Le hockey féminin en plein mouvement

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« For the game » : les stars du hockey féminin ont délivré ces derniers jours un message fort à travers les réseaux sociaux, dans le but d’accélérer la mise en place d’une ligue professionnelle féminine. Retour sur l’origine de ce mouvement qui pourrait bien instaurer une véritable révolution pour le hockey féminin.

À quatre jours du Championnat du monde féminin 2019 à Espoo, et seulement une semaine après le sacre du Calgary Inferno face aux Canadiennes de Montréal, la planète hockey apprenait l’extinction de la Canadian Women’s Hockey League (CWHL), l’un des deux circuits majeurs d’Amérique du Nord avec la National Women’s Hockey League (NWHL). La CWHL, une ligue canadienne créée par des joueuses pour des joueuses, atteignait les douze ans d’existence. Elle s’est finalement éteinte, l’incapacité à pérenniser ce modèle poussant ses dirigeants à jeter l’éponge, Jayna Hefford en tête. Cette illustre ex-joueuse du Canada était devenue présidente intérimaire après avoir succédé à Brenda Andress en 2018. Elle n’a malheureusement pas pu éviter le crash, qui a finalement laissé 150 joueuses sur le carreau.

Un modèle trop fragile

La NWHL a donc le champ libre et constitue donc, hormis les circuits universitaires, la seule alternative sur le sol nord-américain pour les hockeyeuses. Malgré son souhait de s’étendre au Canada à la suite de la disparition de la CWHL, la NWHL demeure une ligue fragile et bien loin de combler les attentes des joueuses. Créée en 2015, elle avait pour argument d’être le seul circuit de hockey féminin à rémunérer ses joueuses, les salaires oscillant entre 10 000 à 27 000 dollars à la saison, un maximum dévolu à l’internationale américaine Amanda Kessel. Une nouveauté qui s’est rapidement effritée puisque, un an plus tard, la ligue faisait un pas en arrière en réduisant les salaires du circuit, avec pour maximum 7 000 dollars. Avant son extinction, après plusieurs années d’attente, la CWHL avait bien réussi à rémunérer ses joueuses à partir de la saison 2017-2018, le maximum s’élevant à 10 000 dollars la saison, et bien moins pour la plupart.

2017 constituait d’ailleurs une année historique pour la CWHL, qui s’étendait également en Chine avec deux équipes localisées à Pékin et Shenzhen. Une ouverture trop gourmande puisque ces deux équipes chinoises ont ensuite fusionné à l’amorce de la saison 2018-2019. Cela a donc généré moins de revenus pour une ligue qui a difficilement supporté le départ de l’investisseur Graeme Roustan, homme d’affaires qui fut un temps à la tête de l’équipementier Bauer et est l’actuel propriétaire de The Hockey News. Roustan s’était d’ailleurs proposé pour reprendre en main la CWHL, proposition refusée par le conseil d’administration de la ligue canadienne qui fermait définitivement la porte.

Cet échec de la CWHL, Cary Kaplan, présidente de la société marketing Cosmos Sports & Entertainment et spécialisée dans la structuration du sport professionnel nord-américain, l’explique par un modèle trop fragile. À sa création, la CWHL était structurée comme une association à but non-lucratif. C’est la ligue qui a créé et possédé les équipes participantes, tout comme la NWHL, ce qui va à contre-courant de l’histoire du sport américain. Pour Kaplan, la pérennisation d’un championnat en Amérique du Nord ne peut se faire que par un système de franchises, indépendantes de la ligue qui les héberge. C’est d’ailleurs le cas des ligues majeures masculines (NHL, NBA, NFL, MLS, MLB) mais aussi des ligues féminines bien implantées (WNBA pour le basket, NWSL pour le football).

En dépit de l’énergie déployée par Dani Rylan, ancienne joueuse devenue patronne de la NWHL, qui a porté sa ligue à bout de bras et qui souhaite désormais élargir son circuit au Canada pour pallier la disparition de la CWHL, il semble bien que son championnat semble voué à l’échec. Une ligue féminine de hockey véritablement professionnelle ne peut naître qu’à partir d’un modèle propre au sport américain, un business plus adapté au marché avec des équipes gérées de manière individuelle et financées par des investisseurs solides.

Une révolution en marche

On savait que les hockeyeuses allaient réagir très rapidement. Après avoir disputé la couronne mondiale à Espoo, les stars du hockey féminin ont simplement attendu l’officialisation de la dissolution de la CWHL au 1er mai. Et leur réaction est un électrochoc.

Ce jeudi 2 mai 2019, plusieurs dizaines d’entre elles ont partagé un communiqué on ne peut plus explicite, accompagné d’une même phrase : « Nous représentons différentes équipes, différentes ligues et différents pays mais collectivement, nous ne faisons qu’un. #ForTheGame« . Dans ce communiqué, les hockeyeuses rappellent leur rôle d’ambassadrice et expriment un seul souhait : obtenir enfin une ligue professionnelle viable. Cela passe par des fondations solides qui doivent leur assurer avant tout un salaire raisonnable et une couverture santé. Elles considèrent que, en l’état actuel des choses, les ressources sont insuffisantes pour alimenter leur hockey loin d’être professionnel, confirmant ainsi la fragilité d’une ligue comme la NWHL.

L’enjeu est considérable, et l’action est puissante : elles sont 200 à avoir ratifié ce communiqué, et elles s’engagent à ne pas jouer au hockey sur le sol nord-américain tant qu’elles n’ont pas obtenu gain de cause. Un sacrifice que sont prêtes à prendre ces deux centaines de joueuses, dont les têtes d’affiche Hilary Knight, Kendall Coyne Schofield, Marie-Philip Poulin ou Noora Räty. Knight affirmait d’ailleurs à l’agence Associated Press : « La pire situation, ce serait de retomber dans les ligues actuelles. Ce serait regrettable, mais je ne pense pas que ça se produira. Nous avons une chance de créer un meilleur avenir. Nous avons une chance de construire, de continuer à être des pionnières de notre sport, et nous allons saisir cette opportunité.« 

Le communiqué a rapidement été suivi d’une vidéo produite par Bauer, équipementier majeur de la planète hockey, également explicite et démontrant encore plus la détermination de ces joueuses.

“We are innovators, and we’re redefining women’s hockey.”We stand with our athletes and are committed to advancing professional women’s hockey. Read our official statement: https://bit.ly/2H4wTY7 #WomensMovementNeverStops #ForTheGame

Publiée par Bauer Hockey, Inc. sur Jeudi 2 mai 2019

Rapidement, l’onde de choc s’est propagée sur la toile puisque le site Ice Garden a dénombré 150 joueuses qui ont publié ce communiqué sur Twitter en seulement quelques heures. Depuis, on y dénombre bon nombre de nationalités, canadienne et américaine évidemment, mais aussi suédoise, finlandaise, norvégienne, russe, allemande, suisse ou tchèque. Lore Baudrit, attaquante de l’équipe de France qui a évolué aux Canadiennes de Montréal en CWHL durant la saison 2017-2018, a également porté sa voix et celle de la France dans ce combat qui mélange les nationalités et les âges.

Certaines personnalités du sport américain ont même appuyé leur soutien aux hockeyeuses, comme la cultissime tenniswoman Billie Jean King : « Les athlètes féminines méritent de vivre la vie qu’elles envisageaient lorsqu’elles étaient enfants : pratiquer le sport qu’elles aiment, et en vivre décemment. Je me joins à toutes les athlètes féminines dans le souhait d’obtenir une équité salariale et un futur durable.« 

La NHL attendue au tournantGary Bettman

Pour les joueuses, mais aussi pour tous ceux qui les supportent, l’extinction de la CWHL doit coïncider obligatoirement avec la création de la ligue professionnelle tant attendue. C’est un tournant. Et beaucoup de regards se tournent désormais vers le circuit phare, la NHL. À l’image de Mary-Kay Messier, vice-présidente de Bauer, qui a sommé la NHL d’intervenir. Pour elle comme pour beaucoup, la NHL doit devenir un acteur majeur à la création de cette ligue féminine, comme le fut la NBA pour la WNBA au milieu des années 90.

Mais pour le moment, la NHL et son grand patron Gary Bettman restent fidèles à leur extrême prudence dans ce sujet. Il déclarait récemment : « Nous avons répété à maintes reprises que, s’il devait y avoir un vide – et nous ne le souhaitons à personne – alors nous examinerons les possibilités, et nous étudierons ce qui pourrait être approprié. Mais au bout du compte, nous ne cherchons pas à mettre qui que ce soit en faillite. Et si la NWHL peut réussir, nous leur souhaitons bonne chance. » Certaines joueuses se sont tout de même permises de répondre que le vide existe déjà, sous-entendu que la NWHL ne sera pas la solution.

Et il ne faut pas forcément compter sur l’Association des joueurs de la NHL (NHLPA) pour décrisper la NHL sur la question. La NHLPA a mis deux jours pour réagir au mouvement « For the game » avec un communiqué lisse de deux phrases qui tombe dans les généralités, et qui a sans surprise été fortement critiqué. On ne se mouille pas, rien d’engageant, à des années-lumière de leurs homologues du foot américain, la NFLPA, qui ont répondu avec force.

La CWHL hors jeu, la patronne de la NWHL Dani Rylan en avait profité pour rencontrer Bettman. Déjà partenaire de la NWHL, la NHL acceptait alors d’augmenter de manière significative son apport financier, doublant la contribution à la saison pour qu’elle atteigne 100 000 dollars. Une augmentation qui peut paraître encourageante mais qui n’a rien de spectaculaire. En effet, la NHL délivrait déjà une enveloppe de 100 000 de dollars au hockey féminin, mais pour les deux ligues existantes. Et cette enveloppe demeure assez dérisoire quand on sait que la NHL devrait générer 4,5 milliards de revenus cette saison.

Et même avec 100 000 dollars en poche, la NWHL semble très mal embarquée. Avec un nombre considérable de ses joueuses qui ont décidé de raccrocher les patins pour la prochaine saison en emboîtant le pas des joueuses CWHL en chômage technique, la ligue se retrouve à son tour en danger d’extinction. En cela, sa patronne Dani Rylan se retrouve dans une position très inconfortable : elle avait créé la NWHL avec l’idée de construire et d’offrir la ligue féminine tant espérée. Quatre ans plus tard, toutes les stars qui l’avaient ralliée s’en sont désolidarisées. Rylan a bien tenté de réagir au mouvement « For the game » en promettant d’augmenter les salaires des joueuses de son circuit et de mieux répartir les revenus générés par les contrats publicitaires et les droits TV. Des promesses qui ne pourront ni arrêter le mouvement, ni combler les nombreuses places vacantes des équipes.

Un engouement grandissant

La NHL est peut-être attentiste mais elle a une immense pression. Car un mouvement est bien en marche, qui dépasse bien plus la sphère du hockey sur glace. Et dans leur lutte au quotidien, elles sont habituées à ne rien lâcher.

Dans la lignée des footballeuses américaines, les hockeyeuses étaient prêtes à boycotter les Mondiaux 2017 pour obtenir davantage de reconnaissance aux yeux de USA Hockey. Elles ont finalement obtenu gain de cause, des frais de déplacement, une assurance santé et des salaires plus élevés. Rémunérées auparavant 1000 dollars par mois, les internationales américaines peuvent désormais gagner 71 000 dollars la saison lors des années olympiques, une rémunération annuelle qui peut même atteindre 129 000 dollars avec la contribution du Comité olympique américain.

USA Hockey traite désormais plus justement ses joueuses, devenues de véritables stars qui peuvent faire recette. La dernière finale olympique entre les États-Unis et le Canada, en dépit de l’important décalage horaire entre l’Amérique du Nord et la Corée, a permis à NBC Sports de réaliser un record d’audience pour un programme nocturne. Lors de la Rivalry Series entre ces deux mêmes équipes en février dernier, en terme d’affluence, chacune des trois rencontres a flirté avec le seuil des 10 000 spectateurs. Et la NWHL avait réalisé plusieurs performances marquantes cette saison : 16 matchs se sont retrouvés à guichets fermés ; les Whitecaps du Minnesota sont devenus la première équipe du circuit à générer du profit ; le All Star Game été visionné par plus de 1 million de personnes. En parlant du All Star Game, impossible de ne pas se remémorer celui de la NHL et de l’incroyable écho qu’ont pu y obtenir plusieurs stars du hockey féminin, guests qui ont brillé au concours d’habiletés, dont le tour de piste supersonique de Kendall Coyne Schofield.

NHL All Star: Kendall Coyne Schofield steals the show

Connor McDavid May have won fastest skater at #NHLAllStar but Kendall Coyne Schofield stole the show 👀 and made history becoming the first woman to compete in the NHL All Star skills competition. Full Story: https://www.cbc.ca/sports/hockey/nhl/nhl-all-star-skills-competition-mcdavid-coyne-1.4993845

Publiée par Hockey Night in Canada sur Samedi 26 janvier 2019

Et cet engouement grandissant du hockey féminin n’est pas propre au continent américain. Finalistes tenaces du Mondial 2019, les Finlandaises ont attiré un téléspectateur finlandais sur deux devant leur poste de télévision. Une fantastique performance, tant sportive que populaire, qui a incité la fédération finlandaise à augmenter l’enveloppe de leurs hockeyeuses, de 5000 à 7000 euros par joueuse. Et même en France, la sélection nationale féminine a su casser les codes en remplissant la patinoire de Vaujany aux Mondiaux 2018, puis celle d’Épinal lors du tournoi des 4 nations en février dernier.

La croissance du hockey féminin est un fait, et l’obtention d’une véritable ligue professionnelle pour permettre aux joueuses de vivre de leur passion est inéluctable, c’est une suite logique. Vivre de sa passion, instaurer un modèle auquel toutes peuvent s’identifier et bâtir un futur meilleur pour les générations à venir, c’est ce que veulent obtenir toutes ces hockeyeuses.

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