Analyse-bilan KHL (III) : bagarres pour des entraîneurs

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Ce troisième des quatre volets de notre analyse de KHL s’intéresse pas mal aux entraîneurs, qui n’ont pas la vie facile : ils sont menacés à tout moment, par des dirigeants et parfois par leurs propres joueurs. Au point que, si certains entraîneurs envoient leurs joueurs se battre, certains joueurs déclenchent des bagarres pour défendre leur entraîneur !

 

Salavat Yulaev Ufa (8e) : un fossé culturel

L’entraîneur finlandais Erkka Westerlund était très déçu de ne pouvoir continuer son travail à Ufa, et de la culture court-termiste en vigueur en Russie (voir citation d’avril). N’ayant pas profité d’un calendrier initial facile (10 des 11 premières rencontres à domicile), son équipe a toujours été sous la pression. Elle s’est qualifiée en play-offs et a même passé un tour, mais cela n’a pas suffi à maintenir le coach en poste. D’un autre côté, Westerlund a aussi eu chaud de ne pas avoir été viré en cours de saison. Son travail avait été remis en cause dès novembre devant des supporters par le défenseur Zakhar Arzamatsev, et la vidéo de ses propos avait fait scandale sur internet.

Ce n’est pas Westerlund sur qui le couperet est tombé le premier, mais l’homme qui avait invité, Leonid Weisfeld, le manager du club depuis sept ans, renvoyé en janvier. Que lui reprochait-on ? Ce n’est pas très clair, car les décisions venues d’en haut sont souvent impénétrables dans la République du Bashkortostan. La mise à l’écart de Denis Kulyash a certes été controversée : le défenseur offensif – récupéré par Ekaterinbourg – commettait des erreurs, en en faisant une passe diagonale contraire aux consignes, il avait même envoyé un palet dans la tempe de son équipier Ilya Zubov, lui déplaçant quelques vertèbres sous le choc. Mais les autres transactions semblaient de bonnes affaires. Denis Kokarev a été échangé contre Anton Burdasov, techniquement plus doué et avec un bon tir du poignet, mais qui était superflu dans le « sur-effectif » du CSKA. Weisfeld a aussi récupéré à moindre frais des joueurs de Vladivostok en quasi-faillite, dont le duo éprouvé Vladimir Tkachyov – Dmitri Sayustov.

Les renforts que son prédécesseur Zakharkin avait réclamés en vain toute la saison dernière, Westerlund les a donc obtenus. Il avait plus de profondeur, et une première ligne « étrangère » de choc Hartikainen-Kemppainen-Omark qui a été la plus efficace de toute la KHL. Il était très difficile de leur prendre le palet, que ce soit par la technique de Linus Omark ou par la puissance physique de Joonas Kemppainen. Malheureusement, c’était moins vrai des autres lignes qui subissaient sans savoir vraiment défendre en minimisant les erreurs. Il y a bien eu un fossé culturel entre Westerlund et la Russie, car les joueurs russes ont globalement tous joué en dessous de leur niveau.

 

Avtomobilist Ekaterinbourg (9e) : une puissance en gestation

AvtomobilistL’Avtomobilist Ekaterinbourg est en passe de devenir une nouvelle puissance de la KHL. La masse salariale de 16 millions d’euros doit lui permettre de bonnes ambitions dans la Conférence Est. Il a commencé cette saison par le rapatriement du défenseur Nikita Tryamkin : si son passage à Vancouver lui a appris la diététique (le défenseur de 114 kilos a maintenant un pourcentage de masse grasse normale entre 11% et 12%), il n’a pas apprécié l’hypocrisie des entraîneurs de NHL qui ne lui faisaient que des compliments mais ne le faisaient pas jouer. Il s’est donc réjoui de jouer pour Vladimir Krikunov, dont le franc-parler est notoire et à qui le sens de la diplomatie est totalement étranger.

Tryamkin n’a jamais regretté son choix de revenir dans son club formateur : il a eu beaucoup de temps de jeu, amassant ainsi lancers et mises en échec. Il est devenu le leader des lignes arrières, formant une première paire solide avec Aleksei Vasilyevsky. Il a certes aussi pris 109 minutes de pénalité, mais ce total a gonflé par des méconduites. Au nombre de pénalités mineures, Ekaterinbourg a été la deuxième équipe la plus disciplinée de la KHL.

L’Avtomobilist semblait avoir la jeunesse pour lui, avec deux leaders formés au club de 23 ans, Tryamkin pour la défense et Anatoli Golyshev pour l’attaque. Mais au premier tour des play-offs, il a reçu une leçon des « vieux » de Magnitogorsk, plus efficaces en jeu de puissance. C’est dans ce domaine qu’Ekaterinbourg a perdu ce derby : 0 but en 20 supériorités numériques ! Pour autant, le club a bien l’intention de reprendre le pouvoir dans l’Oural (voire au-delà). Il visera plus haut l’an prochain, sans Krikunov à la retraite (68 ans) mais avec plus de talent offensif (Nigel Dawes et Stéphane Da Costa).

 

Neftekhimik Nijnekamsk (10e) : le poison de la gratuité

Le Neftekhimik Nijnekamsk est un cas curieux à première vue : l’équipe était plus performante que l’an passé, elle a atteint les play-offs… et pourtant l’affluence dans les tribunes a chuté de 30%. L’explication de ce mystère apparent est toute simple : le club a arrêté de distribuer des billets gratuits, et ce sous quelque prétexte que ce soit. Le poison de la gratuité s’était infiltré et avait engendré des habitudes : même si en contrepartie les billets vendus avaient baissé, les Tatars n’ont pas rempli leur patinoire.

C’est dommage car le spectacle était plutôt bon. Le Neftekhimik gagnant souvent, et il jouait un hockey énergique, encouragé par l’émotion communicative du coach Andrei Nazarov. Celui-ci entraînait-il son équipe dans une agressivité douteuse ? Pas en saison régulière : les Tatars étaient assez actifs sur leurs patins pour provoquer plus de fautes qu’ils n’en commettaient.

Mais après trois défaites en play-offs contre le club de sa ville natale (le Traktor Chelyabinsk), Nazarov s’est remis à faire du Nazarov : à quatre secondes de la fin, il a aligné lors d’une mise au jeu en zone neutre un défenseur à faible temps de jeu à la place d’un attaquant : Kamil Fazylzyanov était juste là pour frapper son vis-à-vis. Cette bagarre provoquée a failli fonctionner psychologiquement, car le Neftekhimik a gagné le match suivant le lendemain, mais heureusement l’honneur est sauf et le Traktor est qualifié 4 victoires à 1. Meilleur marqueur de la saison régulière mais passé à côté de ses play-offs, l’Américain Dan Sexton en a fait les frais et a été renvoyé.

 

Torpedo Nijni Novgorod (11e) : le modèle Skudra désavoué

1000px Torpedo Nizhny Novgorod Logo.svgL’entraîneur letton Peteris Skudra a modelé le Torpedo Nijni Novgorod à son goût. Il a formé un groupe homogène où aucune star ne dépasse : Yegor Dugin, rejeté par le Dynamo et le Traktor, a ainsi été placé en première ligne et a été meilleur marqueur de l’équipe. Le style de Skudra est devenu moins actif et encore plus défensif cette année. Le Torpedo avait la 6e meilleure défense… mais la 23e attaque sur 27. En play-offs contre le Lokomotiv, elle a livré des parties équilibrées… mais a perdu chaque match par un but d’écart.

Skudra a donc été désavoué. L’arrivée d’un directeur sportif avec des prérogatives renforcées, Yan Golubovsky, l’annonçait. Le recrutement était en effet devenu un domaine réservé de Skudra, qui permute beaucoup ses lignes en tant que coach mais ne cesse aussi de chambouler son vestiaire, avec 20 changements en quatre mois entre le début de saison et la fin des transferts. Il était évident que Skudra n’accepeterait pas des pouvoirs diminués, et il doit donc quitter Nijni Novgorod après cinq ans de travail.

 

Avangard Omsk (12e) : une bagarre pour défendre un entraîneur

L’Avangard est un cas typique de l’instabilité de la KHL : il a consommé 13 entraîneurs en 11 saisons (!), et depuis sa finale en 2012, il n’a jamais dépassé le second tour. C’est un club avec une direction « sans visage », et c’est d’ailleurs pourquoi l’ancienne star de l’équipe (1996-2005) Andrei Sushinsky a été invitée en janvier au bureau directeur.

Entraîneur de mars à décembre 2017, Andrei Skabelka a été accusé d’avoir un peu trop bridé ses joueurs. Le jeu sans palet fonctionnait bien, mais l’Avangard montrait peu de choses avec le palet. Était-ce vraiment la faute du coach ? Maksim Mineev, défenseur de 20 ans formé au club qui s’est révélé cette saison (fiche de +13), s’était fait connaître à l’automne par un étonnant 360° sur une passe décisive et avait alors expliqué que l’entraîneur demandait de la créativité et des actions non conformistes en attaque.

Si l’équipe créait si peu d’offensive, c’était peut-être moins la faute des consignes que de la faiblesse au poste de centre, accentuée par la blessure de Johan Sundström dès le début de saison. L’attaque a aussi été affectée par l’accident grave de Nikolaï Lemtyugov, victime d’une rupture de la rate après une charge de côté. Il ne s’en est pas rendu compte tout de suite et a fait encore deux présences avant d’être évacué à l’hôpital et placé en coma artificiel (les supporters avaient fait la queue pour lui donner leur sang car il en avait perdu deux litres).

L’habitude de changer si facilement de coach instaure certainement de mauvaises habitudes au sein du vestiaire. Une violente bagarre, dont la vidéo a circulé sur les réseaux sociaux, a aussi éclaté entre Andrei Stas et Mikhaïl Fisenko lors d’un dîner d’équipe. Il se dit que l’ancien international biélorusse Stas (il a renoncé à sa nationalité pour ne plus être considéré comme étranger) essayait de s’opposer aux tentatives de ses coéquipiers d’avoir la tête de son « compatriote » Skabelka… Accusé d’être un des frondeurs, le plus gros salaire, l’ancien défenseur international Evgeni Medvedev, a été d’autant plus pointé du doigt pour ses erreurs en play-offs.

Le coach suivant, German Titov, a laissé sa marque : système en 1-3-1 et passage en défense de zone. Il a emmené son équipe à un très beau duel tactique et technique dans la série contre Ufa, jusqu’au septième match. Malheureusement, il n’a pas eu la performance attendue de ses leaders. Excellent et surprenant en saison régulière, le trio Koshelev-Semyonov-Mikheev n’a pas continué sur sa lancée en play-offs. Contrairement au préjugé sur les Canadiens, Teddy Purcell était sans flamme et sans passion à l’arrivée des séries. Seul le Suédois André Pettersson – qui avait curieusement la réputation de ne pas être un joueur de play-offs – a vraiment tenu son rang. Pour tous les entraîneurs, cela prend du temps de comprendre les ressorts d’une équipe. Du temps, ils en disposent rarement à Omsk…

 

Amur Khabarovsk (13e) : le climat n’est doux que pour les Tchèques

L’entraîneur Andrei Martemyanov a réussi à ramener l’Amur Khabarovsk en play-offs après cinq ans d’absence. Il a mis en place un système fondé sur le forechecking et la pression sur l’adversaire, inhabituel en Russie mais particulièrement pertinent maintenant que la surface de la glace de Khabarovsk a été réduite. Le nouveau calendrier avec de longues séquences en déplacement a aussi été plutôt favorable pour les Tigres de l’Amour : cela réduit l’impact des voyages en les concentrant. L’équipe d’Extrême-Orient a réussi à se souder dans l’adversité, survivant à une série de neuf défaites alors qu’elle était affaiblie par une grippe.

Cette réussite ne sera pas restée inaperçue des clubs rivaux… Le coach Andrei Martemyanov a été engagé par l’Avtomobilist Ekaterinbourg, devenu un des clubs les plus riches de la Conférence Est. Quant au jeune centre Aleksei Byvaltsev, qui a rapidement progressé, il était en fin de contrat, et même en relevant son salaire, l’Amur ne pouvait pas lutter face au tout-puissant SKA : il a pu s’y faire embaucher avec son coéquipier Oleg Li, et il y touchera près d’un million d’euros, car on ne voit toujours pas la couleur du plafond salarial « dur », sans taxe de luxe, annoncé imminent par la KHL.

Ceux qui ont choisi de rester à Khabarovsk, en revanche, ce sont les étrangers. Il n’est pourtant pas aisé de s’adapter en Extrême-Orient, mais les internationaux tchèques Michal Jordan, Jan Kolar et Tomas Zohorna passent beaucoup de temps ensemble et ont appris à se « tenir chaud » en quelque sorte quand l’hiver tombe d’un coup à -20°C.

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