Interview de Pierre-Édouard Bellemare (Colorado Avalanche)

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Interview réalisée le vendredi 11 octobre 2019, au lendemain de la victoire 4-2 de l’Avalanche du Colorado sur les Bruins de Boston.

Bonjour Pierre-Édouard, tu as signé au Colorado cette saison après deux années à Vegas. Quel bilan tires-tu de ton expérience avec les Golden Knights ?

Pierre-Édouard Bellemare : C’était deux bonnes années, on ne va pas se mentir. C’était une chance de faire partie d’une organisation toute nouvelle, ça n’arrive pas à beaucoup de joueurs. C’était un honneur d’être choisi par cette franchise. Les deux ans ont été incroyables. La première année, on finit en finale, et la deuxième année, on arrive à se qualifier en play-offs, bien qu’on ne soit pas allé loin, et à avoir une équipe compétitive. D’un point de vue sportif et familial, ça a été deux ans incroyables. Vegas est une ville que les gens ne connaissent pas beaucoup, c’est vraiment une ville facile si tu as une famille.

As-tu eu d’autres opportunités à l’intersaison (notamment de prolonger avec Vegas) ? Si oui, qu’est-ce qui a fait pencher ton choix en faveur de l’Avalanche ?

En fait, je ne m’attendais pas à changer d’équipe car les discussions se passaient très bien. Après, la masse salariale est tombée et ils se sont retrouvés un peu avec le couteau sous la gorge à cause des signatures faites l’année précédente. J’ai eu une décision à prendre : ou je restais à Vegas et c’était quelque chose de confortable, ou j’essayais d’attendre et de voir ce qui allait s’offrir à moi. Arrivé un peu avant le 1er juillet, il y avait des équipes qui étaient intéressées alors je me suis dit qu’il fallait regarder sportivement ce qui allait se passer. Familialement, ça aurait été plus simple de rester à Vegas, avec ma femme enceinte, mais sportivement il y avait vraiment des propositions intéressantes. J’ai 34 ans, je ne suis pas au début de ma carrière et quand une équipe vient te chercher et veut vraiment que tu sois un joueur meilleur, qu’ils ne se satisfont pas seulement de ton travail mais veulent que tu progresses, tu sais qu’ils vont faire le travail pour t’aider, c’est ce qui m’a intéressé avec Colorado. Le jour où j’arrête d’apprendre, c’est le jour où j’arrêterai le hockey, donc j’ai trouvé une franchise qui est prête à m’aider tous les jours pour devenir un joueur encore un peu plus compétent, c’est pour ça que j’ai choisi le Colorado.

Tu avais à Vegas un rôle important dans le vestiaire. Comme cela se passe-t-il quand on arrive dans une nouvelle équipe pour se faire adopter par le vestiaire et retrouver ce rôle particulier ?

On ne se crée pas un rôle juste parce qu’on change de club ou qu’on arrive dans une nouvelle franchise. J’ai toujours été un joueur assez bruyant dans les vestiaires. Quand on comprend d’où on vient, nous les Français en NHL, il n’y a pas vraiment de jours où tu peux te plaindre. Du coup, j’ai cette mentalité-là, tous les jours. Pour les joueurs qui sont en NHL depuis leurs 18 ans et qui sont satisfaits ou se plaignent un peu, moi je suis le joueur le plus vieux et je ne me plains jamais donc forcément ça paraît bizarre et à cause de ça on me donne un genre de rôle de leader dans le vestiaire alors que je ne fais rien de spécial. J’ai juste besoin d’être là tous les matins tôt pour préparer mon corps pour l’entraînement. Je suis dans une patinoire qui est magnifique tous les jours en comparaison avec là où j’ai grandi au hockey sur glace, donc ce n’est pas difficile de venir 2 ou 3 heures avant l’entraînement et de rester 1 heure après. Mais pour les joueurs NHL, pour les organisations, ça paraît bizarre, ils pensent que je montre l’exemple alors que je fais ma routine, j’essaye juste d’être à 100% tous les jours.

On voit malgré tout une certaine complicité avec tes coéquipiers…

Oui, les joueurs apprennent assez vite que je ne suis pas spécialement faux. Quand j’ai quelque chose à dire contre une personne, je ne vais pas le dire dans le dos mais directement lui parler. Je pense que les joueurs apprécient ça, ce que tu vois c’est ce que tu as.

Les observateurs voient l’Avalanche parmi les outsiders de la saison. Qu’en penses-tu ?

Ce sont des discussions qui sont un peu en dehors du vestiaire. Forcément avec les recrutements faits cet été, je ne parle pas de moi mais des joueurs qui amènent plus de profondeur dans le line up, on se retrouve avec une équipe qui est cotée car elle a fait une bonne saison l’année dernière et on a quand même une première ligne incroyable. Mais tant que tu n’as rien prouvé, tant qu’on ne se retrouve pas fin juin encore à jouer au hockey sur glace, c’est que du bla bla. 82 matchs c’est long, la seule façon d’y arriver est de se concentrer sur le match qui arrive, l’entraînement qui arrive et pas plus loin. Si tu te concentres sur ce qui va arriver en janvier, généralement tu te retrouves à être assez mauvais avant, en novembre et décembre. Il y a beaucoup de discussions là-dessus mais dans le vestiaire on arrive à rester assez humble dans le sens où on connaît notre vérité, c’est à nous de faire le travail et pas de lire les journaux et d’écouter ce que les gens disent.

Mais y a-t-il tout de même des objectifs fixés par les dirigeants?

Oui, bien sûr. Leur objectif initial est de faire mieux que l’année dernière où ils sont arrivés au 2e tour. Mais on est bien conscient que c’est long. Il n’y a aucune équipe, aucun joueur qui se concentre maintenant sur les playoffs. On a une bonne équipe mais tant qu’on n’arrive pas à fin juin, ça ne veut rien dire.

De ton côté, as-tu des objectifs personnels ?

Quand on parle d’objectifs personnels, les joueurs se retrouvent à se dire qu’ils veulent plus de points. Quand je suis arrivé en NHL, j’ai dû abandonner une façon de jouer pour faire partie de la ligue. Je ne le regrette pas, c’était un choix pensé et maintenant je me retrouve 5 ans après à jouer dans une franchise, et c’est pour ça que je l’ai choisie, qui m’a dit dès le départ, au moment de ma signature, « on est content de la façon dont tu joues mais on n’est pas satisfait de la façon dont tu joues offensivement, donc on va travailler avec toi pour que tu soies meilleur offensivement ». Du coup j’ai travaillé tout l’été et tous les jours ils m’aident. Mon objectif personnel est d’être meilleur offensivement, de pouvoir aider l’équipe à des moments où on ne s’attend pas à ce que notre ligne, qui est la 4e ligne, fasse quelque chose, et « boom », on créé quelque chose d’incroyable et peut-être qu’on ne marque pas le but mais les lignes qui arrivent après arrivent à concrétiser. Ce n’est peut-être pas un objectif très dur à accomplir mais quand, pendant 5 ans, on s’est satisfait de jouer défensif, c’est un sacré challenge de réapprendre le jeu offensif tout en gardant le côté défensif.

Ça commence plutôt bien avec 2 buts en 3 rencontres…

Oui, oui (rires). Honnêtement il y a des fois où tu ne penses pas à ça et tu vas juste à la cage avec la crosse sur la glace et les choses se passent. Les 2 buts que j’ai eu, c’était vraiment ça. Ce qui est par contre vraiment plaisant, c’est que j’ai travaillé cet été là-dessus, à être plus agressif, aller à la cage, ne pas avoir la facilité d’aller autour du défenseur, aller prendre des coups devant, et ça commence à payer. Ça encourage à continuer.

À l’issue de ton expérience avec les Flyers, tu disais prendre chaque match comme si c’était le dernier. Après maintenant 5 saisons complètes en NHL, on peut considérer que tu es installé, as-tu toujours la même approche ?

Ça n’a pas changé. Bien sûr, installé, je l’ai bien compris. Quand tu signes un contrat, tu comprends que tu es 2 ans dans la ligue, mais je pense que la mentalité de prendre chaque match comme le dernier c’est plus dans le sens où tu n’es pas un joueur qui est spécialement tout jeune, les blessures peuvent arriver à tout moment. Du coup tu prends plaisir à faire les interviews, à aller voir les supporters et à signer, ou à juste venir tôt le matin. Quand tu arrives à mon âge, tu es plus sur la fin que sur le début, même si je pense qu’il me reste quelques années, du coup tu prends encore plus de plaisir, tu fais attention aux petites choses, tu ouvres tes yeux en grand parce que tu te rends compte que quand les gens commencent à te demander ce que tu vas faire après ta carrière, ça signifie que dans pas très longtemps c’est fini et du coup il faut vraiment apprécier. J’ai toujours été un joueur qui apprécie les petites choses que le hockey m’apporte, mais là maintenant, je me rends compte que je suis le joueur le plus vieux de l’équipe, donc forcément je ne serai pas le joueur le plus jeune dans 2 ans. Du coup je profite encore plus.

J’imagine que tu as suivi le mondial de l’équipe de France au printemps dernier. Comment analyses-tu cette contre-performance ?

Ah oui, bien sûr. C’est triste. Tous les joueurs NHL n’étaient pas là. Il ne restait que Tex, Auvi était blessé, Steph était blessé… C’est frustrant de se dire qu’on ne pouvait pas être là pour aider, mais après dans l’autre sens, l’équipe était incroyable, c’était une bonne équipe de France, du coup le fait que les joueurs qui jouent en Amérique du Nord ne soient pas là n’a pas changé la donne car il y avait quand même un bon groupe. C’est juste triste et frustrant car on a travaillé pendant 10 ans et on se retrouve à descendre mais c’est aussi pour ça qu’on joue au hockey, c’est parce qu’il n’y a aucun match qui est sûr et certain. On l’a fait il y a 10 ans de ça, et on va repartir à zéro, on va reprendre nos bases et être sûrs de comprendre que l’équipe de France c’est les chiens galeux qui travaillent, et repartir sur ça, et peut-être pas penser au quart de finale avant même d’être sûrs de rester dans le groupe A.

Si je suis arrivé en NHL et que d’autres joueurs français ont réussi à s’expatrier, c’est parce qu’on jouait dans le groupe A, c’est parce qu’on avait ces matchs où on pouvait se montrer. Quand tu joues pour l’équipe de France et que tu te montres en jouant vraiment pour l’équipe, généralement, l’année qui arrive, tu te retrouves à t’en sortir plutôt bien. C’est triste car le groupe A est un bon tremplin pour nos jeunes. Mis à part le fait que c’est la renommée et qu’on devient une nation meilleure, on reste une petite nation et si on veut améliorer notre équipe, il faut qu’on reste dans le groupe A pour que nos jeunes puissent avoir la chance de sortir de la France ou de là où ils sont pour affronter des joueurs qui jouent 82 matchs par année et de voir ce qu’ils ont besoin de faire pour y arriver.

Et te concernant avec les Bleus ?

Tout va dépendre des play-offs. Si je ne suis pas en play-offs, je suis avec l’équipe de France, ça a toujours été le cas.

Mais avec les championnats en avril ça va être compliqué…

Oui, c’est ça. On a un groupe, on a des jeunes qui arrivent, la fédé a mis des choses en place depuis 10 ans donc maintenant on a l’équipe qui peut remonter même s’il n’y a pas les joueurs que tout le monde attend. On a des joueurs incroyables en France. On l’a fait auparavant, quand on est remonté dans le groupe A, on n’avait pas 10 joueurs de NHL, on avait Cristo et ça s’arrêtait là. Donc c’est quelque chose qu’on va refaire, on n’a pas le choix de toute façon, on est une nation qui commence à avoir une renommée au niveau du hockey international, du coup c’est juste à nous de faire le travail.

Dernière question en tant que collectionneur de maillots. Tu portes le numéro 41 (et le 78 à Philadelphie). Peux-tu nous expliquer l’origine de ces choix ?

Le 78, c’est juste parce que j’étais un rookie, à l’âge de 29 ans (sourire), et un rookie ne choisit pas son numéro. Le chef matériel s’était excusé pour ça mais on lui avait dit de le faire. Pour le 41, j’avais le numéro 4 quand j’étais jeune et je voulais toujours avoir un 4 dans mon numéro, mais que je suis arrivé en tant que pro, forcément il y avait des joueurs plus établis que moi, du coup je n’avais pas pu prendre le 4, ce qui ne me dérangeait pas, donc je me suis retrouvé avec le 41. Quand je suis arrivé en Suède, juste avant j’avais joué avec l’équipe de France et on m’avait donné le 41, et ils n’avaient aucune idée de ça en Suède et ils avaient deux numéros pour moi, le 35 et le 41. Je me suis dit « c’est un signe, il faut que je le garde ». Et puis je l’ai gardé.

Merci beaucoup pour le temps accordé et bonne saison à toi.

Merci beaucoup.

(Photographies en soir du match Colorado-Boston, par Aurélien Léger. Retrouvez prochainement un nouvel article « globe-trotter », par Aurélien, au sortir de son voyage) 

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