C’est à la croisée des chemins que se trouve la KHL, et les grands clubs n’échappent pas aux interrogations. Des dominations trop fortes ont parfois un effet boomerang. Un rééquilibrage des forces est-il possible ? Il ne gommera en tout cas les vraies contrastes dans les philosophies de jeu employées. Ce dernier volet en est la parfaite illustration.
SKA Saint-Pétersbourg (1er) : à vaincre sans péril…

Même le poste de gardien était couvert contre les imprévus. La sortie de Mikko Koskinen, touché au pied en finale de conférence, n’engendrait plus aucune inquiétude depuis la série d’invincibilité de sa doublure Igor Shestyorkin début octobre (272’08 » sans prendre de but). Le jeune gardien russe Shestyorkin est devenu mentalement plus stable et a pris exemple sur son modèle finlandais pour économiser son énergie : il a appris à jouer plus près de sa cage et à compter plus sur son positionnement.
Les vedettes du SKA n’ont pourtant pas échappé aux critiques. La ligne-vedette Gusev-Shipachyov-Dadonov continuait d’accumuler les points par ses combinaisons en supériorité numérique, mais leur jeu à 5 contre 5 ne plaisait guère à leur entraîneur Oleg Znarok. Mais malgré une certaine indolence par moments, le SKA restait si talentueux qu’il pouvait dominer la possession. La plus belle, la plus spectaculaire des équipes de KHL, assurément. Mais pas la plus aimée.
« À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire », écrivait Corneille. Pour le SKA, ce titre « trop facile » annonce un violent retour de bâton. La KHL, qu’il présidait autrefois par le truchement d’Aleksandr Medvedev, s’est retournée contre lui en décidant l’instauration d’un plafiond salarial. Le champion tout puissant, dont le trio-vedette lorgne vers la NHL, sera de plus en plus ligoté.
Metallurg Magnitogorsk (2e) : meilleurs vieux de l’Oural

L’entraîneur Ilya Vorobiev a hérité des principes défensifs de son père et presse peu sans palet, mais il prône un hockey riche en combinaisons quand son équipe a la possession. Avec ses diagonales, ses permutations et ses passes en retrait, le Magnitka étire les défenses et s’installe pour de longues présences. Cela fait quatre ans que le trio Zaripov-Kovar-Mozyakin joue ensemble et il est toujours aussi difficile de leur prendre le palet.
Face à une adversité affaiblie, les vétérans russes ont explosé tous les records. Sergei Mozyakin a dépassé les 1000 points en carrière en championnat, mais a aussi établi le record de buts en une saison (play-offs inclus) en surpassant les chiffres les plus élevés de l’ex-URSS. La majorité de ces buts ont été inscrits avec son slap ravageur. L’autre ailier Danis Zaripov a pris le record de buts en play-offs, avec trois triplés au passage. Le centre tchèque Jan Kovar ne se contente pas de les alimenter en passes, mais distribue aussi des mises en échec et s’engage à fond dans les bandes.
Les points se sont aussi accumulés au compteur de Chris Lee, ancien attaquant sans grand avenir (division III de NCAA) qui s’était reconverti à l’arrière à 25 ans. Devenu un défenseur offensif incontournable, il n’a pas déparé en intégrant à 36 ans l’équipe du Canada aux championnats du monde et a maintenant les JO dans le viseur.
Lokomotiv Yaroslavl (3e) : une identité de jeu

Mais si le Lokomotiv a encore terrassé un géant (le CSKA) pendant les play-offs, c’est aussi parce que le jeu de puissance a alors fonctionné à la perfection. Les 5 étrangers y étaient regroupés sur la même unité disposée en parapluie : Jakub Nakladal occupe la pointe, Staffan Kronwall se place dans le cercle droit pour des reprises puissantes, et Petri Kontiola dans le cercle gauche pour organiser le jeu. Brandon Kozun est présent devant la cage avec ses mains rapides pour les déviations, pendant que Max Talbot ouvre les lignes de passe en bougeant les défenseurs adverses et en bloquant leurs crosses.
La qualification face au CSKA a donné lieu à un beau défi physique mais a été chèrement payée avec la blessure d’un joueur-clé, Kozun. Un handicap avant d’affronter le SKA en finale de la Conférence Ouest. Le Lokomotiv a mené dans les trois premières rencontres, y compris deux fois à Saint-Pétersbourg avant de s’incliner sur des buts décisifs de ses anciens joueurs Patrik Hersley – défenseur trop offensif pour le style de jeu de Yaroslavl et transféré au SKA en octobre – Sergei Plotnikov. Le travail et la détermination n’ont jamais failli, mais le Loko n’a pu décrocher aucune victoire. Le SKA reste maître de toutes choses, et il le prouvera à l’intersaison en recrutant le défenseur Vladislav Gavrikov, révélation de la saison de Yaroslavl qui a brillé aux championnats du monde. Il s’agit d’un pur produit du Lokomotiv.
L’avantage de Yaroslavl est en effet de toujours disposer d’une bonne école de formation, dont les meilleurs éléments sont prêts pour l’équipe première grâce à une identité de jeu affirmée dès les juniors. La ligne de 20 ans Polunin-Kraskovsky-Koshkov a été une belle découverte et elle incarne l’avenir du Loko.
Ak Bars Kazan (4e) : le système n’a plus ses leaders

Face à des adversaires de niveau supérieur, cette qualité devenait cependant un défaut. Ak Bars n’a plus de joueurs-clés capables de renverser un match. Les deux ailiers étrangers ont longtemps été critiqués. L’heure de vérité sonnait en play-offs. Le premier trio Azevedo-Tkachyov-Sekac a mené l’équipe à la victoire importante dans le derby contre Ufa au premier tour. Mais il a été inexistant – et finalement séparé – dans la qualification contre Omsk, obtenue par tout le groupe pour fêter les 1000 matches de l’entraîneur Bilyaletdinov.
En finale de Conférence contre le champion sortant Magnitogorsk, tous les attaquants furent logés à la même enseigne : celle de l’inefficacité. L’ancien héros de Kazan pendant douze ans, Zaripov, porta le coup de grâce contre son ancien club et rappela aux nostalgiques les temps glorieux où Kazan avait des leaders de haut niveau pour sublimer le collectif.
CSKA Moscou (5e) : une domination non aboutie

Les adversaires majeurs, ceux qu’il faut battre en play-offs, connaissent maintenant le système à forte intensité de Kvartalnov et se sont adaptés à gérer la forte pression physique. Le système seul ne fait pas la différence, il faut que les individualités se montrent à la hauteur. Or, hormis Stéphane Da Costa entre deux passages à l’infirmerie, elles ne sont jamais vraiment épanouies notamment les recrues qui n’ont pas compensé les départs en NHL de Zaitsev et Radulov.
Ce CSKA dominateur en saison régulière a donc manqué de figure médiatique forte, alors même que le remplissage des tribunes est désespérant. Six des plus faibles affluences de l’histoire de la Coupe Gagarine sont dues au CSKA. Cela peut contribuer à une certaine lassitude des joueurs moscovites qui ne semblaient plus trouver le même plaisir.
Kvartalnov a donc été renvoyé, payant aussi sa gestion discutable des gardiens : il a enlevé le poste de titulaire à Ilya Sorokin à la première défaite en play-offs, mais quand Viktor Fasth a faibli à son tour, Sorokin n’était plus là, officiellement « un peu fiévreux ». Le président Igor Esmantovich, qui a pris la direction exécutive du club en rétrécissant les pouvoirs de Sergei Fedorov, va donc pouvoir reconstruire d’une feuille en grande partie blanche, avec de gros moyens financiers.
Dynamo Moscou (6e) : prise de contrôle officieuse

Pendant une première moitié de saison médiocre, le Dynamo flirtait avec la barre de qualification. Puis soudain, il s’est mis à enchaîner les victoires. Avec quels changements ? Les séances d’entraînement ont été raccourcies à 45 minutes pour être plus intenses. Un nouveau préparateur physique, Ivan Skobrev, a été engagé. Et alors que toutes les lignes évoluaient en jeu de puissance en début de saison pour s’en imprégner et pallier les rotations contraintes par les blessures, de vraies unités spéciales ont été mises en places. Beaucoup voient dans ces ajustement la « patte » de l’entraîneur-adjoint Vladimir Vorobiev, dont la prise de pouvoir sera officielle l’an prochain. Malgré sa suggestion de retourner chez les juniors ou la réserve, Oreshkin sera renvoyé.
Le Dynamo n’a pourtant pas à rougir de ses play-offs. Il y a obtenu une aide inattendue avec 3 buts de la zone neutre (!) du défenseur Andrei Kuteikin. Mais ce sont les 3 buts en prolongation de Maksim Karpov qui ont permis de battre le Torpedo et de gagner une manche contre le SKA. Il n’y avait pas mieux à faire pour le Dynamo contre l’équipe de son ancien entraîneur Oleg Znarok, rival honni contre lequel le club moscovite a pris plusieurs amendes pour des banderoles et des chants insultants de ses supporters…
La saison sportive encourageante ne masque pas les graves problèmes du club : le Conseil d’Administration central du Dynamo omnisports, qui détenait certaines clés financières et notamment le terrain sur lequel est implantée la base d’entraînement de Novogorsk, a décidé de se substituer au club de hockey financièrement à bout de souffle… mais sans assumer les dettes, dont les salaires impayés. La KHL a donné son blanc-seing à la manoeuvre, au risque d’entamer sa crédibilité.
Avangard Omsk (7e) : une philosophie trop passéiste

Cette série était la revanche entre deux entraîneurs qui s’étaient déjà affrontés… dix ans plus tôt en finale du championnat 2007. Fedor Kanareïkin s’était alors imposé avec Magnitogorsk contre l’Ak Bars déjà coaché par Bilyaletdinov. On fait le même reproche à ces deux entraîneurs : celui de ne pas avoir évolué depuis l’époque de la Superliga, et de préférer un jeu passif de contre-attaques à un hockey plus moderne.
Il est vrai que Kanareïkin, arrivé pendant la pré-saison, s’est vite défié de la recrue majeure Derek Roy, tout juste champion de Suisse avec Berne. Le Canadien, trop technique à son goût et trop peu besogneux dans les coins et en défense, a été envoyé à Chelyabinsk début novembre sans même avoir un autre étranger en vue sur le marché. Un autre ancien joueur de NHL, l’ailier américain David Booth, est arrivé un peu plus tard sans marquer son passage.
De fait, le centre tchèque Vladimir Sobotka, qui a pris son mal en patience après être resté contre son gré, et l’ailier Nikolaï Lemtyugov, auteur de la meilleure saison de sa carrière, n’ont jamais trouvé de troisième partenaire idéal pour la première ligne. Sans son vieux compagnon Popov viré pendant l’été (et assez performant au CSKA), Aleksandr Perezhogin a sérieusement décliné jusqu’à se retrouver en tribune pendant les play-offs. Heureusement que la deuxième ligne a bénéficié des belles progressions de Valentin Pyanov, de retour de blessure, et d’Ilya Mikheev, jeune joueur formé au club. Les attaques placées n’ont néanmoins jamais été le fort de l’Avangard, qui a vite tourné la page Kanareikin.
Barys Astana (8e) : la performance sans la testostérone

La diminution des effluves de testostérone sur le banc n’aura donc pas affecté la performance du Barys. Le club avait la réputation de se rater en play-offs, il a cette fois passé le premier tour pour la seconde fois seulement de son histoire. Le Traktor a été éliminé en six manches malgré l’absence de Bochenski. Konstantin Pushkaryov a su le remplacer en première ligne sans nuire à la performance des Nord-Américains. Ils ont inscrit les quatre buts décisifs de la qualification : un pour Nigel Dawes, deux pour Dustin Boyd et un en prolongation pour l’attaquant de la deuxième ligne Martin Saint-Pierre. Même s’ils se sont montrés actifs, les joueurs d’Astana n’ont cependant rien pu faire au tour suivant contre le premier trio déchaîné de Magnitogorsk.
À Astana, la désillusion est surtout survenue en fin de saison. Après le retour manqué du Kazakhstan dans l’élite mondiale, Brandon Bochenski a annoncé sa retraite à 35 ans pour se concentrer sur sa famille. Il était le meilleur marqueur étranger de l’histoire de la KHL avec 397 points en 399 parties sur sept saisons. Courageux et collectif, Bochenski était un leader sur la glace et dans le vestiaire et laissera un vide sur la première ligne, tant en club qu’en sélection nationale.







































