Derrière le masque : les parcours extraordinaires des gardiens de but
Les gardiens de but en hockey sur glace, figures fascinantes et souvent énigmatiques, incarnent un rôle à part, exigeant une force mentale hors du commun et une concentration sans faille. Treize d’entre eux, issus de parcours variés, se livrent dans une série de témoignages où ils dévoilent leurs doutes, victoires et sacrifices, au-delà des clichés.
👉️ À lire ou à relire – Episode I : Les derniers remparts : histoires de gardiens, des débuts aux sommets 👈️
👉️ À lire ou à relire -Épisode II – Responsabilité, pression et introspection : au cœur de la position de gardien 👈️
Qu’ils soient en Ligue Magnus, dans des divisions moins médiatisées, ou en reconversion, Quentin Papillon, Henri-Corentin Buysse, Clément Ginier, Sydney David-Thivent, Ronan Quemener, Isaac Charpentier, Florian Hardy, Lucas Mugnier, Florian Gourdin, Marek Rączka, Olivier Richard, Tom Aubrun, Franck Constantin partagent une passion commune pour ce poste unique. Leurs récits, empreints de résilience et de sensibilité, révèlent une humanité profonde derrière le masque.
Cette collection met en lumière les trajectoires singulières de ces hommes, démystifiant leur rôle tout en célébrant les défis et l’authenticité de leur aventure humaine, bien au-delà des performances sportives.
Épisode III – Rivaux et coéquipiers : la dynamique de la concurrence chez les gardiens de but
Comme nous l’avons vu dans les deux premiers volets de la série « Derrière le masque : les parcours extraordinaires des gardiens de but« , le poste de gardien de but se distingue par ses nombreuses spécificités. Une particularité notable de ce rôle réside dans le fait que chaque équipe compte généralement deux à trois gardiens, mais, sauf situation exceptionnelle, un seul d’entre eux aura l’opportunité de défendre la cage sur la glace. HockeyArchives vous invite à plonger dans cette relation particulière où la rivalité pour une place de titulaire se conjugue avec la nécessité de collaboration, essentielle à l’équilibre et à la performance de l’équipe.
Au niveau professionnel, tu peux être ami mais au final, il n’y a qu’une seule place. Il y a de la rivalité, tu veux toujours être le premier. (Marek Rączka)
I-La dualité des relations entre gardiens : rivaux mais coéquipiers
Alors qu’on pourrait s’attendre à une compétition acharnée, presque « à la vie, à la mort », la grande majorité des témoignages convergent vers l’idée d’une rivalité saine entre les gardiens d’une même équipe. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette dynamique : la priorité donnée à l’intérêt collectif sur les ambitions individuelles, une hiérarchie clairement définie entre les gardiens, mais aussi le caractère et le tempérament propres à ces athlètes.
La priorité au collectif
Titulaire indiscutable depuis plusieurs années, Quentin Papillon illustre l’importance d’une dynamique positive au sein du duo de gardiens pour le bien de l’équipe. Malgré son statut de numéro un, il met un point d’honneur à soutenir ses remplaçants, notamment en période de blessure : “J’ai toujours été cool avec les gars qui étaient avec moi. Après, je veux être le meilleur. Je disais à mes backups qu’ils pouvaient être les meilleurs après moi. J’ai toujours cherché à les aider. Lors de mes deux dernières années, j’ai beaucoup travaillé avec mes remplaçants pour qu’ils aient du succès. Pour eux, pour l’équipe et pour moi aussi parce que ça me stimule aussi de partager”.
Dans ce subtil équilibre entre compétition et collaboration, Florian Hardy, qui a vécu les rôles de titulaire comme de remplaçant, partage une vision similaire. Il met en avant l’importance de l’esprit d’équipe tout en préservant ses ambitions personnelles : “J’ai toujours eu de bonnes relations avec mes coéquipiers gardiens. Lorsque j’étais back-up, j’essayais au mieux d’aider l’équipe et le gardien devant moi tout en saisissant les opportunités qui m’étaient données.
Pour moi, le résultat de l’équipe a toujours été plus intéressant que les résultats personnels. (Florian Hardy)
“Lorsque j’étais premier gardien, j’ai toujours essayé de marquer mon territoire, tout en restant simple et amical. Nous ne sommes que deux dans une équipe, ce n’est pas en étant moins sympa qu’on va se faire une place de premier gardien. Surtout maintenant, dans tous les grands championnats, les équipes ont deux gardiens. Il faut donc travailler ensemble pour faire la meilleure équipe de gardiens possible, tout en essayant d’être le meilleur possible”.
Créer une synergie entre gardiens

Certains gardiens arrivent à transformer la compétition en une source de motivation pour travailler toujours plus fort et à donner le meilleur sur la glace. C’est notamment le cas de Tom Aubrun et de Lucas Mugnier. Le premier, titulaire, apprécie l’esprit de compétitivité du second : “Nous avons de très bonnes relations. C’est important pour moi de l’avoir. Il me met la pression car je vois le talent qu’il possède. Je signe comme titulaire mais je sais que si je ne fais pas assez bien mon travail, je sais qu’il sera ravi de prendre la place (…) Nous avons une saine compétition : nous travaillons dur sur la glace, nous nous soutenons lorsque nous jouons.” Lucas Mugnier témoigne également fair-play et de respect mutuel :
Il faut que je mérite ma place, pas qu’il soit mauvais pour que je joue. Il faut que je sois meilleur. Je pense pas qu’il faille lui souhaiter du mal à l’autre et que la relation se passe mal. (Lucas Mugnier)
Florian Hardy se souvient également de son passage à Munich [en 2014-2015]. Alors qu’il occupait une position de numéro un incontesté en France depuis plusieurs exercices, il choisit de s’exporter en DEL, dans un championnat de niveau supérieur à la Ligue Magnus avec une remise en cause de son statut : “À Munich, j’ai partagé la cage avec un jeune Allemand [Niklas Treutle] qui était en feu cette saison-là. Nous nous sommes bien entendus et nous savions que c’était le meilleur qui allait jouer. Nous nous sommes poussés l’un et l’autre. C’est à ça que doit servir la concurrence, elle doit tirer vers le haut. (…). À chaque fois que j’ai été en concurrence cela c’est bien passé, sauf cas particulier avec certains gardiens parce que c’est un problème de personnalité. Nous nous serions pas entendus ailleurs que sur la glace non plus.”
L’art de partager la filet : hiérarchie et respect mutuel

Une hiérarchie clairement définie permet d’apaiser les tensions et de clarifier les rôles des gardiens, qu’ils soient titulaires ou remplaçants. Le duo lyonnais Clément Ginier et Sydney David-Thivent en est un bon exemple. Sydney explique : “Nous avons une très bonne relation, nous avons joué ensemble dans les petites catégories. Nous nous sommes toujours côtoyés depuis que nous sommes gamins. Je jouais avec son frère. (…) Clem’ titulaire et moi remplaçant, nous connaissons les rôles que nous allons avoir, oui cela aide d’avoir cette relation que cela soit sur ou en dehors de la glace”.
Clément Ginier souligne l’importance d’une répartition claire des postes : “Pour qu’une équipe fonctionne bien, il faut que l’on sache dès le début de la saison quel est le poste de chacun” a fortiori en Division 2, où le nombre de matchs est limité à 18 rencontres de saison régulière : “Dans notre division, on a quand même peu de matchs, on peut pas dire que c’est le meilleur qui va jouer. Lorsqu’il y a beaucoup de matchs, on peut gérer la fatigue.” Malgré son statut de titulaire, Clément reste attentif à l’apport de son remplaçant : “J’apprécie avoir son avis sur certains points ou juste pour avoir une parole gentille. Je sais qu’il y a quelqu’un derrière moi.”
Isaac Charpentier, de son côté, met en lumière l’importance de la bienveillance dans les relations entre gardiens, qu’ils soient expérimentés ou de la même génération : “Au début à Épinal et puis ensuite avec Flo Hardy à Angers c’était des gardiens plus expérimentés. Ils te tirent vers le haut, ils te guident avec beaucoup de bienveillance. Avec Pap’s [Quentin Papillon] à Mulhouse on avait presque le même âge, seulement deux ans de différence. On était de bons copains. Avec [Anthony] Morrone ensuite c’était différent parce qu’on avait une différence d’âge. J’ai toujours eu la chance de tomber sur des premiers gardiens qui ne prenaient pas de haut.”
Florian Gourdin illustre également cette dynamique positive entre un jeune gardien et ses aînés, grâce à l’entraide et à la collaboration, comme il l’a vécu avec Marek Čiliak et Stefan Stéen : “Que cela soit avec Marek (Čiliak) ou Stef (Stefan Stéen), j’ai de très bonnes relations. J’ai toujours évolué dans un environnement sain avec l’autre gardien (…)”.
Je pars du principe qu’on est là pour s’aider, on fait partie de la même équipe et on est là pour que l’’équipe performe. (Florian Gourdin)
“L’un tire l’autre vers le haut et vice versa. Et pour l’instant avec Marek et Stef c’est ce qui se passe. C’est des gars qui sont vraiment ouverts. Dès que j’ai une question à poser, ils sont très contents de me répondre et de m’aider. Marek lui-même a souhaité durant l’intersaison que je joue plus de matchs cette année. Il est en fin de carrière et il serait content que je puisse continuer à me développer à ses côtés.”

Sydney David-Thivent se souvient également de ses années en Ligue Magnus, avant la liquidation du LHC en 2019, où il a pu bénéficier des conseils de gardiens d’expérience : “J’ai partagé la cage avec (Matija) Pintarič, (Sébastien) Raibon ou encore (Māris) Jučers. C’étaient des gars qui parlaient. Ils m’ont beaucoup fait évoluer (…) : ils me donnaient le petit conseil en plus. Ils me laissaient aussi du temps de glace pour m’entraîner. Ils ont toujours été bienveillants avec moi pour essayer de tirer le meilleur de moi. J’ai eu de la chance de pouvoir côtoyer des gardiens comme eux.” Enfin, Clément Ginier se remémore son passage à Chamonix et sa relation avec Richard Sabol : “(…) c’était vraiment quelqu’un très sympathique. Il était peut-être un peu moins dans le conseil et plus dans l’entraide. Il était très ouvert à la discussion. J’ai beaucoup appris à ses côtés, à le regarder jouer – c’était un très bon gardien de Magnus – plus qu’à lui demander des conseils.”
Quand la compétition fait place à la complicité
Au-delà de la rivalité, des relations fortes et constructives peuvent se développer entre gardiens, enrichissant leur expérience et leur progression mutuelle. Isaac Charpentier a su tisser une véritable complicité avec Dylan St-Cyr, son titulaire, malgré leur proximité d’âge : “Aux entraînements, on fait les exercices ensemble et il me corrige. Même si on est très proche en âge, il fait coach de gardien avec moi et c’est très bon à prendre. Ça peut sembler bizarre puisqu’on a le même âge. Aux entraînements, pendant les moments où on a des moments libres pour nous, je vais travailler avec lui. Il est de très bon conseil.”
De son côté, Olivier Richard garde d’excellents souvenirs de sa collaboration avec Sébastien Raibon et des liens forts avec Rok Stojanovič, qu’il a côtoyé à Lyon : “Au niveau de la transmission, c’est avec Sébastien Raibon. Il sortait de Grenoble, il avait fait des matchs de Continental Cup. Niveau proximité, c’est avec Rok Stojanovič. Nous sommes restés proches. Je suis allé chez lui en Slovénie. Ce qui est drôle, c’est qu’il est arrivé à Lyon en tant que mon joker médical. Il s’est blessé quelques semaines après. Nous nous sommes retrouvés en soins ensemble, cela a créé une proximité”.
Un constante à relever dans les presque tous témoignages, c’est celle du respect et l’entente dans le vestiaire qui préservent l’équilibre de l’équipe et le bien-être individuel, comme l’explique Tom Aubrun : ”Sur la glace c’est important d’être compétitif et de se pousser. D’avoir une mauvaise relation dans le vestiaire, de se faire la tête ou des coups dans le dos, c’est une nuisance au fonctionnement de l’équipe et pour mon bien-être personnel. Je préfère me focaliser sur mon jeu plutôt que de chercher à déstabiliser l’autre gardien”. Son coéquipier Lucas Mugnier appuie : “Avec le hockey en France on ne va pas finir millionnaires, on ne va pas se bouffer la vie, à être malheureux tous les jours à l’entraînement et faire la gueule. Il faut qu’il y ait de la combativité entre nous mais que ce soit sain et pas qu’on trouve la moindre opportunité pour se la faire à l’envers.”
II-Ronan Quemener : une carrière forgée dans la rivalité
La rivalité comme source de motivation
Parmi les témoignages recueillis, celui de Ronan Quemener détonne par sa franchise et son approche résolument compétitive. Il admet sans détour : “Je vais être complètement transparent, je ne suis pas un bon coéquipier”. Pour lui, chaque rivalité avec un autre gardien a été une source de motivation intense, quitte à se mettre parfois en marge :
En tant que deuxième gardien, si je voulais jouer, il fallait que je prenne la place du titulaire. Dans ma tête, la place de titulaire était “personnifiée”, donc je ne pouvais pas apprécier la personne qui l’occupait. (Ronan Quemener)
“Quand on pense comme ça, ce n’est pas facile d’apprécier la personne devant vous. Je ne dis pas que c’est une bonne chose, cela m’a même parfois desservi. Mais je marchais comme ça, cela me poussait à travailler le plus possible”.
Cette mentalité, ancrée dès ses débuts au centre de formation de Rouen, l’a poussé à viser haut : “Quand j’étais à Rouen, il y avait Ramon Sopko. J’étais jeune, mais je me disais que je pouvais lui prendre sa place. Ce n’est jamais arrivé et j’en étais très loin, mais ça me motivait à travailler.” En 2009, alors qu’il n’a que 21 ans, il obtient ses galons de titulaire : “Je suis parti à Gap, où il y avait un gardien slovaque [Jakub Macek] qui était peu apprécié. En travaillant dur, j’ai réussi à lui prendre la place”.
En échec à Grenoble

En 2011, il rejoint Grenoble pour prendre la succession d’Eddy Fehri dans la cage des Brûleurs de Loups. La concurrence avec Sébastien Raibon tourne à l’avantage de ce dernier. De son propre aveu, son année dans l’Isère est l’un des souvenirs les plus douloureux de sa carrière. Il se remémore ce revers : « Je participe à mes premiers championnats du Monde avec l’Équipe de France. Je ne prends pas beaucoup de repos et j’enchaîne par une préparation énorme pour arriver en forme à Grenoble”. Très vite, l’usure le rattrape : “J’ai explosé assez vite, et comme j’étais fatigué, mentalement ça n’a pas suivi. Et puis les circonstances de pression et de gestion des joueurs font que ça n’a pas marché. Du coup, je me suis fait prendre ma place”. Il reconnaît avec lucidité que Sébastien Raibon, qui lui a ravi la place, l’a méritée : “Je pense qu’il fonctionnait comme moi au niveau mental. C’était un gros travailleur qui avait la dalle et qui n’était pas là pour me laisser la place. Du coup on ne s’est pas beaucoup parlé durant la saison. C’était une situation un peu particulière. Et pour lui et pour moi, il en a profité. Félicitations à lui”.
Ronan Quemener assume la situation et ne cherche d’ailleurs aucunement à se dédouaner :
Lorsque ça ne va pas j’ai tendance à me renfermer. C’est d’ailleurs sans doute plus de ma faute que de la sienne. Il devait certainement ressentir que je n’avais pas envie de parler. (Ronan Quemener)
Il part ensuite à Briançon où il remporte une Coupe de France (2013) puis la Ligue Magnus (en 2014) où il partage la cage avec Aurélien Bertrand : “Je pense que tous ceux qui l’ont eu dans leur équipe l’ont adoré. C’est le le 2e gardien qui prend le plus de place dans une équipe, de par sa joie de vivre, son travail, sa personnalité.”
À l’étranger : pas de place aux sentiments
Ses expériences à l’étranger, s’inscrivent dans la même dynamique compétitive. Ainsi, en 2014, Ronan Quemener quitte la France, direction la 2e division finlandaise avec Jukurit Mikkeli :
J’étais en concurrence avec un gardien tchèque [Tadeáš Galanský] et c’était la guerre. Il n’y avait pas de place pour les sentiments, ni pour les coachs ni pour les joueurs. On ne s’est pas beaucoup parlé. (Ronan Quemener)
“Après en Suède [en 2015 à Asplöven] j’étais en concurrence avec un jeune Suédois [Samuel Ward]. Vu les performances de l’équipe [reléguée en 3e division à l’issue de la saison], il a un peu joué. On était un peu dans la même galère tous les deux. Au Danemark [en 2016 Aalborg] c’était aussi un jeune gardien [Jesper Wulff Pedersen]. En Autriche [en 2017 à Dornbrin], j’ai de nouveau côtoyé un jeune [Thomas Stroj] mais je suis fait virer.” Ronan Quemener revient passer une demi-saison en France à Bordeaux avant de retourner une saison à Aalborg au Danemark [en 2018-2019] puis de se réinstaller définitivement en France, à Caen en Division 1 où il partage la cage avec “des jeunes du club, du coup il n’y a pas trop de concurrence, c’est plus facile pour moi. J’essaie de leur partager mon vécu.”
Au moment de conclure la rétrospective de ses concurrents en carrière, Ronan Quemener fait preuve d’objectivité et d’autocritique : “Après il y a les entraîneurs de gardiens qui entrent en compte et le choix des coachs. Je mets tout sur le dos de la personne alors qu’au final ce n’est pas lui qui décide si elle joue ou ne joue pas”.
C’est pour ça que je dis que ce n’est pas forcément la bonne façon de penser non plus. C’était ma manière de me pousser à la performance. Le problème c’est qu’on ne se fait pas toujours aimer des autres. (Ronan Quemener)
III-Dans la jungle des ligues mineures américaines : le témoignage de Tom Aubrun
Tom Aubrun qui a commencé sa carrière en Amérique du Nord a vécu la concurrence à un autre niveau. Dans un système où les équipes des différentes ligues sont affiliées, les joueurs ont vite fait d’être assimilés à des pions, déplacés d’une équipe et d’une ligue à l’autre au gré des besoins sans tenir compte des besoins de stabilité inhérents à la performance des gardiens.
Le choc de l’entrée dans le monde professionnel

L’actuel portier de Chamonix – alors au bénéfice d’un contrat de 2 ans signé avec les IceHogs de Rockford en AHL à l’issue de son parcours avec l’université de Norwich – se remémore le choc ressenti à l’entrée dans le monde professionnel en passant d’un solide statut de titulaire en milieu universitaire à une compétition féroce : “La transition a été très difficile. Je savais que cela allait être dur, mais pas à ce point-là. Je sortais de deux saisons où j’étais titulaire indiscutable. J’étais dans une forme de confort : j’avais la confiance de mon coach et de mes coéquipiers. Tout ce que j’avais à faire était de m’occuper à performer.” La fin du confort rime avec l’émergence d’une concurrence ardue : “Une fois arrivé dans ce milieu (professionnel), on se retrouve en concurrence avec des gardiens qui ont fait de grandes carrières universitaires en Division 1 et pas en Division 3. En ce sens, j’arrive avec un peu de retard. Il fallait se battre à chaque entraînement rien que pour avoir la cage et faire ses preuves rapidement.”
Il se souvient de son premier camp d’entraînement : “Je me rappelle le premier camp AHL qui se déroulait dans la patinoire des Blackhawks, il y a 3 gardiens : 1 autre et moi avec un contrat avec un contrat AHL à 2 volets [AHL-ECHL] et 1 gardien avec un contrat NHL à 2 volets [NHL-AHL]. Pour lui [Matt Tomkins], avec un contrat signé en NHL, sa place était un peu plus garantie”.
En revanche, pour nous les deux gardiens qui venions d’arriver sur le même contrat, c’est la guerre. C’est à celui qui va réussir à attirer l’attention sur lui. Je me souviens qu’à l’entraînement le coach expliquait l’exercice et au moment de mettre en pratique, c’est à celui qui ira chercher la cage le plus rapidement qui va rester dedans et qui va faire impression. (Tom Aubrun)
La réalité du monde professionnel s’impose à lui et nécessite l’apprentissage d’un nouvel état d’esprit. Fini l’esprit de fraternité propre au milieu universitaire, et passage à une logique où chacun pense d’abord à sa situation contractuelle : “Cela ne joue pas que sur ça, mais moi qui suis plutôt timide et pas trop dans le conflit, une fois qu’un gardien se fait sa place, cela instaure une forme de hiérarchie et il devient plus difficile d’exister. La concurrence restait “amicale”, il n’y a jamais eu de gros conflits.”
Je sentais que ce n’était plus le monde universitaire où tout le monde était là pour la fraternité, ici chacun était là pour son contrat. Tout le monde sait que des joueurs peuvent arriver en cours de saison et que si on ne fait pas le travail maintenant, l’année prochaine on ne sera plus là. (Tom Aubrun)
Une première année sous le signe de l’instabilité
Rapidement, Tom Aubrun découvre les défis des ligues mineures : une grande instabilité et une compétition indirecte entre les gardiens. En raison du système d’affiliation entre clubs à travers les différentes ligues, chaque organisation gère 7 à 8 gardiens, avec une hiérarchie bien définie en fonction des types de contrats. Poussé par les gardiens ayant de “meilleurs” contrats, il s’attend à devoir faire ses preuves au 3e échelon en ECHL : “Les clubs sont tous affiliés, étant en contrat AHL je savais que je ne serai pas titulaire. Dans tous les clubs NHL il y a deux gardiens titulaires de contrat NHL plus 1 à 2 gardiens signés NHL [à deux-volets] qui vont se retrouver en AHL, ce qui fait que les gardiens en contrat AHL [à deux-volets] vont se retrouver en ECHL. Je m’y attendais. Dans la saison, c’est beaucoup d’allers-retours en montant en AHL et redescendant en ECHL”.
Nous sommes des pions et les équipes vont ce qu’elles veulent en fonction des besoins. C’est assez dur à gérer, comme pour la plupart des sportifs, la stabilité est importante pour performer. (Tom Aubrun)
Pour compliquer le tout, la première saison professionnelle de Tom Aubrun est marquée du sceau du Covid. Intégré au taxi-squad, il reste proche de l’équipe à s’entraîner mais sans pouvoir jouer ou presque : “Ma première saison était particulière (à cause du Covid), il y avait les taxi-squads, des petits groupes qui restaient près des équipes pour limiter le trafic entre les montées et les descentes et éviter la propagation du virus. Dès le début j’étais dans ce groupe là en AHL pour m’entraîner et être prêt au cas où l’un des gardiens soit touché par le Covid. Le problème, c’est que j’ai passé des mois et des mois dans ce petit groupe à m’entraîner sans prendre d’expérience. Dans une saison “normale”, j’aurai dû jouer en ECHL pour prendre de l’expérience. Les entraînements c’est bien, mais l’expérience s’acquiert en faisant des matchs. Accumuler des matchs aurait été bon pour mon CV et pour mon expérience, mais je n’ai pas pu le faire. J’ai eu très peu de matchs même si en fin d’année j’ai pu avoir 3 matchs en AHL”.
L’absence de matchs pèse sur son développement et lorsqu’il est envoyé au niveau inférieur pour obtenir du temps de jeu, les conditions ne sont pas réunies pour performer : “On m’envoyait en ECHL chercher des matchs par ci, par là, mais ce n’était pas très bien géré, dans le sens où parfois on est chez soi, on passe une soirée tranquille dans le canapé, on reçoit un appel et on vous dit de faire vos bagages car le lendemain vous êtes attendu à l’autre bout du pays pour jouer dans la ligue inférieure”.
On prend l’avion au milieu de la nuit, on arrive un peu fatigué, on joue un match en ECHL et ensuite on vous fait remonter directement. Lorsque je parlais de stabilité, là c’est tout l’inverse. (Tom Aubrun)
“C’est ce qui s’est passé pour moi à chaque fois : on m’a envoyé en ECHL en me disant qu’on allait me donner quelques matchs pour prendre de l’expérience. C’était des matchs donnés au lance-pierres qui ne se sont souvent pas très bien passés du fait de la fatigue et du stress de devoir performer sur le moment”. De son propre aveu : “je n’ai pas donné pas bonne impression au coach d’ECHL [Doug Christiansen]”.
Une deuxième saison encore plus compliquée

Sa deuxième saison suscite l’espoir : “J’avais fait une très bonne préparation et j’étais en très bonne forme. J’ai eu la chance de faire un bon camp avec Chicago, j’ai eu la chance de rencontrer tous les grands joueurs, c’était une belle expérience. Forcément je ne reste pas en NHL et je suis rétrogradé en AHL. Je fais le camp AHL, il y a 7 ou 8 gardiens dans l’organisation”. Rétrogradé en ECHL, il retrouve un coach qui ne lui fait pas confiance et lui-même confronté aux exigences de sa direction. Les dés sont pipés d’entrée : “Je suis descendu en ECHL avec un coach qui m’avait déjà vu jouer et où je n’avais pas fait bonne impression. Il avait fait venir ses propres gardiens en contrat ECHL. C’était une année encore plus compliquée que la précédente. J’arrivais avec de grosses attentes et l’envie de rattraper l’année d’avant perdue et ça s’est finalement mal goupillé car le coach n’avait pas d’intérêt à me faire jouer. Il avait la pression de son management.”
Cela faisait plusieurs années qu’il était à la tête de l’équipe sans faire les playoffs alors qu’il avait un bon effectif. Il essayait d’aligner son meilleur line-up tous les soirs et je n’en faisais pas partie. (Tom Aubrun)
Tom Aubrun ne parvient pas à briser la spirale négative dans laquelle il est aspiré : “Arrivé à Noël, mon agent faisait pression pour que je joue. Finalement le coach me donne un match qui s’est très mal passé, ce qui n’était pas étonnant au regard de la pression de devoir performer sur un match, sinon je risquais de ne pas retrouver la cage avant un moment.” Conséquences d’une mauvaise performance sur un match décisif : “J’ai encore moins joué la 2e année, ils ont vu que cela ne marchait pas.”
Il livre une analyse lucide des attentes et de la gestion des carrières dans les ligues mineures :
C’est un milieu où soit cela fonctionne, soit on se fait mettre de côté. (Tom Aubrun)
“La 1re année a été bizarre, la 2e année cela ne fonctionne pas, il y a d’autres gardiens qui arrivaient derrière, je me suis fait écarter. J’ai été remonté en AHL pour la fin de saison pour les trois derniers mois, juste pour m’entraîner. Aucun match, cela a été difficile par la suite pour trouver quelque chose de sérieux que cela soit en Europe ou aux Etats-Unis.”
IV-Gardiens des Bleus : une concurrence au sommet
L’Équipe de France occupe une place unique, rassemblant sous un même maillot les meilleurs joueurs du pays. Cette sélection rebat souvent les cartes de la hiérarchie établie en club. Pour des gardiens habitués à être titulaires dans leurs équipes respectives, comment gérer une concurrence encore plus intense en portant les couleurs nationales ?
Accepter un rôle de remplaçant

L’histoire d’Henri-Corentin Buysse avec les Bleus a longtemps été contrariée, la faute à son attitude, ce qu’il explique sans se cacher : “Ce qui a retardé mon éclosion en Équipe de France, c’est que j’ai payé mon attitude de jeunesse avec Dave Henderson et Pierre Pousse. Lorsqu’il y a eu changement d’entraîneur je suis revenu en Équipe de France. Je le sais, j’ai ma part de responsabilité dans cette situation. Je n’étais pas le plus gros des travailleurs jusqu’à mes 24 ou 25 ans”.
Habitué à jouer les premiers rôles en club, il exprime la difficulté à accepter un rôle dans l’ombre en Équipe de France : “À part ma 1e saison, j’ai toujours été titulaire en club.”
Les seules fois où j’étais remplaçant c’était en Équipe de France. Au début c’était compliqué, je ne supportais pas de ne pas être impliqué avec le groupe. (Henri-Corentin Buysse)
Avançant dans sa carrière et gagnant en maturité, l’Amiénois a fini par mieux vivre sa situation : “À la fin j’étais avec Flo Hardy et là l’entente était très bonne. On avait un objectif commun, c’était les Jeux Olympiques. Maintenant je fais la morale à mes jeunes, mais à l’époque je cogitais tout le temps”.

On quitte la France quelques instants la France, direction la Pologne où Marek Rączka se replonge dans ses souvenirs. Sous le maillot orné de l’aigle blanc couronné, alors qu’il n’était encore qu’un junior, il a vécu les Universiades en 2001 : « Mon meilleur souvenir, ce sont les Universiades. Elles se sont déroulées chez nous [à Zakopane], devant 5000 spectateurs. C’était comme les Jeux Olympiques pour les étudiants. Il y avait des équipes comme les États-Unis, la Russie, le Canada… ». Par la suite, il est sélectionné avec les seniors et remporte le Championnat du Monde D1 à Grenoble en 2001 en tant que 3e gardien. Il en garde un bon souvenir malgré son statut : « J’avais 21 ans et j’étais 3e gardien. [Tomasz] Jaworski et [Mariusz] Kieca avaient bien plus d’expérience. D’ailleurs, Jaworski a été élu meilleur gardien du tournoi”.
J’étais surtout heureux d’être là, porter cette médaille d’or à 21 ans, c’est inoubliable. (Marek Rączka)
Cependant, ses choix de carrière ont marqué un tournant pour sa place en sélection : « La Fédération n’était pas d’accord avec mes décisions. Elle voulait que je reste en Pologne pour continuer à me développer, mais j’ai choisi de partir jouer en France, en Division 2 [à Lyon]. Mon club en Pologne avait des problèmes financiers, et plutôt que de galérer, j’ai opté pour une autre vie. En France, j’avais un salaire, un appartement, une voiture. À Lyon, le club était sponsorisé par Smart, j’en avais une à disposition.”
Florian Hardy / Ronan Quemener : duel en Bleu
Tous deux de la même génération, issus de clubs du Grand Ouest avant de passer par le Pôle Bretagne puis de rejoindre des places fortes de Ligue Magnus, Florian Hardy et Roman Quemener se sont retrouvés à compétitionner en Équipe de France à l’apogée de leur carrière. Interrogés à deux jours d’intervalle, ils partagent leurs souvenirs sur cette rivalité.
L’ancien gardien des Ducs d’Angers raconte : “Nous nous connaissons avec Ronan depuis très longtemps. Nous avons fréquenté le même sport-études à Nantes, j’avais 15 ans, lui 13, nous sommes de la même génération. Nous nous entendions bien jeunes, nous n’étions pas les meilleurs gardiens et nous avons bossé tous les deux pour finalement être en concurrence en Équipe de France”.
Roman Quemener évoque la rivalité sportive et la relation complexe qu’il entretenait avec Florian Hardy sous le maillot Bleu :
En équipe de France, lorsque c’était Cristo [Cristobal Huet] qui jouait, on adorait le regarder. Lorsque c’était Florian Hardy, c’était la personne qui prenait ma place donc je le personnifiais comme tel. La relation avec lui était un peu compliquée. (Roman Quemener)
“Nous avons aussi des personnalités assez différentes mais je pense que nous nous sommes apportés mutuellement. Nous avons eu presque les mêmes carrières. Nous avons toujours été en concurrence pour cette place de 2e gardien et à la fin de 1er gardien. Parfois c’était lui, parfois c’était moi. C’est quand même plus souvent lui que moi“.

Florian Hardy partage le même regard sur cette rivalité constructive qu’il a vécue avec Ronan Quemener, soulignant l’impact positif de cette concurrence sur leurs performances respectives : “Cette concurrence était forte. Ronan était un gros compétiteur, il ne lâchait rien. Nous voulions tous les deux cette place. Cela ne s’est jamais mal passé avec lui, mais nous n’étions pas complices. Nous ne sommes pas fâchés, nous voulions juste la même place à un âge où nous avions les dents très longues.”
Nous nous sommes tiré la bourre. Cela nous a fait de nous de meilleurs gardiens. Cela a été de la bonne concurrence, c’est allé loin parfois mais uniquement dans la compétition et la performance. Il n’y a jamais eu de mauvais mots, je n’ai même pas le souvenir que l’on se soit fâchés. Finalement, la concurrence nous élève. (Florian Hardy)
Au fil de la discussion avec chacun, ils expriment tous deux leur volonté de rapprochement : “Avec Florian Hardy nous nous sommes un peu parlés lorsque Cristobal Huet a pris sa retraite internationale et qu’il a repris la place. Il a fallu qu’on s’aide pour le bien de l’équipe. Il faudrait sans doute qu’on se reparle (rires)” et Florian Hardy de conclure : “(…) Il s’est inscrit pour suivre les formations [que Florian Hardy dispense à la Fédération] et j’en suis très content”.
Les défis de la hiérarchie en sélection
Sous le maillot tricolore comme en club, Quentin Papillon a eu à cœur de préserver de bonnes relations avec ses homologues : “De mon côté, j’ai toujours fait en sorte d’être le meilleur sans que cela impacte mes relations avec les autres gardiens. Avec (Julian) Junca on a souvent été ensemble, je m’entends très bien avec lui. Avec Sebastian Ylönen aussi même s’il est un peu plus fermé sur les périodes de compétition. C’est sa manière d’être et cela n’était pas contre moi”.
Toutefois il exprime sa frustration face aux décisions des entraîneurs et notamment quant à l’effort fourni lors de la saison qui a été ignoré à l’amorce des derniers Championnats du Monde : “C’était un peu compliqué. On savait que Seb’ [Ylönen] était le numéro 1 et il n’y avait pas de débat”.
C’est ça qui était dur, tu travailles toute la saison, tu fais de gros playoffs et tu arrives au moment des Championnats du Monde et on te dit que ce que tu as fait avant ne compte pas. Les compteurs ne sont pas remis à 0. (Quentin Papillon)

“Ylönen est le numéro 1, ensuite il [le coach Philippe Bozon] préférait Junca à moi notamment de par sa taille”. Quentin Papillon persévère, répond présent aux entraînements et saisit les opportunités qui se présentent : “À la base je ne devais pas débuter. Je suis rentré en cours de jeu contre les États-Unis et ça s’est bien passé. Les deux autres gardiens avaient eu des matchs difficiles donc il [Philippe Bozon] a décidé de me donner la Suède parce que j’avais déjà joué contre eux et cela c’était bien passé. Cela c’est à nouveau bien déroulé et c’est comme ça que j’ai réussi parce que je n’ai rien lâché, aux entraînements j’ai montré que j’étais toujours prêt. C’est aussi des concours de circonstances qui ont fait que je suis entré en cours de jeu contre les États-Unis et le reste a bien fonctionné”.
Il note l’approche différente du nouveau sélectionneur Yorick Treille qui préfère jouer “la main chaude” plutôt que de pré-établir une hiérarchie : “[Yorick Treille] a été très clair : « c’est toi qui a le mieux joué lors des derniers Mondiaux, tu continues à être performant donc c’est toi qui joue. S’il y en a un qui performe plus que toi alors c’est lui qui jouera ». Et je trouve ça normal. C’est le gardien le plus performant du moment qui jouera.”
V-La condition du back-up
À travers les témoignages d’Isaac Charpentier, de Lucas Mugnier, de Florian Gourdin et d’Olivier Richard, nous découvrons les réalités et les contraintes spécifiques au rôle de gardien remplaçant : un temps de jeu restreint, un rôle parfois peu valorisé, et l’exigence constante de rester prêt à entrer en jeu à tout moment.
Acceptation et gestion du rôle

Florian Gourdin est celui qui accepte le mieux sa condition de gardien remplaçant : “Ça va peut-être paraître un peu bizarre mais j’ai appris à apprécier mon rôle de backup. C’est une chance en fait pour moi à mon niveau et à mon âge d’être remplaçant dans le sens où je peux jouer avec moins de pression. Je n’ai pas toutes les responsabilités d’une équipe et d’un club sur les épaules. Lorsque je joue, j’ai juste à faire mon hockey, prendre du plaisir et montrer ce que je sais faire. Je joue plus relâché”. Son statut ne l’empêche pas de travailler fort aux entraînements : “J’ai toujours été un gros compétiteur depuis que je suis petit, donc à l’entraînement j’ai tout le temps envie de gagner. Peu importe si je suis deuxième gardien ou non sur le papier, j’ai envie de gagner aux jeux en fin d’entraînement (…) »
Je pense que c’est ça aussi que le staff apprécie, c’est que j’accepte mon rôle. Mais dans ce rôle là, je reste compétitif et malgré que la hiérarchie soit très établie. (Florian Gourdin)
Olivier Richard revient sur l’importance de choisir un club qui valorise le rôle de back-up et lui permet de jouer régulièrement : “J’essaie de toujours aller vers des clubs où il y a un réel objectif de faire jouer le back-up (…). Avant le passage à 44 matchs en Magnus, le back-up ne jouait pas, comme le back-up en D1. Je dirai qu’il faut toujours être prêt. J’ai quand même la possibilité de jouer au plus haut niveau en France au moins une dizaine de fois par saison. C’est la principale raison pour laquelle je n’ai jamais vraiment cherché à aller jouer en D1. J’essaie de jouer au plus haut niveau possible (…)”
Le rôle de back-up est peut-être un rôle ingrat, mais j’essaie d’aller dans des clubs où je peux jouer une dizaine de matchs par saison. Ça fait à peut près un match sur 4, c’est un rythme que je peux gérer. Par contre, si je ne joue pas pendant deux mois cela pourrait devenir compliqué. (Olivier Richard)

Il se remémore notamment son séjour à Briançon où il a su apprécier sa condition malgré l’absence de résultats : “J’ai resigné à Lyon pour être 1A/1B avec Antoine Bonvalot [en 2019], mais le club est tombé. J’arrive à Mulhouse en octobre. J’avais eu des contacts durant l’été parce qu’ils étaient intéressés par moi. (…) Ça a été une année compliquée pour moi (…) du jour au lendemain, je suis parti à Mulhouse. À la fin de l’année j’ai préféré m’en aller, c’était la saison où [Quentin] Papillon a explosé, du coup j’ai très peu joué. Eric Medeiros qui était l’ancien entraîneur-adjoint de Lyon avait repris Briançon. Je me suis rendu là-bas, certes dans un club de bas de tableau, mais avec la possibilité de beaucoup jouer, avec un jeune gardien étranger [Patrick Munson]. La 1re année c’était l’année Covid, j’ai joué une douzaine de matchs, un peu moins la 2e [15 matchs tout de même] car Jan Brož s’est révélé. Je suis allé à Briançon pour cela (…) je jouais contre Grenoble, Angers, Rouen, Amiens… Que les gros clubs. C’était parfois un peu compliqué, mais cela reste intéressant pour moi, dans le développement de mon jeu d’évoluer dans une équipe où on recevait au minimum 40 tirs par match”.
Lucas Mugnier, s’il se définit un coéquipier modèle, s’interroge sur son statut : “Pour un gardien, plus on a de temps de jeu et meilleur on est. C’est bien de s’entraîner, mais rien de vaut les matchs qui nous apportent beaucoup plus d’expérience. En plus, on peut parfois prendre de mauvaises habitudes aux entraînements. Est-ce que je m’habitue au fait de ne pas jouer ? Il pourrait y avoir une forme de routine et se dire que comme on ne joue pas, on pourrait en faire moins. Le hockey c’est précieux, une carrière ne dure pas longtemps. Je préférerai passer ma carrière à jouer même si pour le moment je ne le fais pas. J’essaie d’être le meilleur pour pouvoir jouer plus tard. Je ne me dis pas que je vais passer mes prochaines années sur le banc, tranquille. Ce n’est pas ça qui m’intéresse. Le jour où je verrai que je n’ai plus le niveau, j’arrêterai.”
Back-up n’est pas une situation facile, il n’y a qu’un seul gardien qui joue. Il faut bosser aux entraînements pour s’améliorer et avoir la chance de jouer. Je ne m’habitue pas à ce rôle de back-up et je travaille pour pouvoir jouer plus de matchs. (Lucas Mugnier)
Isaac Charpentier développe une vision pragmatique, celle d’un rôle assumé tout en travaillant pour progresser : “Je suis back-up parce que mon niveau actuel ne me permet pas d’être titulaire. J’aimerai bien être numéro 1 quelle que soit la division. Je ne me vois pas faire toute ma carrière en tant que back-up. Lorsque je jouais avec Colmar [en D2 entre 2020 et 2022, en licence bleue] je prenais du plaisir à être le titulaire. Ce qui me manque c’est la constance. Je peux faire de bons matchs et de moins bons alors qu’un gardien titulaire, il doit être bon tous les soirs”.
Descendre de niveau pour avoir plus de temps de jeu ?
Face au manque de temps de jeu en Ligue Magnus, certains pourraient penser que les back-ups auraient intérêt à descendre d’une ou deux divisions pour jouer davantage. C’est le choix fait par Lucas Mugnier entre 2019 et 2023 : “On veut toujours jouer plus. Je suis parti à Morzine [en D2 puis en D1] parce que je ne jouais pas à Chamonix. Je n’avais débuté que 4 matchs et je ne voulais pas faire une saison de plus dans les mêmes conditions. C’est pour cela que je suis parti en D2 pour avoir du temps de jeu. Je pensais me montrer plus vite mais il y a eu le Covid entre-temps”.

Cependant, l’idée d’aller chercher du temps de jeu dans les divisions inférieures est plus complexe qu’elle n’y paraît. En effet les places en D1 sont limitées, ce que confirme Isaac Charpentier : “Je n’ai jamais eu d’appel d’équipe de D1, seulement de Magnus. Enfin si, c’est arrivé une fois en cours de saison et je ne me voyais pas partir de mon club, je ne voulais pas passer pour un opportuniste”.
Ce constat est d’autant renforcé que le nombre de matchs dans les divisions inférieures est trop restreint pour que les équipes aient besoin de disposer de deux gardiens de haut niveau. Plus encore, les gardiens interrogés remarquent également la tendance des équipes de D1 à privilégier des portiers étrangers et/ou référencés : “C’est assez compliqué en tant que gardien français de trouver une place de 1er gardien en Division 1 dans une équipe compétitive au regard du nombre d’étrangers. Je suis bien à Cergy, je joue contre Rouen, Angers,… au plus haut niveau possible. C’est aussi pour cela que je reste en Magnus.” (Olivier Richard)
Isaac Charpentier partage cet avis : “La D1 reste aussi difficile pour les gardiens français, beaucoup sont étrangers. Et les gardiens français qui jouent comme [Sébastien] Raibon ou [Antoine] Bonvalot sont des gardiens qui ont déjà évolué en Magnus. [Quentin] Papillon a eu la chance d’évoluer en D1 très jeune et cela a permis de gagner en maturité rapidement”.
L’idée d’opportunité se retrouve également dans le discours de Lucas Mugnier :
Une carrière de gardien est basée en partie sur des opportunités. Il suffit qu’une équipe te fasse confiance, que tu confirmes et que tu puisses exploser. (Lucas Mugnier)
Le Chamoniard fait lui aussi référence à Quentin Papillon, (trop) rare exemple d’un jeune gardien qui a réussi à s’imposer D1 puis en Magnus ces dernières années : “Un peu comme [Quentin] Papillon lorsqu’il est passé de Rouen à Mulhouse. Beaucoup de gardiens n’ont pas eu cette chance. En France, les clubs aiment encore bien avoir des gardiens étrangers, même si c’est un peu moins vrai qu’avant car les clubs se rendent compte qu’il y a de bons gardiens français. Prendre un Finlandais parce qu’il est finlandais alors qu’il ne fait pas forcément mieux qu’un Français”.
D1, D2, Magnus : des niveaux aux exigences contrastées
Les divisions inférieures, à tort perçues comme plus accessibles, présentent également des défis spécifiques pour les gardiens, rendant parfois difficile d’y briller. Passé de la D1 à la Ligue Magnus avec Marseille, Florian Gourdin détaille : ”Il y a un fossé entre la D1 et la Magnus, et en tant que gardien j’ai trouvé que le step le plus compliqué à passer était sur la patience dans le jeu. (…) Le hockey en D1 c’est un jeu beaucoup plus simple, moins technique et moins rapide. Je pense que c’est ça qui fait la grosse différence. En Magnus, on a quand même souvent une extra-passe, on va chercher le beau ou le bon jeu. En D1 on rentre dans la zone, on va chercher tout de suite à driver le net, à mettre le palet à la cage avec du trafic. En Magnus, c’est quand même un petit peu plus un petit peu plus raffiné, un petit peu plus technique, un petit peu plus recherché, les jeux. Évidemment le niveau des joueurs est meilleur.”
Isaac Charpentier, qui a évolué dans toutes les divisions, souligne les spécificités des niveaux inférieurs : “J’ai fait tous les niveaux. En dehors de la Magnus, c’est moins structuré, il y a moins de tactique de jeu. Mais par exemple il y a des joueurs qui ont individuellement beaucoup de talent en D2, ce qui rend certains matchs compliqués. J’ai déjà eu des matchs de Magnus plus facile que des matchs de D2, parce que dans l’équipe en face il y avait un joueur avec de bonnes mains, capable de dribbler toute la défense et d’arriver seul face au gardien. Situation qui n’arrive que très rarement au plus haut niveau. (…) Autant la D1 est encore assez homogène mais en dessous, on voit de tout, avec des équipes de jeunes, des anciens en fin de carrière… C’est assez spécial. Lorsque j’allais jouer avec Colmar, je savais que j’allais avoir du travail. Ce n’était pas toujours facile mais ça rendait encore la victoire plus belle.”
Lucas Mugnier est plus nuancé dans ses propos : “Je pense que chaque niveau a ses propres défis. En Magnus, la vitesse et la qualité moyenne des joueurs rendent les choses plus difficiles, mais en D1 et D2, les joueurs disposent de plus de temps et d’espace, ce qui peut aussi poser problème. Il n’y a pas vraiment de règle absolue.”
La gestion du temps de jeu : entre planification et adaptation
La gestion du temps de jeu des gardiens, notamment les back-ups, varie en fonction des clubs et des contextes, mais elle repose souvent sur une planification stratégique et une communication avec le staff technique. Isaac Charpentier évoque une certaine flexibilité dans sa préparation : “On a discuté avec le coach Stéphane Barin en début de saison. Moi, je n’ai pas de préférence. On peut me le dire une semaine avant comme deux heures avant, ça ne va rien changer. Je n’ai pas trop de stress à savoir si je vais jouer ou pas, ce n’est pas ça qui m’angoisse.”
De son côté, Olivier Richard souligne l’importance d’une planification pour rester motivé : “Cela dépend. Cette année, nous partions sur des plannings de 3 à 4 semaines. Mais dès le 1er match, Ylo (Sebastian Ylönen) s’est blessé et le planning a été chamboulé. Nous avons maintenant des plannings à la semaine, ce qui permet de savoir sur les 2 ou 3 prochains matchs qui va jouer. Je pense que c’est aussi au 2e gardien de provoquer cette discussion avec le coach pour connaître sa place pour le prochain match. C’est une sorte de ‘carotte’, même si rien n’est jamais sûr. Cela permet d’arriver à la patinoire avec un objectif, que ce soit dans 2 semaines ou dans 2 jours. En soi, on pourrait me prévenir la veille au soir, cela ne changerait pas ma préparation”.
Il insiste également sur le défi spécifique de la pression qui accompagne chaque match pour un back-up : “En tant que 2e gardien, si on fait un mauvais match, on sait qu’on a 1 voire 2 semaines avant le prochain. On a le temps de passer à autre chose.”
La pression est toujours là. Si le titulaire enchaîne 4 gros matchs avant et que le 5e, on est mauvais, tout le monde va se demander pourquoi le 2e gardien a été aligné. (Olivier Richard)
“La confiance se gagne avec le coach : plus je joue, mieux je joue, et plus j’ai envie de jouer souvent. Notre rôle est de performer, même si on joue peu.”
Les gardiens de but incarnent une dualité fascinante : des compétiteurs acharnés prêts à tout pour gagner leur place, mais aussi des coéquipiers solidaires œuvrant pour l’intérêt collectif. Si la rivalité est omniprésente, elle devient souvent une source de progression personnelle et collective, révélant toute la complexité de ce rôle unique. Derrière chaque cage défendue, il y a des histoires de collaboration, d’ambitions et de dépassement, rappelant que le sport, au-delà de la compétition, reste une aventure humaine. Restez connectés sur HockeyArchives pour le 4e épisode de la série “Derrière le masque : les parcours extraordinaires des gardiens de but” qui sera consacré à la résilience des derniers remparts.
👉️ À lire ou à relire – Episode I – Les derniers remparts : histoires de gardiens, des débuts aux sommets 👈️
👉️ À lire ou à relire – Épisode II – Responsabilité, pression et introspection : au cœur de la position de gardien 👈️
Illustrations photo de couverture : montage réalisé à partir de photos de Mark Holdefehr, Anthony Mangeard, Pascal Enault, Nini Calimoutou.
Entretiens réalisés par l’auteur.
Remerciements : l’auteur remercie tous les gardiens qui lui ont accordé de leur temps pour réaliser les entretiens et pour la sincérité lors des échanges, Sébastien Bernard pour les précieuses mises en relations et les relectures, l’équipe de HockeyArchives pour le soutien ainsi que les photographes pour les illustrations.








































