Les Oilers limogent Peter Chiarelli

386

« Enfin ! » sera sans doute le principal commentaire des supporters de la mythique franchise de l’Alberta, tant le mandat du controversé dirigeant aura été marqué par des décisions hors sujet. Âgé de 54 ans, Peter Chiarelli a semblé en perpétuel décalage avec les tendances et styles de jeu à la mode, et paru surfer sur ses succès précédents. Ces derniers temps, au fil des mauvais résultats, l’atmosphère délétère ne pouvait aboutir qu’à ce seul verdict.

Des débuts prometteurs

Sa carrière est jalonnée d’échanges et signatures de joueurs douteux. Pourtant, sa carrière avait plutôt bien débuté.

Après s’être fait les dents aux Senators d’Ottawa, dont deux ans en tant qu’assistant du manager général, l’ancien capitaine de Harvard fut nommé à la tête des Bruins de Boston le 26 mai 2006. Il fut ainsi récompensé d’une coupe Stanley en 2011 lorsque l’équipe du Massachussets se débarrassait de Vancouver en sept manches.

Parmi les mouvements clés, les acquisitions de Rich Peverley et Chris Kelly, précieux joueurs de soutien. Mais à quel prix : Peverley débarquait en février 2011 en compagnie de l’ancien premier choix Boris Valabik, un défenseur pur qui ne fera pas carrière, contre Mark Stuart, défenseur solide qui jouera sept saisons à Atlanta/Winnipeg, et surtout… Blake Wheeler, devenu l’un des meilleurs passeurs de la ligue depuis plusieurs saisons.

Ce titre 2011 montrait déjà les choix stratégiques du manager : le goût des joueurs de gros gabarit, des défenseurs physiques et « stay-at-home ». Dès 2007, les acquisitions de joueurs comme Dennis Wideman, Adam McQuaid, Aaron Ward ou Andrew Ference au détriment d’attaquants comme Brad Boyes ou Kris Versteeg donnaient le ton… En 2009, Chiarelli éliminait Phil Kessel de l’équation, récoltant des choix de draft devenus notamment Tyler Seguin et Dougie Hamilton. Les transactions suivantes, mineures, ne conduisirent vers aucune bonne surprise.

Cet état de grâce du titre 2011 ne dura pas : l’échange de Tyler Seguin, la jeune star montante jugée trop individualiste, le 4 juillet 2013, ne rapporta pas grand chose. Loui Eriksson ne fut que l’ombre de lui-même, Reilly Smith et Joe Morrow disparurent assez vite des écrans radar. Une série de mauvaises saisons conduisirent à l’éviction du dirigeant le 15 avril 2015. Il ne resta pas longtemps sans emploi : Edmonton sautait sur l’occasion de recruter un « bâtisseur de champion » le 24 avril.

Le cirque Edmonton

Les Oilers version Chiarelli prirent tournure dès la première conférence de presse : le mot « heavy » (lourd) fut prononcé pas moins de vingt-trois fois (!). Le manager général avait remporté la coupe avec une équipe de Boston extrêmement physique et provocatrice, et il semblait désireux de jouer cette carte. Le succès de Los Angeles en 2012 et 2014 semblait aller dans ce sens : les Kings, adeptes eux aussi d’un jeu très physique, paraissaient confirmer la tendance. Une erreur stratégique majeure, car la tendance tourna très vite vers les petits gabarits et la vitesse…

La première décision de Chiarelli fut très facile : sélectionner Connor McDavid en numéro 1 de la draft 2015, fin juin. Ce sera quasiment la seule bonne décision en trois ans et demi. Car pour entourer le joueur le plus rapide du monde, il décida de camper sur ses positions : du gros gabarit costaud.

Le même jour, Chiarelli inquiétait déjà ses supporters. Les Oilers, gavés de choix de draft après tant de mauvaises saisons, auraient pu bâtir un effectif très solide pour entourer leur jeune prodige. Chiarelli choisissait de céder les 16e et 33e choix pour obtenir le défenseur Griffin Reinhart, un défenseur pur de grand gabarit, ancien top-5 de draft. Les Islanders étaient tout heureux de choisir Matthew Barzal avec le 16e choix, puis de parvenir à céder le 33e choix afin de piocher plus haut, 28e, Anthony Beauvillier. Deux joueurs NHL en pleine ascension aujourd’hui.

Reinhart ne jouera que 29 matchs à Edmonton avant d’être envoyé en AHL, puis perdu à Vegas en 2016 lors de la draft d’expansion. Dans cette première draft, Chiarelli cédait même trois autres choix afin d’obtenir le gardien Cam Talbot, doublure des Rangers de New York. Bilan : cinq choix de draft perdus, aucun jeune joueur obtenu en retour pour un gardien aux références très moyennes comme seule consolation… Premier round : perdu.

Le 1er juillet 2015, Chiarelli se lançait sur le marché des agents libres. Si Andrej Sekera et Mark Letestu furent des acquisitions honnêtes – Sekera fut clairement le défenseur numéro 1 pendant deux ans et demi avant de se blesser – cela n’empêcha pas Edmonton de manquer les playoffs 2016.

Chiarelli repartait à l’assaut en 2016. Une draft qui débutait par une bonne surprise, quand Jesse Puljujärvi tombait d’un top-3 annoncé aux mains des Oilers, au quatrième rang. Il faut croire que le manager de Columbus Jarne Kekäläinen avait senti le coup venir en privilégiant Pierre-Luc Dubois en numéro 3… Car, trois ans plus tard, Puljujärvi continue à faire l’ascenseur entre AHL et NHL et figure dans les rumeurs de transfert. Derrière le Finlandais, aucun joueur parmi les neuf sélectionnés n’a, pour l’instant, foulé une glace NHL. Deuxième round : perdu.

L’échange incroyable

HALL Taylor 160506 341Chiarelli n’avait pas fini et sortait un échange hallucinant le 29 juin 2016. Il envoyait l’ailier rapide Taylor Hall aux Devils du New Jersey, contre le seul défenseur Adam Larsson, faisant tomber de leur chaise tous les observateurs. Hall paraissait servir de bouc-émissaire aux problèmes de l’équipe et fut « massacré » par presse interposée, accusé de causer une mauvaise ambiance dans le vestiaire. En retour, un jeune défenseur pur aux qualités offensives limitées, mais qui rentrait dans le « moule » du style de jeu : grand, costaud, physique… Ironie du sort, Hall remportait en 2018 le titre de MVP de la ligue, avec une fantastique saison de 93 pts – sans parler du trophée Calder de Barzal.

Chiarelli espérait que Ryan Nugent-Hopkins et Leon Draisaitl remplaceraient la production de Hall en deuxième ligne, mais aucun des deux ne semble réussir à produire sans McDavid. Cette semaine, Larsson avouait publiquement qu’il n’avait jamais joué aussi mal de sa vie. Il n’est pas du tout le défenseur de première paire espéré, et n’a pas réglé les soucis défensifs de l’équipe. Troisième round : perdu.

Quelques jours plus tard, Chiarelli entamait le marché des agents libres et liait les mains de la franchise pour des années. Le 1er juillet 2016, Milan Lucic, auréolé d’une coupe Stanley 2011 avec Boston (30 buts et 62 pts, record de carrière) signait une offre de 7 ans et 42 millions de dollars, qui fit encore hérisser le poil des supporters. Le gros gabarit symbolisait le style de jeu « à la Chiarelli » mais cela semblait cher payé pour un ailier qui peine depuis à atteindre le plateau des vingt buts. Pire, la structure même du contrat rendait quasi impossible son rachat éventuel, sans parler d’une clause de non-échange bloquée jusqu’en 2021… Six millions par an gelés pour Lucic, auteur de 15 buts en 132 matchs depuis 2017 : cela fait cher le but. Quatrième round : perdu.

Consolation, Edmonton réussissait une très bonne saison 2016-2017 et retrouvait enfin les playoffs. Chiarelli, toujours critiqué, sauvait donc sa tête et pouvait se dire que l’équipe avait enfin trouvé la lumière. C’était mal anticiper un effectif clairement bancal : Talbot avait joué en sur-régime, la défense également, et le banc restait indigent.

Le 22 juin, Chiarelli continuait à démolir ses lignes d’attaque en trouvant un nouveau bouc-émissaire : Jordan Eberle, coupable de n’avoir marqué aucun but lors des treize matchs de playoffs du printemps. En retour, Ryan Strome, ancien top-5 de draft des Islanders qui avait connu une saison de 50 pts en 2015 – il faut croire que l’escroquerie Reinhart n’avait pas suffi. Strome, une valeur bien moins sûre qu’Eberle, au salaire moins élevé. Le départ de l’international canadien était donc justifié par la volonté de tenir sous le plafond salarial – qui se serait très bien porté sans Lucic, merci. Cinquième round : perdu.

Le 23 juin 2017, Chiarelli prolongeait le défenseur pur, rugueux et physique – on connaît la chanson : Kris Russell, sans doute l’arrière le plus controversé et symptomatique de la lutte entre les fans des statistiques avancées et ceux du hockey « à l’ancienne ». À 4 millions par an le défenseur, et ce jusqu’en 2021, était-ce bien raisonnable au lendemain du départ d’Eberle pour motif financier ? Sixième round : perdu.

Edmonton manquait alors les playoffs pour la douzième fois en treize ans. Les 108 pts de McDavid menaient la NHL, mais n’empêchaient pas son équipe de finir à 17 pts des phases finales, illustration forte du manque de soutien de la jeune superstar.

Muselé par le plafond salarial – Edmonton n’est qu’à 50.000 dollars du plafond ! – Chiarelli ne put que signer Alex Chiasson après un essai fructueux au camp d’entrainement 2018-2019, et procéder à des mouvements cosmétiques. Il faut maintenant digérer les 8,5 millions de Draisaitl (jusqu’en 2024-25) et les 12,5 de McDavid jusqu’en 2025-26. Le quart de la masse salariale sur seulement deux joueurs – sans parler des 6 millions de Lucic. On a déjà parlé des 6 millions de Lucic, non ? Oui ? Plusieurs fois ? Mais quand même… 6 millions !

Des choix qui pèsent

Outre ces mouvements de grands noms, Peter Chiarelli a aussi plombé la masse salariale avec des essais-erreurs. On citera pèle-mêle :
-l’échange de Boyd Gordon en juin 2015, à qui il ne restait qu’un an de contrat, contre Lauri Korpikoski, à qui il en restait deux. Edmonton finira par racheter la dernière année du Finlandais. Bénéfice net : pertes.
-en juin 2017, le rachat du contrat de Benoit Pouliot, joueur utile en infériorité, qui signera encore 13 buts à Buffalo en 2017-2018. Edmonton doit encore 1.333.333 dollars par an jusqu’en 2020-21 à l’ailier, qui pèsent sur le salary cap.
-le rachat du contrat du défenseur Eric Gryba – vous savez, le gros défenseur pur, physique, dont Ottawa ne voulait plus, et qui joue en AHL désormais ? (300.000 dollars par an jusqu’en 2019-2020)
-l’acquisition coûteuse cet hiver du défenseur Brandon Manning, 2.250.000 dollars jusqu’en 2019-2020, mis en tribune lors de quatre des sept premiers matchs alors que la défense est pourtant décimée par les blessures. Un Manning régulièrement en bas de tableau dans les statistiques de possession. Chicago, qui cherchait à alléger sa masse salariale, dit merci.
-le sacrifice de Ryan Strome, qui jouait correctement en troisième ligne et infériorité, envoyé aux Rangers contre Ryan Spooner, un ex-Bruins que Chiarelli connaît bien – y compris ses limites. La mise au ballotage du joueur (2.025.000 dollars jusqu’en 2019-2020) transforme donc Eberle en joueur de ballotage.
-l’éviction de Todd McLellan en tant qu’entraîneur, remplacé par Ken Hitchcock. Le vétéran a bien réussi à serrer les boulons défensifs les premières semaines, faisant disparaître en retour le jeu offensif, mais ce fut un feu de paille au niveau des résultats.

Ultime décision de Chiarelli ? Signer le gardien Mikko Koskinen jusqu’en 2021-2022 cette semaine. Un contrat de trois ans, à 4.500.000 dollars (!) l’année avec une clause de non-échange (!) pour un gardien de trente ans, plutôt bon en KHL mais qui, malgré tout, ne compte que 27 matchs NHL, dont la moitié de médiocres. Après 93% d’arrêts et une fiche de 11-3-1 sur ses seize premiers matchs en carrière, Koskinen est à 88% et 2-8-0 sur les douze suivants. Pas sûr qu’il soit vraiment sur la pente ascendante…

Trente heures plus tard, Nicholson informait Chiarelli de son limogeage durant la deuxième pause de la défaite 3-2 contre Detroit, Koskinen concédant trois buts en vingt-sept tirs. Nicholson souhaitait éviter un départ difficile en fin de match, qui aurait sans doute été digne de celui de Gerard Gallant et son taxi en Caroline en 2016…

Une franchise détruite

Edmonton termine cette ère Chiarelli dans une situation pire qu’à son arrivée. Les Oilers disposent d’une ligne dominante, celle de McDavid avec Draisaitl et Nugent-Hopkins. Avec ce trio sur la glace, Edmonton compte 55% de possession, quasiment le plus haut total de la ligue. Malheureusement, n’importe lequel des trois autres trios se classe alors 31e et dernier de la ligue en possession. On ne trouve aucune profondeur offensive.

La défense ne vaut pas mieux. Oscar Klefbom a été propulsé défenseur numéro 1, mais, blessé, il voit son équipe couler. La fiche est de 6-12-1 sans lui et on peut se demander comment une équipe peut s’écrouler à ce point sans un seul joueur.

Le plafond salarial est muselé, la faute aux énormes contrats donnés à des poids morts. Edmonton figure dans le top-5 de la ligue en dépenses, avec l’une des plus petites marges de manœuvre de toute la NHL. Le système de prospects est quasi vide de potentiels joueurs d’impact.

Bob Nicholson et son staff d’anciennes gloires des années 80-90 – Craig McTavish, Kevin Lowe, Scott Howson – en portent autant de responsabilités que Peter Chiarelli.

Edmonton n’est malgré tout qu’à trois points des playoffs, dans une conférence Ouest digne d’une course d’escargots. Au tour de Keith Gretzky, ancien assistant du manager général et frère de la légende Wayne, de tenter sa chance, par intérim…

Les commentaires sont fermés.

porta. sed lectus Praesent elementum nunc