL à l’époque, était venu à Paris il y a trois ans et, au cours d’une réunion IIHF, il présentait une KHL du futur avec Paris, ce qui a surpris tout le monde, y compris nous. Oui, il y a eu depuis des contacts aux Championnats du monde à Copenhague avec le directeur du développement de la KHL. Ils sont revenus vers nous, étaient venus à Paris voir notre capacité à organiser les Championnats du monde. Ils sont désormais habitués à voir la France au plus haut niveau avec douze ans en groupe A. Il y a des joueurs français en KHL avec un rôle d’impact. Tout cela augmente la valeur du hockey français – tout en gardant les pieds sur terre. C’est un intérêt flatteur.

Ils ont pris contact avec moi mais les difficultés sont nombreuses. Tout d’abord, contrairement à d’autres pays, notre ligue Magnus n’est pas indépendante. C’est la FFHG qui la gère. Nous avons une autorité de tutelle, le ministère des sports. Il fallait déjà voir avec lui si cela était compatible, notamment dans le cadre des liens politiques entre la France et la Russie. Je voulais être prudent et ne pas m’embarquer dans une mission impossible.

Il y a eu un gros forcing durant la Coupe du monde de football en Russie, avec des échanges entre le ministre des sports russe et notre ministre des sports, Laura Flessel, tous deux anciens escrimeurs, et le président de la KHL. Ils voulaient voir comment nous, nous voyions les choses. Il y a déjà des réflexions communes, d’échanges autour du rugby par exemple. Forts de ces échanges, pourquoi ne pas regarder, il ne faut pas fermer la porte, mais bien entendu tout dépend de la tournure des discussions au plus haut niveau. Messieurs Macron et Poutine doivent trouver des terrains d’entente, ce qui n’est pas facile, notamment sur des sujets épineux – la Syrie, l’Iran. Mais en sport, pourquoi pas.

HA : Les problématiques d’organisation sont nombreuses, notamment au niveau des garanties financières, de la patinoire…

LT : Pour la problématique organisationnelle, ils nous ont envoyé des éléments de budget. C’est 25 millions d’euros par an, alors que le budget de la FFHG, pour information, est de 6 millions pour l’intégralité de nos missions ! Il faudrait de gros partenaires.

HA : Fabien Voisin, directeur général de Total Vostok, avait notamment promis d’assister à la création d’un club de KHL en France dans une interview en avril 2017…

LT : Oui, nous devons compter sur ce type de partenaires, qui ont de grosses motivations pour travailler en Russie. Il faut étudier tout cela calmement, se montrer ambitieux mais prudents. Nous avons observé ces dernières années les équipes tchèque et croate de KHL qui se sont finalement retirées. La question de la durabilité du projet s’impose.

Une participation devra se faire nécessairement en dehors de la FFHG mais avec son accord. Compte tenu de tout cela, je suis assez surpris du pataquès en ce moment. C’est une étude à moyen ou long terme, avec encore beaucoup d’inconnues. Mais dans tous les cas, l’exercice est intéressant. C’est toujours bénéfique d’avoir des contacts au plus haut niveau, avec un grand pays de hockey. Là, évidement, nous changeons de ministre, il y a des inconnues avec le budget des sports et, pour l’instant notre autorité de tutelle a d’autres chats à fouetter !

Nous regardons aussi ce qui se fait avec l’EBEL, qui regroupe plusieurs pays, avec envie. Pourquoi ne pas rassembler nos meilleurs joueurs évoluant à l’étranger pour jouer dans ce type de ligue. Sans pour autant arrêter le développement de la ligue Magnus.

Bercy

HA : Il y a la question des nombreux matchs à domicile.

LT : De toute façon, il y aurait deux ans de boulot pour une équipe de quinze personnes, et le financement de ce staff pose question. L’AccorHotels Arena peut difficilement accueillir 31 matchs à domicile, avec la programmation actuelle.

Donc oui, différents contacts sont pris, mais il y a beaucoup à faire. C’est une période d’étude, une discussion avec l’autorité de tutelle mais pas seulement. Les problématiques logistiques sont là : s’installer où, s’entraîner où, jouer où. Il faut tempérer les ardeurs !

HA : On a vu par exemple les déclarations de Lubomir Visnovsky au sujet du Slovan Bratislava, qui reçoit 12 millions d’euros de Gazprom mais connaissait une gestion chaotique, avec trois mois d’arriérés de salaires…

LT : J’observe moi aussi tout cela ! Je le répète, ambitieux et prudent. Ils nous ont contacté avec sérieux, nous leur répondrons avec sérieux, c’est la moindre des choses. Nous observons avec intérêt et nous voyons ce qui se fait ailleurs.

HA : Les relations entre l’IIHF et la KHL sont parfois un peu délicates, notamment autour de la ligue des Champions. Est-ce compatible avec votre double casquette FFHG-IIHF ?

LT : Non, il n’y a pas de méfiance entre la KHL et l’IIHF. C’est beaucoup plus difficile avec la NHL ! Là-bas, c’est business, marché, profit et c’est plus chaotique, on l’a vu avec les Jeux olympiques : je viens, je ne viens plus… La KHL a toujours respecté la trêve olympique, les coupures internationales IIHF et les Championnats du monde, en dépit des difficultés que cela pose. Ils ont aussi leurs impératifs économiques. Mais il y a des discussions autour de la CHL par exemple, pourquoi ne pas envisager, comme en Continental Cup, une entrée des clubs KHL dans les derniers tours. Il y a des discussions en ce sens, mais c’est habituel pour l’IIHF.

HA : La KHL vise Paris, pas une autre ville ?

LT : Ils ont ciblé Paris et Londres. Londres est dans la même optique que nous, même si leur ligue est indépendante. Ils ont les mêmes problèmes logistiques. La KHL envisage trois divisions, dont une Europe de l’Ouest, qui fonctionnerait comme la NHL, avec plus de matchs intra-division et moins de déplacements lointains. Nous abordons cela avec sérieux, comme on nous l’a demandé, et nous étudions la faisabilité, mais c’est, avec les affaires courantes, énormément de travail. Le premier obstacle, il est de toute façon politique.

Nous aborderons la question auprès du bureau de la FFHG mi-septembre, où je ferai un exposé, puis nous verrons si nous constituons un staff. Nous allons étudier les budgets des autres, avec nos petits moyens, voir tout cela à notre sauce. Mais il n’y aura rien avant deux saisons de toute façon, s’il y a.

DSC 7213

Deuxième partie : Bilan du Mondial 2017

HA : Nous allons aborder le bilan du Mondial 2017, avec un peu plus de recul. Le Mondial à Paris a-t-il eu un effet sur le nombre de licenciés, notamment en Ile-de-France ?

LT : C’est une progression constante et le Mondial a donné un petit coup de boost, en écoles de glace, en loisirs et beaucoup chez les filles. Surtout, le Mondial a permis de fidéliser les sponsors. Cela nous a donné de la crédibilité en termes d’organisation. Cela a renforcé nos liens avec l’AccorHotels Arena, dont nous sommes plus proches. Un ancien du POPB dirige désormais la U Arena [à Nanterre, NDR] et aimerait organiser des matchs lui aussi. Il y a une concurrence entre plusieurs salles pour les événements sportifs, les concerts, d’autres salles sont en projet. L’AccorHotels Arena souhaitait fidéliser notre présence. Des réflexions communes ont débouché sur un projet de Final Four pour la Coupe de France, pour faire éventuellement une grande fête du hockey le samedi soir. Nous avons maintenant avec eux des habitudes de travail. Même si nous n’étions pas chez nous au Mondial – c’était une location – ils ont eu la souplesse nécessaire, ont fait le travail et c’était un bon partenariat. Malgré trois matchs par jour, il n’y a pas eu de problème de glace – surprise, c’est en Allemagne qu’il y en a eu !

Nous réfléchissions donc pour la Coupe de France, eux aussi, nous avons fait réflexion commune et voici ce projet, dont nous parlerons au bureau directeur le 14 septembre. Il y a une volonté de part et d’autre.

Nous sommes sortis de ce Mondial fatigués, mais avec le plein de confiance en soi. Quand nous avions visité l’année d’avant l’édition à Saint-Saint-Pétersbourg, nous avions des craintes pour savoir si nous allions être à la hauteur, mais nous nous l’avons fait, et bien fait. Nous avons eu des félicitations des Canadiens, qui étaient très contents de l’organisation. On a accepté cela avec beaucoup de fierté.

Le seul petit hic, c’est le contexte sécuritaire démentiel dans lequel nous avons été contraints. À cet effet, les coups de pouce des pouvoirs publics, Ministère et Ville de Paris, étaient bien insuffisants pour le financement du dispositif de sécurité demandé par la Préfecture.

HA : Comment se passe le retour à un budget « normal » ? Des postes ont-ils souffert de ce Mondial ?

LT : Comme d’habitude, nous avions anticipé en serrant les boulons en amont, d’autant que nous avions aussi le déménagement du Centre national, l’Aren’Ice à Cergy ! Nous avons sagement fait l’impasse cette année-là sur nos organisations habituelles de tournois IIHF dans les catégories de jeunes ou féminines, alors que nous essayons d’habitude d’organiser un Mondial ou deux chaque année.

Il a fallu absorber tout cela en même temps. Nous étions tous inquiets, mais nous avons présenté des comptes positifs comme prévu, avec les fonds propres du même niveau qu’avant ces événements. Bref, avec toutes ces péripéties, la fédération est en bonne santé financière.

Nous faisons toujours attention car les subventions de l’État sont plutôt à la baisse et ces fonds propres sont importants. La dotation du Ministère représente 16 % de notre budget mais le hockey est un sport inventif, qui trouve d’autres ressources propres pour gagner en autonomie. D’autres fédérations sont plus en difficulté sur ce plan. Nous, nous avons la chance d’être un sport-spectacle et cela permet de capitaliser sur l’organisation de nos événements.

HA : Quel est l’impact médiatique ? L’Équipe n’était pas sur place à Copenhague et n’a pas non plus diffusé la CHL cet été, par exemple…

LT : Tout le monde se bat derrière le foot et le rugby, encore plus après la Coupe du monde de foot. L’avènement du biathlon nous a gêné aussi, car ils ont un peu les mêmes créneaux que nous. Le paysage audiovisuel est en mutation et on a l’impression que nos interlocuteurs eux-mêmes ne savent pas où ils en sont ! Comme le basket, le volley ou le hand, nous cherchons à exister donc oui, c’est un peu décevant vu les risques que nous avons pris. Mais on est rarement prophète en son pays… On aurait pu penser que le Mondial nous aurait fait progresser sur ce point.

Il reste peu d’espaces derrière le foot et le rugby, et nous sommes condamnés à nous battre. Notre principal apport vient des sponsors, pas des droits TV. Avant, on mendiait, maintenant un peu moins.

De toute façon, beaucoup de patinoires ne sont pas encore compatibles avec la télévision – l’éclairage, la conception, etc. Mais sur ce plan, cela progresse bien avec les différentes rénovations, comme Gap et Angers. Il y a moins de zones d’ombre, une professionnalisation dans les démarches. Nous sommes condamnés à faire de notre mieux pour séduire et ne pas céder au découragement.

Patinoire de Louviers

Troisième partie : Les patinoires

HA : Parlons justement des patinoires. Hockey Archives a publié récemment une synthèse des projets en cours (Louviers, Dreux, Beauvais…). Pouvez-vous nous faire un point de la situation des patinoires ?

LT : En 2017, c’était la première fois que nous avions cinq dossiers de financement à défendre en même temps ! Le plan patinoire mis en place à la création de la fédération porte définitivement ses fruits. Nos dossiers de prise de contacts via la commission équipement aident bien, la montée en puissance des communautés de communes et d’agglomération nous ouvre des horizons. C’était plus difficile lorsque c’était une ville-centre, qui devait chercher l’aide des communes voisines. Désormais, ces collectivités sont mieux armées et ouvertes à de nouveaux équipements.

Les plans de financement CNDS (Centre national du développement du sport) ont pu aider Louviers, Angers, Dunkerque, Nîmes, et la rénovation de Toulon à hauteur de 0,5 à 1,5 millions d’euros, grâce à un bon travail commun en amont de la FFHG et FFSG. Il a fallu étaler un peu ces plans de financement car c’est compliqué d’aider tout le monde en même temps.

Désormais, nous maîtrisons mieux… mais il y en a plus ! Une situation qui nous convient bien. Nous avons pu, toujours via le CNDS, financer la réhabilitation de Toulon, et la nouvelle construction de Nîmes, ouverte fin 2017. Sans parler du Centre national, qui a éveillé l’intérêt de plusieurs communes, dont Nice. Notre Centre national fait l’objet de nombreuses visites intéressées. Les informations remontent des clubs, des comités régionaux et avec la commission équipement, nous faisons une approche prudente et professionnelle auprès de ces collectivités. Parfois, les collectivités ont peur que la Fédération leur impose des normes. Nous leur montrons que l’équilibre économique est possible. Que les projets qui marchent ont une mixité des pratiques ; deux pistes, une pour le loisir et le patinage, une pour le haut niveau, dont le hockey. Les derniers projets sont tous dans ce cadre. Ce discours destiné aux grandes municipalités nous permet d’adapter les aides.

Nous travaillons beaucoup avec la Fédération des Sports de Glace, avec une démarche commune qui fait mouche – comme des divorcés qui s’entendent mieux après une séparation ! Cela inverse un cercle négatif où nous avions des fermetures de patinoires. Là, il y a des projets, comme Saint-Étienne, où le développement du hockey est à faire. Nous donnons des informations techniques, sur les coûts, les normes écologiques, notamment au niveau des gaz réfrigérants, selon les nouvelles normes européennes.

Souvent un nouveau maire regarde la patinoire comme un lourd coût financier, et prétexte des coûts de travaux de remise aux normes excessifs pour fermer cet équipement. Nous luttons contre cela avec des éléments techniques et nous avons donc connu peu de fermetures, et nous en avons pu en sauver quelques-unes, comme Toulon et Avignon. Il y a des projets à Meudon, Béthune et, toujours à Lille, une grande ville où cela avance par à-coups, ainsi que des réhabilitations envisagées à Rouen, Le Havre, Avignon.

Ce n’est pas spectaculaire, mais nous sommes contents de cela, du partenariat avec la FFSG, de notre commission technique et d’un groupe de professionnels qui travaille aussi avec des architectes. Avec cet approche diplomatique, nous sommes presque toujours bien reçus dans les collectivités.

Dans le deuxième volet de ce long entretien, Luc Tardif évoquera la Ligue Magnus, l’arbitrage, les commotions, le hockey féminin et la fin de son mandat.

Les commentaires sont fermés.

%d blogueurs aiment cette page :