L’aberrante annulation du Mondial féminin

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Alors que les divisions inférieures – dont le Mondial D1A d’Angers – ont déjà été sacrifiées, l’élite féminine du hockey ne rejoindra pas la Nouvelle-Écosse pour y disputer le championnat du monde. Une annulation qui, dans les faits, s’est avérée particulièrement brutale.

C’est un nouveau choc, encore, qu’a dû encaisser le hockey féminin. Mercredi, les autorités de la Nouvelle-Écosse, province canadienne où devait se tenir le Mondial féminin 2021, ont informé Hockey Canada, – la fédération organisatrice – et l’IIHF que le compétition ne pouvait avoir lieu. L’argument de cette annulation est évidemment la situation sanitaire, le Premier Ministre de Nouvelle-Écosse, Iain Rankin, a évoqué un nombre croissant de contaminations tandis que la circulation des variants inquiète.

logo mondial fémininAnnulation malgré les extrêmes précautions

Mais le timing de cette décision interpelle. Elle survient deux semaines avant le début de la compétition, et surtout la veille du départ pour Halifax des neuf sélections qui devaient rejoindre l’équipe hôte du Canada. La sélection du Japon a appris la nouvelle sept heures avant le décollage de leur avion pour Halifax. Le sélectionneur tchèque Tomáš Pacina avait lui annoncé seulement quelques heures avant sa liste des 25 retenues pour le Mondial. Surtout, cette décision est survenue au lendemain des propos rassurants du Docteur Robert Strang, le médecin hygiéniste en chef de la province chargé d’accompagner les autorités, manifestement optimiste quant au bon déroulement de la compétition.

« Selon moi, ce tournoi ne représente aucun risque de rapporter le covid et de le transmettre en Nouvelle-Écosse », affirmait le docteur mardi en conférence de presse. « Chacun(e) respecte un protocole strict, et quand ils viendront ici, ils seront dans une bulle afin d’éviter les interactions avec la population. Une fois en dehors de leur quarantaine, ils n’auront toujours pas d’interactions avec la population. »

Ces conditions, les joueuses les respectaient scrupuleusement. Depuis plusieurs semaines, les regroupements se faisaient déjà en mode bulle, avec tests PCR réguliers. La sélection féminine de Hongrie s’était même fait vacciner pour l’occasion. À leur arrivée à Halifax, les équipes devaient rejoindre leur hôtel où elles devaient respecter une quarantaine individuelle pendant plusieurs jours. Ensuite, chaque joueuse ne devait rejoindre leurs coéquipières que pour les entraînements, les interactions avec les hockeyeuses adverses ne pouvant se produire qu’au moment des matchs. 14 jours d’isolement individuel et une bulle propre à chaque équipe, en plus de la bulle observée dans le pays d’origine, tout semblait réuni pour disputer ce Mondial féminin dans des conditions strictes. Pas assez apparemment pour la province de Nouvelle-Écosse.

jennifer harss / Photo : Timo Savela
L’incontournable gardienne allemande Jennifer Harss n’aura pas l’occasion de parader à Halifax (Photo : Timo Savela)

Longtemps incertain, puis décalé du 7-17 avril au 6-16 mai, un protocole strict salué par le médecin n°1 de la Nouvelle-Écosse, plus aucun doute ne planait sur ce tournoi, les Américaines allaient remettre leur titre en jeu. C’était sans compter sur un changement de cap particulièrement violent. « À cinq heures du matin, c’était bon. À sept heures et demi, ça ne l’était plus », avouait Tom Renney, le président de Hockey Canada.

Violente décision comme le constatent les principales victimes de cette affaire, les joueuses. Parmi elles, Marie Delarbre, née d’un père français, Patrice, et d’une mère allemande, et qui représente l’Allemagne : « Nous étions tristes et choquées. Nous devions prendre l’avion le lendemain, nous avions déjà fait les bagages. Je ne pense pas que ce soit normal, mais avec ce coronavirus, on ne sait jamais. »

Cette décision fait suite au renforcement des restrictions dans cette province à l’extrême est du pays. Au Canada, les gouvernements locaux sont gestionnaires de la pandémie sur leur secteur. Si la Nouvelle-Écosse demeure peu exposée aux contaminations – 1 938 cas positifs et 67 décès depuis le début de la pandémie pour une population de 1 million d’habitants – c’est qu’elle est l’un des endroits les plus stricts au monde. Le gouvernement interdit en ce moment les déplacements vers cette province, sauf voyage essentiel et hormis les résidents de Nouvelle-Écosse. Jeudi, le gouvernement néo-écossais a annoncé un confinement à Halifax et ses environs après la confirmation de 38 nouveaux cas.

L’annulation du Mondial féminin, quand bien même la plupart des joueuses avaient préparé leurs bagages, en est un exemple. L’IIHF s’est dit prise au dépourvu, son président René Fasel exprimant sa déception, persuadé que les mesures nécessaires étaient prises pour protéger les joueurs, les officiels, ainsi que les spectateurs dont une certaine quantité était autorisée.

Pas de plan B

Là où les règles sont plus strictes que partout ailleurs dans le Canada, depuis des mois, l’IIHF ne s’est donc pas doutée de la fragilité du projet, sans prévoir par sécurité une solution de repli. Le manque d’anticipation de la part de la fédération internationale a d’ailleurs été pointée du doigt.

C’est d’autant plus frustrant que le Mondial U20 masculin s’est tenu à Edmonton du 25 décembre au 5 janvier, malgré un contexte sanitaire moins favorable. S’agissant du Mondial U18, l’IIHF a su faire preuve d’anticipation en prenant la décision, en février dernier, de le déplacer du Michigan au Texas, il débutera lundi à Frisco. La Lettonie accueillera également le Mondial masculin dans moins d’un mois, après que l’IIHF a retiré sous la pression le Belarus de la co-organisation. Malgré le contexte sanitaire toujours tendu ou une situation politique houleuse, l’IIHF a tenu ses engagements pour les compétitions masculines. L’annulation du seul tournoi féminin de la saison sonne comme une injustice. Une nouvelle année sans Mondial U18 féminin était déjà perçue comme un affront, l’annulation du Mondial féminin en Nouvelle-Écosse, en plus des divisions inférieures déjà sacrifiées, est une catastrophe.

jenni hiirikoski et Olga Sosina / Photo : Timo Savela
Jenni Hiirikoski et Olga Sosina, respectivement capitaines de la Finlande et de la Russie, priées de rester chez elles. (Photo : Timo Savela)

Depuis le 14 avril, l’équipe du Canada était réunie à Halifax et respectait déjà les règles locales. L’une de ses attaquantes, Sarah Nurse, jugeait cette décision injuste et douteuse auprès de l’agence de la Presse Canadienne : « Sans pointer du doigt ni blâmer, car nous ne pouvons pas comparer le lieu de ce tournoi à n’importe quel autre, chaque gouvernement suit ses propres directives, donc je veux être très claire. Mais j’ai tout de même le sentiment qu’il est difficile de ne pas y voir une question de genre, parce que cela semble être un peu la tendance. »

Scandalisée également, la star américaine Kendall Coyne Schofield, qui a notamment écrit dans un post Tweeter : « Il n’y a pas eu un seul cas positif. Chaque pays, chaque joueuse, chaque membre du staff, tout le monde s’est engagé à respecter les protocoles décrits par les responsables de la santé de la Nouvelle-Écosse, et nous avions réussi à faire tout ce qui nous a été demandé afin de concourir en toute sécurité. Jusqu’à ce qu’on nous dise que nous ne pouvions plus. Nous sommes atterrées, dévastées pour tant de raisons. Et d’apprendre qu’il n’y avait pas de plan d’urgence, que l’IIHF laisse aujourd’hui 250 des meilleures joueuses du monde rentrer chez elles avec un « nous cherchons de nouvelles dates », c’est tout simplement inacceptable. »

Un mélange d’incrédulité, de choc et beaucoup d’émotions, voilà comment Gina Kingsbury, ex-mentor de l’équipe de France féminine et désormais directrice des équipes nationales du Canada, a décrit aux médias la réaction au sein de l’équipe canadienne, qui comptait encore 47 candidates pour la liste des 25. Un cocktail infect que partage chacune des joueuses qui se sont préparées, sacrifiées, démenées depuis des mois en respectant les divers protocoles. Tous ces efforts anéantis.

Une lumière vitale pour la discipline

Déjà annulé en 2020, le Mondial féminin fait donc face à une deuxième annulation, alors que la discipline est dépendante de la lumière médiatique générée par les compétitions internationales pour être valorisée. D’autant que les meilleures joueuses du monde, qui ont créé leur association PWHPA, attendent toujours de disposer d’une vraie ligue professionnelle en Amérique du Nord. Celles-ci ont poursuivi les initiatives aux États-Unis à travers divers évènements dont des matchs sur les glaces NHL (New York, Chicago, St. Louis). C’est justement ce rapprochement qui pourrait devenir le salut du hockey féminin, les joueuses de la PWHPA en sont convaincues : que la NHL leur tende la main, comme la NBA a pu le faire en créant la WNBA… il y a un quart de siècle.

En attendant, cette annulation est donc un nouveau coup dur pour le hockey féminin, un revers de plus. Face au tollé général, René Fasel a publié une lettre vendredi à destination des joueuses. Dans ce communiqué, le président IIHF confirme l’imprévisibilité de la situation, il a exprimé son désaccord avec les autorités néo-écossaises mais aussi l’impossibilité de recourir instantanément à une solution de secours. Il a également rappelé son souhait d’organiser ce Mondial 2021, à moins d’un an des Jeux olympiques d’hiver de Pékin. Fasel a tenté de sauver les apparences mais les explications ne pourront que difficilement satisfaire les joueuses.

Un report pour cet été est toutefois envisagé, si la situation sanitaire le permet. Selon le journaliste de TSN Darren Dreger, des options semblent se dessiner à Dallas, Edmonton et en Finlande pour un tournoi fin août / début septembre. Pour l’attaquante de l’Allemagne Marie Delarbre, tout est encore indécis : « Nous verrons si jouer ce Mondial sera possible, mais je ne pense pas que ce sera au Canada. »

Le sélectionneur de la Finlande Pasi Mustonen a clairement partagé son scepticisme à Yle : « Maintenant, tout le monde panse ses blessures et compte ses pertes financières. Le tout, c’est de savoir si un report est réalisable financièrement. Il faut déjà que les diverses fédérations essuient ce revers lourd, qui se compte à des dizaines de milliers d’euros. Personnellement, je ne pense pas que les matchs du Mondial seront disputés cet été. »

En plus d’avoir les garanties financières, encore faudrait-il être sûr, cette fois-ci, de la tenue de ce Mondial. Car les promesses non tenues, les joueuses en ont bien trop l’habitude.

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