Des hockeyeuses davantage parmi les étoiles

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Le All Star Game, son spectacle, ses stars, l’événement est incontournable. Mais la dernière édition a obtenu un écho sans commune mesure, avec des hockeyeuses qui ont vampirisé les festivités.

Kane, McDavid, Matthews, Crosby, les stars du hockey avaient rendez-vous, le dernier week-end de janvier, à San Jose pour le 64e All Star Game NHL. Mais quelques grandes figures du hockey féminin étaient également présentes pour le concours d’habiletés : les Américaines Kendall Coyne Schofield et Brianna Decker, et les Canadiennes Rebecca Johnston et Renata Fast. Et il faut bien admettre que les femmes ont volé le show 2019.

Un redoutable tour de piste aux étoiles

Le forfait de Nathan MacKinnon avait laissé une place vacante pour le concours du patineur le plus rapide. Patrick Burke, exécutif de la NHL et responsable du concours d’habiletés, avait trouvé sa solution : convier Kendall Coyne Schofield à reprendre le flambeau de l’attaquant de l’Avalanche du Colorado. Une mission pile dans les cordes de l’attaquante supersonique de 1m57 pour 57 kilos. Elle a accepté l’invitation, la formalisant sur les réseaux sociaux d’un « I can do this » et terminant son message par le hashtag #HockeyIsForEveryone. Le ton était donné.

Elle est alors devenue, ce 26 janvier 2019, la première hockeyeuse à participer de manière officielle à un All Star Game NHL. Et cette séquence, vous l’avez sûrement visionnée (à défaut, vous la trouverez ci-dessous), Coyne Schofield électrisant littéralement la foule du SAP Center. 14,346 secondes plus tard, elle franchissait la ligne d’arrivée. Elle a fait mieux que le coyote Clayton Keller, et n’était qu’à deux dixièmes de Cam Atkinson, et à une seconde du triple vainqueur du concours, Connor McDavid. Et avec ce temps, elle aurait remporté les concours de 1992, 1999 et 2008, remportés respectivement par Sergei Fedorov, Peter Bondra et Shawn Horcoff. Et dire, qu’à froid et sans warm-up, elle avait fait un premier test préparatoire à 14,226…

La performance, qui s’est propagée partout sur la planète web, a scotché. Spectateurs, médias, et les joueurs eux-mêmes, dont McDavid qui avouait à Hockey News : « Quand elle a décollé, je me suis exclamé : « wow ! ». Je pensais qu’elle aurait pu l’emporter vu son déplacement. C’est une excellente patineuse, et c’est formidable pour la discipline de la voir participer à un événement comme celui-ci. »

Kendall Coyne Schofield remportait en 2016 le titre de MVP sur le circuit universitaire NCAA, inscrivant 84 points pour la Northeastern University, l’actuelle équipe de l’internationale française Chloé Aurard. Coyne Schofield est aussi quintuple championne du monde et elle a remporté le titre olympique en 2018 avec les États-Unis, à l’issue d’une (nouvelle) joute épique face au Canada et vingt ans après le premier et précédent de Nagano. Mais son tour de piste a obtenu une incroyable résonance.

La victoire officieuse

Mais les hockeyeuses n’en avaient pas fini. Brianna Decker en a remis une couche au défi des passes. 1 minute 6 secondes, c’est le temps qu’il a fallu à l’attaquante du Calgary Inferno pour venir à bout du concours. Chabot, Josi, Karlsson, O’Reilly, Rantanen, Yandle, tous ont mis au moins vingt secondes de plus. Le grand gagnant du concours ? Leon Draisaitl avec un temps à… 1’09, soit trois secondes de plus que Decker. Car contrairement à Kendall Coyne Schofield, Brianna Decker concourait de manière officieuse, hors classement.

La performance n’a donc pas été retenue et le chèque de 25.000 dollars pour le vainqueur est revenu à l’attaquant allemand des Oilers d’Edmonton. Malaise. Surtout quand on sait que Draisaitl touche 9 millions de dollars annuels, et Decker 10 000 dollars annuels auxquels s’ajoute une enveloppe de USA Hockey de 70 000 dollars.

Les spectateurs du SAP Center ont donc assisté à un nouveau tour de force d’une hockeyeuse, à défaut d’avoir été vue de tous puisque le diffuseur NBC n’a daigné retransmettre les essais gagnants de Brianna Decker. Pendant un temps, la performance de la native du Wisconsin est restée dans l’anonymat, retenue dans l’antre de San José avec pour seuls témoins le public. Mais cela n’a pas duré bien longtemps. Jusqu’à ce qu’Abby Sorkin, une jeune californienne qui assistait au concours, ne mette en ligne une vidéo de l’Américaine en action sur les réseaux sociaux. Explosion.

La vidéo d’Abby est devenue virale et un hashtag a fleuri par milliers : #PayDecker. Avoir battu les hommes sans pour autant avoir pu récolter la distinction, et donc le fameux chèque, la situation a profondément indigné, certains appelant la NHL et même Draisaitl lui-même à reverser les 25 000 dollars à l’intéressée.

L’équipementier CCM, qui avait dégainé une vidéo sur Kendall Coyne Schofield juste après sa remarquable performance au concours de vitesse avec un « elle vous l’avait dit« , a rapidement réagi : « nous comprenons l’importance de la reconnaissance des joueuses de hockey, et nous sommes fiers de vous offrir les 25 000 dollars que vous méritez. » CCM s’est donc avéré très réactif, bien plus qu’une NHL mise dans l’embarras, prise à son propre jeu. La ligue a finalement annoncé plus tard le versement de 25 000 dollars au nom de chacune des joueuses à l’association de leur choix. Elles ont également obtenu un contrat pluriannuel avec Adidas.

Sur le moment, Brianna Decker n’avait pas vraiment réalisé sa performance, concédant à USA Today : « Je ne m’en étais pas aperçue jusqu’à ce que quelqu’un poste la vidéo. C’est devenu viral. J’en étais estomaquée, je ne m’attendais pas à ça !« 

Decker et Coyne Schofield ont fait très fort au week-end des étoiles, tout comme Rebecca Johnston qui a concouru lors de l’épreuve de contrôle du puck. La Canadienne a réalisé une performance honorable quand le surdoué des Canucks Elias Pettersson s’emmêlait les pinceaux.

Une nouvelle ère pour le All Star Game ?

Mais il faut préciser aussi qu’en 2018, déjà, Hilary Knight faisait sensation. À l’époque, l’équipe américaine était en préparation pour les Jeux olympiques de PyeongChang en Floride, alors que le All Star Game NHL se tenait à Tampa. La belle aubaine pour convier des stars du hockey féminin. Alignée au tir de précision, Knight avait impressionné en réalisant le troisième meilleur temps du concours, devant un certain Sidney Crosby et un certain Steven Stamkos, et à seulement cinq dixièmes du vainqueur, Brock Boeser. Ils n’étaient que trois en-dessous du seuil des 12 secondes, dont une femme qui évoluait hors concours.

À titre individuel, les hockeyeuses ont montré qu’elles ne se contentaient pas de faire de la figuration, bien au contraire. Cela fait deux ans de suite que des femmes sont invitées à concourir au milieu des étoiles masculines. Et vu les prestations qu’elles ont réalisées, l’engouement qu’elles ont insufflé à l’événement, la médiatisation qu’elles ont générée, nul doute que l’expérience se poursuivra. Il serait d’ailleurs opportun de les faire participer de manière officielle. Et pourquoi ne pas imaginer des équipes mixtes au match des étoiles ? C’est un match sans contact et les femmes ont montré qu’elles ne peuvent pas se contenter de rester à la marge.

Bill Daly, le n°2 de la NHL, confirmait l’intérêt du hockey féminin à Forbes : « Nous réfléchissons régulièrement à la manière d’intégrer davantage de femmes dans le All Star Game. Évidemment, nous devons trouver un équilibre. Les gens paient pour voir les meilleurs joueurs de la NHL, et vous ne pouvez pas dénaturer l’événement de quelque façon que ce soit. Mais dans la mesure où nous pouvons ajouter la participation des femmes, sans dénaturer la NHL mais en faisant grandir le hockey féminin, alors ce sera une bonne chose pour tout le monde.« 

Faire grandir le hockey féminin, mais aussi la discipline dans sa globalité. La participation des hockeyeuses a créé un électrochoc. Un électrochoc salutaire pour le hockey féminin, qui manque grandement de visibilité lors des années non-olympiques, le tournoi olympique constituant depuis des années l’épreuve référence chez les féminines. Mais aussi un électrochoc pour la NHL, qui a vu là l’occasion de faire grandir le jeu, et de le porter vers une autre dimension.

La NHL, socle de l’émancipation

Il demeure une zone d’ombre pour le hockey féminin : il manque toujours une seule et même ligue majeure, la quintessence à laquelle on pourrait s’identifier. Sur le marché nord-américain, la discipline est toujours coupée en deux, entre l’américaine NWHL et la canadienne CWHL. Jusqu’à maintenant, la NWHL, par l’intermédiaire de sa présidente Dani Rylan, avait bien tenté quelques tentatives de rapprochement, mais jamais entendues par la CWHL, au grand désarroi des joueuses qui, par leur hashtag #OneLeague, réclament leur grand championnat. Mais tout cela pourrait changer prochainement.

Pour ne pas influencer un circuit plutôt qu’un autre, Gary Bettman a laissé entendre à plusieurs reprises que la NHL soutiendrait une seule et même ligue féminine, conseillant aux deux camps de s’entendre. Cette fusion, l’ancienne patronne de la CWHL Brenda Andress n’y a jamais vraiment été réceptive, contrairement à Rylan et aux joueuses. Sauf que, depuis l’été dernier, Andress a laissé la main à Jayna Hefford, une ancienne joueuse canadienne qui a raccroché les patins en 2014 et qui est très respectée dans le microcosme du hockey féminin. Hefford, dès sa prise de pouvoir, a clairement annoncé que l’unification des deux ligues féminines d’Amérique du Nord était son but premier. Une seule et même grande ligue féminine, l’identification comme la reconnaissance seraient accrues. Et cela permettrait à Bettman et son circuit de chaperonner le hockey féminin sur des bases saines.

L’enthousiasme de ces derniers jours peut inciter aux discussions et enclencher une petite révolution, car la barrière du genre s’est cassée au All Star Game. Kendall Coyne Schofield, qui a obtenu un job d’analyste sur NBC à la suite de ses exploits, était aux premières loges, comme elle le raconte à USA Today : « Je l’ai vu. Les joueurs de la NHL nous considèrent comme des hockeyeurs, et c’est ainsi que nous voulons être perçues. La NHL a pris une position forte en m’offrant l’occasion de rivaliser. Ils savaient que je pouvais patiner avec les gars. Et il est très important que les gens réalisent que le hockey féminin a pris de l’ampleur, et que sa vitesse est à la hauteur de celle des hommes.« 

Le hockey féminin pourra capitaliser sur son exposition au All Star Game pour évoluer et se structurer. Et inciter aussi d’autres jeunes femmes à bousculer la barrière du genre.

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