Le ras le bol des hockeyeuses suédoises

1 224

On pourrait supposer que la Suède, grande nation de hockey et avant-gardiste en matière d’égalité des chances dans bon nombre de domaines, est exemplaire au niveau de la promotion du hockey féminin. Il n’en est rien. À l’image de leurs homologues nord-américaines, les hockeyeuses de la Damkronorna font souffler un vent de protestation, dénonçant leurs mauvaises conditions. À juste titre, explications.

Une grève pour l’avenir

Elles étaient 43 et avaient rendez-vous ce jeudi à Bosön, à quelques kilomètres à l’est de Stockholm. Mais aucune n’est venue. Les hockeyeuses sélectionnées dans un groupe élargi de l’équipe de Suède ne participeront pas à cette réunion qui marquait le coup d’envoi de la saison. Elles ne participeront pas non plus au Tournoi des cinq nations prévu en Finlande, et dont le départ était fixé à mardi.

La veille de ce regroupement, elles ont publié sur les réseaux sociaux un communiqué commun avec un hashtag, #FörFramtiden : « pour l’avenir ». Les représentantes de la Damkronorna revendiquent davantage de moyens et de reconnaissance de la part de leur fédération. Un refrain malheureusement commun dans le milieu sportif, et le hockey ne déroge pas à la règle. En 2017, à deux semaines d’un Mondial à domicile, les hockeyeuses américaines entamaient une grève avec les mêmes revendications, imitant elles-même leurs homologues du football. Hilary Knight et ses coéquipières avaient finalement obtenu gain de cause à seulement quelques jours du Mondial, mais cette grève avait alors obtenu un écho considérable, et ce bien au-delà du milieu sportif. Et depuis le printemps et la dissolution de la ligue canadienne CWHL, les Américaines, en compagnie des Canadiennes et de stars du hockey féminin, ont décidé de ne pas jouer la saison 2019-2020, souhaitant une vraie ligue professionnelle. Le mouvement « For the game » est né.

Toutes ces initiatives ont un but commun : proposer un avenir meilleur aux prochaines générations de hockeyeuses. Les Suédoises insistent bien sur le fait que les prochaines générations ne doivent pas souffrir des mêmes sacrifices. Car en-dehors du hockey, soit elles étudient, soit elles travaillent, et rarement à temps-plein.

 

Mauvaises conditions, performances en chute libre

La fédération suédoise et son président Tommy Boustedt ont rapidement réagi, affichant une certaine surprise et prétextant que la situation actuelle n’était que temporaire. Il a même rejeté la faute sur la SDHL, la ligue féminine qui avait récupéré les droits commerciaux. Mais la ligue a rappelé qu’en aucun cas l’accord, d’ailleurs caduque au jour d’aujourd’hui, n’est supposé indemniser les joueuses de l’équipe nationale.

Klara Stenberg, responsable SDHL au sein de l’association des joueurs (SICO), a répliqué à la fédération, déclarant à Expressen : « Pour pouvoir assister aux regroupements de l’équipe nationale, elles doivent s’absenter du travail. L’année dernière, nous avons élaboré un accord pour leur éviter une perte de revenus. Il a expiré le 30 avril et aucun accord n’a été signé. Si elles partaient maintenant [pour le regroupement de Bosön puis le tournoi en Finlande, NDLR], elles ne recevraient aucune compensation. Des compensations, elles en veulent aussi pour les frais d’hébergement et de déplacement. Depuis l’expiration de l’accord, leurs conditions se sont détériorées. Le sentiment général qui les anime, c’est qu’elles ne peuvent ni participer ni jouer dans les conditions actuelles. Nous soutenons à 100% cette grève. » Et soyons honnêtes, ce n’est pas la SDHL, encore fragile pour générer des revenus, qui peut combler les attentes de ces joueuses. Accompagner les équipes nationales, c’est un rôle dévolu à la fédération nationale, c’est une évidence. Sauf que cette fédération suédoise, peu encline à valoriser le hockey féminin, préfère échapper à ses responsabilités.

Un soutien et un dialogue rompus avec la fédération, le contexte est d’autant plus difficile pour la sélection féminine de Suède que les performances sportives, en plus du peu de moyens mis à disposition, se sont également détériorées. En effet, cette grève intervient alors que la sélection féminine suédoise connaît des performances en deçà. La Damkronorna a terminé septième du Tournoi olympique de PyeongChang en 2018 (perdant au passage le soutien financier du comité olympique suédois) et neuvième du Mondial 2019, les deux pires performances de l’histoire de la sélection. La Suède a d’ailleurs été reléguée à l’échelon inférieur, la Division 1A, Mondial qu’elle disputera dans l’hexagone en 2020.

À ce titre, Ylva Martinsen, sélectionneuse nationale qui a commencé son mandat par cette surprenante relégation, a répondu à ses grévistes que le moment était très mal choisi. Mais y a-t-il un bon ou un mauvais moment pour demander de meilleures conditions ? Et la perte de compétitivité n’est-elle justement pas le fruit de conditions qui se sont détériorées ? Cadre de longue date de cette équipe nationale, Pernilla Winberg a tous les éléments de comparaison puisqu’elle en a été témoin, elle qui a connu les joies d’une médailles d’argent aux JO de Turin en 2006, le bronze aux Mondiaux 2005 et 2007, et puis des performances de moins en moins reluisantes, jusqu’à cette cauchemardesque relégation de 2019. À Hockeypuls, ses propos témoignent du ras le bol général : « Par le passé, on obtenait 200 couronnes par jour (moins de vingt euros) lorsque l’on jouait en équipe nationale. Aujourd’hui, nous n’avons aucune compensation. Je trouve quand même étrange que la fédération ne souhaite pas créer de meilleures conditions pour les femmes en encadrant les hockeyeuses de l’équipe nationale à un niveau raisonnable.« 

Fanny Rask (Photo Mats Bekkevold pour Hockey Archives)

Un déséquilibre hommes / femmes gigantesque

Zéro. Actuellement, les joueuses n’ont donc rien pour se préparer et jouer dans de bonnes conditions. On rappellera d’ailleurs à Monsieur Boustedt que, si sa fédération affiche beaucoup de frilosité à lâcher quelques sous pour rémunérer et couvrir les frais de ses joueuses, elle est beaucoup moins rigide quand il s’agit d’attirer les NHLers aux Mondiaux. Ces dernières années, l’équipe masculine a battu des records de contingent NHL lors des championnats du monde. Mais cela a un coût, notamment en terme d’assurance car la NHL ne lâche pas ses joueurs sans couverture. En 2017, alors que 16 joueurs du circuit Bettman enfilaient l’uniforme Tre Kronor, Aftonbladet nous apprenait que le joueur le plus cher à assurer avoisinait les 675 000 couronnes (63 000 euros), le moins cher étant à 25 000 couronnes (2 330 euros).

Et avec ces coûts, il arrive que l’équipe nationale masculine se retrouve déficitaire… même en étant sacrée championne du monde. L’année suivante, au Mondial de Copenhague, sous les confettis du succès et les images de milliers de supporteurs acclamant leurs héros en toile de fond, SVT nous informait que cette campagne mondiale était un véritable fiasco financier. Le coût de ce titre mondial ? 7 millions de couronnes, soit 650 000 euros.

Comment en est-on arrivé là, malgré le titre mondial ?
Cela s’est décomposé ainsi :
_ 1,12 million d’euros de frais (voyages, camps préparatoires, matchs internationaux, primes d’hébergement et d’assurance)
_ 290 000 euros de primes et bonus pour la médaille d’or versés aux joueurs et au staff

Maja Nylén-Persson (Photo Mats Bekkevold pour Hockey Archives)

On dénombre donc quasiment un million et demi d’euros de dépenses alors que l’IIHF a redistribué à la fédération suédoise une belle enveloppe de 800 000 euros pour l’événement. Alors quand Monsieur Tommy Boustedt justifie la position de sa fédération en prétextant que les termes du contrat qui lie le hockey féminin à la fédération sont les mêmes que le hockey masculin, vous aurez compris que ces arguments tombent dans la mauvaise foi. Ce qu’ont bien perçu les voisins finlandais, à l’image du sélectionneur de la Finlande Pasi Mustonen qui, auprès de l’agence de presse SPT, a fustigé l’attitude de la fédération suédoise qu’il juge « ridicule », alors que la fédération finlandaise et le comité olympique finlandais rémunèrent les joueuses suomi. Mustonen a d’ailleurs admis que ses 25 joueuses « se débrouillaient plutôt bien« . Le problème suédois et ce désintérêt pour l’équipe féminine ne date pas d’aujourd’hui, mais depuis plusieurs années. Plus tôt dans l’année, le médiateur de l’égalité des chances en avait même été averti, la situation devenant intolérable.

La SDHL, une vitrine dont il faut profiter

Il y a donc beaucoup à faire, même pour une nation de hockey comme la Suède, qui a perdu beaucoup de terrain par rapport au voisin finlandais. Et même au sein de son championnat. La SDHL est devenue une ligue forte, probablement le meilleur championnat européen chez les féminines. En 2018, Luleå a d’ailleurs remporté la Champions Cup, un trophée mondial obtenu aux dépens de l’équipe américaine des Metropolitan Riveters. C’est une belle réputation qu’a pu se construire la SDHL, qui s’est désormais fortement internationalisée.

La saison 2018-2019 comptait environ 90 joueuses étrangères, dont cinq françaises. Certains clubs de SDHL comme le SDE HF, club basé à Stockholm, se sont d’ailleurs orientés sans complexe vers les renforts étrangers. Pour la saison à venir, SDE ne comptera que six suédoises sur un effectif de vingt joueuses. La faute à une faille évidente de formation et d’implication des grands clubs, qui ne jouent pas leur rôle d’incubateur de talents.

En Europe, beaucoup de grands clubs investissent désormais dans une section féminine. Mais en Suède, sur les quatorze pensionnaires de l’élite masculine, trois clubs jouent encore les mauvais élèves, dont Frölunda. C’est d’ailleurs assez étonnant qu’un grand club comme celui des Indians de Göteborg, multititré à l’échelle nationale et continentale et salué pour sa capacité à enfanter de jeunes talents, n’investisse pas dans le hockey féminin. À cet égard, le journaliste Tommy Åström a sa solution, qu’il a exprimée sur le podcast Sporthuset : écarter de la SHL les clubs qui n’ont pas d’activité féminine. Une solution radicale, convenons-en.

Même les fans des Indians de Frölunda sont frustrés. Début août, on apprenait que le principal groupe de supporteurs du club, Goa Gubbar, désireux d’aider le club féminin du Göteborg HC, devenait… son sponsor ! En l’absence de section féminine, les fans de Frölunda soutiendront financièrement et encourageront sur place cette équipe créée de toutes pièces en 2014 par Fredrik Pettersson, ancienne icône des Indians. Quand les supporteurs font le boulot des clubs…

Betty Jouanny

Mais parfois, un électrochoc est nécessaire. La grève, cette solution a déjà été prise l’année dernière par les joueuses du Brynäs IF, club de Gävle où évoluait alors la Française Betty Jouanny, pour réveiller une organisation qui avait une section féminine dans le seul but de se donner bonne conscience. Instaurer une section féminine, c’est un premier pas. L’accompagner décemment est alors une obligation. Car à Gävle, il a fallu que les deux stars du club, la gardienne Sara Grahn et l’attaquante Anna Borgqvist, tapent du poing sur la table, suivies de leurs coéquipières, et malheureusement qu’elles partent, pour que Brynäs revoie enfin sa copie. Qu’elle n’est pas facile, la carrière de hockeyeuse, même en Suède.

Un soutien mondial

C’est pour cela que, hormis certains membres de la fédération dont son président, cette grève fait l’unanimité. Et elle fait tellement écho à la fronde des joueuses nord-américaines et à la situation actuelle du hockey féminin. Alors forcément, les joueuses de la Damkronorna ont obtenu un énorme soutien de leurs pairs. Sidney Morin, défenseure américaine qui évolue en Suède depuis deux ans, a traduit le communiqué des Suédoises en anglais pour le partager au plus grand nombre. Et, effet boule de neige, les soutiens de l’initiative scandinave se sont alors multipliés, notamment de la part des instigatrices du mouvement « For the Game » et de la récente association des joueuses professionnelles, la PWHPA.

Des hockeyeuses françaises expatriées en Suède, Lore Baudrit et Betty Jouanny, ont également salué l’initiative. Résidente suédoise depuis de nombreuses années, la vaillante attaquante Betty Jouanny n’y voit qu’une suite logique de la passivité de la fédération suédoise, confiant à HockeyArchives : « C’est justifié, leur fédération ne supporte pas du tout les filles. Ils les supportent uniquement lorsqu’elles gagnent. Mais malheureusement lorsqu’elles connaissent un passage à vide, au lieu de les soutenir, la fédération les lâche. Je trouve ça dommage pour un pays de hockey, et un pays qui possède le meilleur championnat européen féminin. Ils n’ont même pas postulé pour organiser le Mondial D1A. Du coup, c’est nous qui l’organisons, un plus pour nous et cela montre que notre fédération nous soutient.« 

Ronja Savolainen (Photo Mats Bekkevold pour HockeyArchives)

Un avis partagé par la Finlandaise Ronja Savolainen de Luleå, ravie et fière de l’implication de sa fédération mais totalement révoltée pour ses voisines suédoises face au manque de soutien de la part de leur fédération.

Savolainen, qui n’a pas sa langue dans sa poche, avait poussé un coup de gueule à la suite de la relégation de la Suède en D1A, propos francs et directs largement relayés par les grands médias nordiques.

En revanche, Olof Östblom, le responsable des compétitions pour la fédération suédoise, aurait dû, lui, la garder dans sa poche, suggérant à Savolainen « d’aller jouer dans une autre ligue« . Une attitude rétrograde qui a eu pour conséquence le licenciement d’Östblom.

Le silence arrangeait bien la fédération suédoise. Mais ses hockeyeuses ont décidé de le rompre. Un deuxième communiqué a été publié vendredi par l’association des joueurs SICO, revenant plus en détails sur les motivations de cette grève et listant dix points à améliorer. Revenus, matériel, assurance, préparation, développement du hockey féminin, tout doit être remis à niveau.

Devoir prendre un soir le ferry à Turku pour rentrer chez soi et ne pas disposer d’un bus, obtenir de la fédération des produits de nutrition périmés, partir la veille pour un match aux États-Unis, une limite de 23 kilos de bagages (matériels et vêtements compris) pour un voyage de deux semaines, des vêtements de la fédération uniquement en taille homme, voilà quelques-unes des nombreuses aberrations que doivent supporter la sélection féminine d’une nation pourtant majeure de hockey sur glace. La face cachée d’un pays de hockey qui sort chaque année une pluie de futures stars NHL et double champion du monde 2017 et 2018.

La fédération suédoise est donc actuellement sous le feu de critiques. Si son manque de valorisation du hockey féminin est déplorable, il témoigne du long chemin encore à parcourir. Et à tous les étages, car elle n’est pas la seule que l’on pourrait blâmer. Saviez-vous que l’IIHF récompense ses médaillés aux championnats du monde masculins, et non les médaillées aux mondiaux féminins ? Oui, le chemin est encore très long…

Réactions diverses :

Pasi Mustonen (entraîneur de la Finlande) : « Si vous voulez atteindre le sommet du monde, il faut créer les conditions pour y arriver. Dieu merci, nous avons cette situation en Finlande. La fédération suédoise doit absolument prendre position. Ils doivent prendre les mesures nécessaires car la situation ne peut pas continuer comme ça. Le fait est que, au jour d’aujourd’hui, elles n’ont pas de bonnes conditions pour performer au sommet de l’élite mondiale. » [Yle]

Ronja Savolainen (défenseure de la Finlande) : « Il était temps. Je suis très fière de chaque participante. Et qu’elles osent le faire, c’est fantastique. J’espère que la fédération suédoise va se réveiller, et qu’elle prendra les mesures nécessaires. Nous [via la fédération finlandaise et le comité olympique finlandais, NDLR], nous obtenons une aide financière. Elles, elles n’ont rien. À l’exception de celles qui travaillent à temps plein et qui peuvent obtenir une compensation. Mais peu d’entre-nous peuvent travailler à temps plein à côté du hockey. L’équipe nationale finlandaise ne serait pas si haut si nous n’avions pas eu le soutien de notre fédération. Et s’ils continuent à nous soutenir, c’est qu’ils croient en nous. Et cette conviction de la fédération, c’est ce qui manque à cette équipe suédoise. Réagissez la fédération, c’est le moment ! » [Yle]

Kim Martin Hasson (ex-joueuse de la Suède) : « Il est évident que les filles doivent avoir de bonnes conditions pour pouvoir performer, je pense que c’est très important. Maintenant, est-ce que le boycott est légitime ou non, je ne veux pas me prononcer. Je ne suis pas très impliquée, mais elles doivent disposer de meilleures conditions, et ne pas perdre autant quand elles doivent s’absenter de leur travail. Ce serait un sacrifice pour ces joueuses de rejoindre ce tournoi si elles ne reçoivent aucune compensation financière en retour. » [Expressen]

Maria Rooth (ex-joueuse de la Suède) : « Ma première pensée : il était temps. Il était temps que les filles se révoltent et leur disent qu’il est impossible de faire de tels sacrifices au regard de la compensation dont elles bénéficient. [Sur la fédération qui se dit surprise, NDLR] Je pense que c’est une réponse surprenante. La fédération avance le fait qu’elles perçoivent la même rémunération que chez les hommes, mais les conditions sont incroyablement différentes. Si vous souhaitez que le hockey se développe en Suède, il y a une quantité de choses à faire... » [SVT Sport]

Les commentaires sont fermés.

On vous envoie quelques cookies, c'est juste pour suivre notre audience, vous pouvez refuser de les recevoir si vous le voulez ! Accepter En savoir plus

Nullam id elit. Donec risus eleifend Aliquam efficitur. ultricies Praesent