Luc Tardif : « Nous n’avons pas joué en équipe »

Photo Michel Bourdier
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Au lendemain de la relégation de la France en Mondial de D1A, le président de la FFHG et trésorier de l’IIHF, Luc Tardif, a répondu aux questions d’Hockey Archives. Son avis sur le tournoi, de la préparation au style de jeu, mais aussi la projection sur l’avenir, la formation… Une discussion d’une heure, franche et ouverte.

***Merci de prendre le temps de répondre à nos questions. La France est donc reléguée, quel bilan tirez-vous de ce Mondial ?

Je ne vais juste répondre quand ça va bien, c’est naturel de répondre !

Nous avons fini le tournoi comme nous l’avons commencé. Nous avions une avance de 4-2 contre les Danois, là de 3-0 contre la Grande-Bretagne. Nous n’avons pas maîtrisé la situation ou adapté notre stratégie en fonction des événements. C’est désappointant c’est sûr.

Mais objectivement, au vu des matchs de préparation et l’absence des leaders, le but restait le maintien, et avec des craintes.

Nous l’avions dit au début de saison : c’était l’année de tous les dangers. L’effectif n’était pas au complet, nous avions beaucoup de jeunes en défense en même temps pour leur première ou deuxième compétition. Comme Gallet et Thiry, qui avaient un rôle plus important cette année. Beaucoup de nouveaux joueurs, un nouveau coach avec un nouveau système – comme l’Autriche finalement, et avec le même résultat. C’est toujours difficile.

Mais peu importe le coach, il faut savoir s’adapter. Ce n’est pas la première fois que l’on est confrontés à ce type de matchs : souvenons-nous de 2015 contre la Lettonie, et là nous avions l’effectif au complet !

Sur un match, on ne sait pas ce qui peut arriver. Ceci dit, il n’y avait pas beaucoup d’expérience de ce genre de matchs dans cette équipe, sauf quelques joueurs.

C’est une déception c’est certain. On l’avait en main, et on l’a donné à l’adversaire. Une fois revenus au score, la fatigue est venue et le mental a entamé le physique. À 3-2 en rentrant au vestiaire, on lisait dans la gestuelle des joueurs qu’ils étaient inquiets. Ils avaient la tête basse alors que rien n’était perdu.

***Justement, ce n’est pas le rôle du coach de tempérer cette baisse de moral, redynamiser l’équipe ?

Il faudra analyser à froid. Tout au long du tournoi, et c’était flagrant contre la Grande-Bretagne, nous n’avons pas joué en équipe. On n’a pas senti un punch d’équipe. Il va falloir regarder la sélection, mais je ne m’en mêle jamais, ce n’est pas mon rôle. Mais étudier le processus, oui : quels étaient les critères, qu’est-ce qu’on a demandé aux joueurs, et regarder tout ça.

L’appartenance à l’équipe de France elle doit se faire sur la glace. Est-ce que le nouveau système était adapté à l’équipe ? On fera le point, il y aura une réunion technique et surtout, on parlera de l’avenir.

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***Comment aborder le prochain Mondial de D1A ?

Vous savez, je viens d’être chairman du mondial de D1A au Kazakhstan… ça joue ! On va y trouver des clients et il va falloir se dépouiller.

Nous sommes descendus, et nous ne sommes pas les seuls. C’est la première fois depuis la création de la fédération. Il faut le voir comme un point d’étape, comme d’autres l’ont vécu – la Slovénie par exemple, qui peine à remonter et fait l’ascenseur.

Antoine Roussel et Pierre-Édouard Bellemare m’ont envoyé un mail juste après le match et m’on écrit « Ce n’est pas grave, on va rebondir ! ». C’est sans doute cela qui nous manquait.

De toute façon, même en jouant à ce niveau, cela fait longtemps que je n’ai pas vu une équipe de France aussi faible. Il faut le relativiser : le Danemark n’a pas fait beaucoup mieux, la Norvège non plus avec une génération qui est en train de partir.

Maintenant, il faut relever ses manches. Regarder ce qu’on a fait. Les joueurs ont vu ce qu’il ne fallait pas faire à ce niveau. Cela ne sert à rien de pleurer, il faut préparer le TQO (Tournoi de qualification olympique), analyser froidement et ne pas se parler à peu près !

***Revenons au tournoi : est-ce un problème d’adaptation au système ?

Nous avons pêché sur les dégagements de zone : est-ce que les défenseurs étaient trop isolés, par exemple ? Il faudra étudier les vidéos.

Nous avons fait un bon match contre la Finlande, avec une débauche d’énergie : est-ce que nous en avions gardé suffisamment sous le pied ? Cela dit, l’Autriche avait reposé trois joueurs majeurs et cela ne leur a pas servi non plus.

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C’est nous qui avons les responsabilités. Sur les réseaux sociaux, il y a beaucoup de coachs de canapé…

Même avec nos petits moyens, nous avons fait un bon match contre le Canada. Le problème c’est que nous avons fait les intermittents du spectacle. Il nous a toujours manqué un tiers-temps : on fait un super match et la lumière s’éteint, comme contre la Slovaquie dès le début du troisième. Ou contre les États-Unis où le 7-1 est sévère, avec un bon deuxième tiers.

Le système, c’est une chose, mais encore faut-il avoir les joueurs pour le jouer. Il y a une adaptation à faire des deux côtés.

Cela étant dit, le mot d’ordre à la FFHG, c’est la stabilité – même si pour certains c’est un défaut. Il ne faut pas céder à la précipitation. Nous allons regarder avec l’entraîneur, faire le point sur ce qui s’est passé, avec la DTN, étudier la préparation…

Notre calendrier pré-mondial était très chargé, avec la Russie, la Lettonie, la Suisse. Est-ce que l’on est arrivés à genoux ? La Grande-Bretagne a fait peu de matchs, et au cours de la saison leur programme international est très allégé.

Les Britanniques n’ont pas fait un mauvais Mondial. Ils étaient compacts, combatifs, ils ont joué en équipe. Le fameux fighting spirit, et c’est ce qui nous a manqué. Après, il ne faut pas oublier qu’en prolongation nous avons eu plusieurs palets tout proches de franchir la ligne.

Le problème du jeu produit se serait de toute façon posé même avec le maintien. Un électrochoc comme celui-ci est parfois nécessaire.

***Quel impact sur votre rôle à l’IIHF et le congrès ?

Les grosses nations ont mis plutôt des gros scores. Le Mondial a eu lieu plus tard, et beaucoup de joueurs de NHL sont venus, sauf pour nous ou quelques autres. La Russie, la Suisse… ils ont eu leurs meilleurs joueurs, et cela donne de gros écarts. Même l’Allemagne ou le Danemark ont parfois explosé.

Les Russes aimeraient descendre à 12, c’est une rengaine ancienne qui s’était calmée ces dernières saisons avec des scores plus serrés et quelques surprises.

Nous allons rester vigilants là-dessus et nous battre. Pour commercialiser, 16 équipes c’est bien mieux et le rôle de l’IIHF c’est le développement. Tous les sports augmentent d’ailleurs le nombre de pays à leurs compétitions – football, rugby… Nous irions contre l’histoire.

Infront, l’organisateur, veut garder 16 équipes, car ils savent que plusieurs pays dont le nôtre sont en plein développement.

Et, pour éteindre les théories du complot, non, l’IIHF n’a pas intérêt à favoriser la Grande-Bretagne. La relégation de la France a été un choc pour tout le monde, personne ne s’y attendait.

***La Grande-Bretagne apporte un gros public…

Oui, les affluences ont été très bonnes et indépendantes des résultats : la Slovaquie par exemple a été éliminée mais les supporters ont répondu présent.

Le public français, lui, reste à la maison et raconte des âneries sur Internet. Même quand nous avons eu le Mondial chez nous, nous avons eu la chance que les pays étrangers répondent présent.

On a essayé d’aider le club des supporters mais même entre eux ils ne voulaient pas s’asseoir ensemble… Je reviens du Kazakhstan – c’est loin le Kazakhstan ! – et il y avait 600 Hongrois. Oui, clairement, on a « des croûtes à manger » dans ce domaine.

La descente est logique sur l’ensemble du tournoi, compte tenu du hockey proposé. Nous en profiterons pour rebondir, mobiliser les gens qui avaient un peu oublié que la descente était possible. Nous avons en France les énergies pour remonter.

***Comment préparer le TQO ?

Le TQO n’est pas perdu : on a vu la Slovénie se qualifier aux derniers Jeux en évoluant en D1. On doit se regrouper et se servir du Mondial pour préparer. Les dates du Mondial sont plus avancées, nous n’aurons peut-être pas tout le monde.

Les plus jeunes auront pris de l’expérience et espérons qu’ils s’appuient dessus pour progresser. L’adaptation au système de jeu aura bénéficié de plus de temps. Peut-être faut-il du sang neuf ? Privilégier les joueurs avec un état d’esprit de guerrier. Nous verrons s’il y a des retraites internationales.

Parmi les problèmes auxquels nous sommes désormais confrontés, il y a les contrats, les blessés. C’est nouveau pour nous, mais nous ne sommes pas les seuls. Le Danemark était privé de plusieurs joueurs, la Norvège de Zuccarello…

Il faut comprendre les joueurs, aussi : ils disputent des saisons de cent matchs, ce ne sont pas des machines. On l’a vu sur la fin de saison de Texier, ballotté un peu partout avec du hockey de très haut niveau et qui arrive ici, rincé, joue à peine descendu de l’avion… Il a mieux fini le tournoi, d’ailleurs.

J’espère qu’on aura peu le problème des contrats, mais c’est une problématique qui existe et parfois, les joueurs voudraient venir mais n’ont pas le choix.

Quand ça va mal, c’est là que l’on voit sur qui on peut compter.

***Pouvait-on organiser le Mondial de D1A ?

Nous pouvions, mais les relégués ne sont pas prioritaires. Nous pouvions postuler seulement s’il n’y avait pas d’autres candidats.

C’est un Mondial difficile à organiser financièrement, car il est plus difficile de mobiliser sponsors et partenaires publics.

***Financièrement, cette relégation est un manque à gagner ?

Non, ce n’est pas une grosse perte. Cela casse plutôt la dynamique, un peu les relations avec les sponsors, mais tout cela se mesurera plus tard.

***Et sur le plan médiatique ?

De toute façon, nous avons plus de couverture quand nous avons de mauvais résultats que quand nous en avons des bons ! Quand je vois le monde qu’il y avait pour Suisse-République Tchèque… On a du chemin à faire car il y a très peu de suiveurs.

Si à Paris nous avions eu cette équipe, j’imagine les réactions. Mais nous avions tous nos joueurs, récolté quatre victoires et fait jeu égal avec les meilleurs. Là, on voit que Auvitu nous a manqué derrière.

Rech a progressé, a pris de la carrure et il a signé dans un bon club, Wolfsburg. C’est un concours de circonstances : Roussel serait venu, PiEd qui se blesse au dernier match, il serait venu aussi…

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***Avec la relégation des U20, et le maintien de justesse des U18, le problème n’est-il pas plus profond ?

Oui, cela m’inquiète plus. Nous avons des progrès dans les staffs, mais cela ne se fait pas du jour au lendemain. Beaucoup de jeunes sont partis à l’étranger et il y a eu beaucoup d’échecs. Ils sont revenus, à la recherche de stabilité et, par exemple, pour être soignés !

Auvitu par exemple, Sacha Treille en République Tchèque. Nous avons des staffs médicaux plus étoffés, alors que dans certains pays c’est un peu marche ou crève.

La Magnus à 44 matchs est toute récente, ce n’est que la deuxième saison et tout le monde n’a pas absorbé cela. On va continuer.

Notre championnat junior commence à avoir des entraîneurs et un staff depuis deux saisons. J’ai assisté aux finales et le niveau était intéressant.

On parle d’aller à l’étranger, mais il y a un paquet d’échecs. En sept-huit ans, à peu près cinquante sont allés en Suisse, et où sont-ils maintenant ? Perdus. On en avait plus que d’habitude cette année et on a vu le résultat chez les U20 et U18. Ils servent de licence suisse, font trois ou quatre clubs dans la même année avec des rôles mineurs.

***N’y-a-t-il pas un excès de confort chez nos joueurs en Magnus, qui ne se confrontent pas à la difficulté dans d’autres championnats ?

Je ne crois pas. Dans les clubs compétitifs, tout du moins. Nous avons de très bons préparateurs physiques, qui sont même recrutés ailleurs, comme Adrien Valvo en Suisse. Tout n’est pas linéaire en Magnus, il y a des progrès à faire certes. Mais on voit les évolutions : il y a maintenant des directeurs sportifs, des chargés de communication… avant, il y avait le président qui avait les clés des placards et c’est tout. Il ne faut pas oublier que cette structuration est récente.

***Revenons sur les jeunes : vous parliez d’inquiétude pour les U18-U20 ?

Oui, il y a de l’inquiétude. Avant, il n’y avait que deux-trois clubs et le championnat n’était pas étoffé. La saison se résumait à trois équipes, qui se promenaient le reste du temps et faisaient donc n’importe quoi par facilité. Ils avaient alors du mal à s’adapter aux Mondiaux, cela prenait quelques matchs et c’était trop tard.

Nous voulons changer cela avec le plan de formation dès les U16. Créer un chemin plus linéaire : identifier les potentiels, voir rapidement ceux qui peuvent progresser. Appliquer un système de jeu commun en U16, U18, U20.

Avant, chaque sélectionneur avait son profil préféré – imaginons qu’un préfère les petits rapides, l’autre les grands costauds par exemple. Là, nous voulons les faire évoluer dans un système de jeu, apprendre l’éthique de travail, l’hygiène de vie, la préparation physique.

Personne jusque là ne faisait le fil entre les sélections. Nous avons donc fini à notre place en U20. Tout cela prend du temps, mais nous avons désormais Philippe Bozon à plein temps.

Ce que je ne veux pas, ce sont des joueurs qui veulent utiliser l’équipe de France pour briller et trouver un contrat. J’aime moins cette attitude. Est-ce que c’était un problème cette année ? C’est à étudier, discuter avec les joueurs. Je n’interviens pas dans la sélection, mais je regarde. Nous devons recruter des gagnants, pas des joueurs habitués à perdre et qui se disent « comme d’habitude ».

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***Faut-il un préparateur mental ?

Pourquoi pas, cela s’étudie.

En hockey, vous pouvez gagner ou perdre. Mais il y a alors deux façons de perdre. La première, c’est pleurnicher, rejeter la faute sur les autres – arbitres, coéquipiers. Or, ce n’est pas la faute à pas de chance. Nous n’avions pas le niveau, pas la constance.

La deuxième façon, c’est de prendre ses responsabilités. Nous sommes tous dans le même bateau. On va regarder ça, analyser à froid. On doit se parler, voir ce qu’on a fait, pourquoi on l’a fait de cette manière, comment on l’a fait… Et en tirer des enseignements. Nous devons nous focaliser sur les JO et ce sera peut-être l’inverse de d’habitude : la D1 mais les JO !

Nous nous appuierons sur cet échec pour faire mieux et ça ne sera pas difficile.

Côté calendrier, il faudra voir les répercussion sur les matchs internationaux. Grâce à l’Euro Hockey Challenge, nous avions la possibilité de jouer de grosses nations, nous espérons que ça sera encore le cas.

Luc Tardif apporte par ailleurs quelques précisions sur d’autres thématiques :

***Les naturalisés

J’ai regardé un peu les autres pays et beaucoup ont des naturalisés. La Suisse en a sept, la Grande-Bretagne 9, le Kazakhstan 4 ou 5…

Nous avons souhaité ne pas le faire. Nous n’avons que Dame-Malka, dont le père est Français. Il est vrai que nous avons connu une expérience malheureuse avec Alexandre Rouleau, qui n’a fait qu’un Mondial et au revoir. En France, les naturalisations sont compliquées. Mais sur des postes-clés, la question est ouverte, sans pour autant tomber dans l’excès d’Albertville.

***La KHL

La relégation aura sans doute un impact dans leur envie de venir en France. L’installation d’une équipe à Paris aurait sans doute eu un impact pour faire venir des joueurs de bon calibre et, à terme, envisager des naturalisations. C’est un paramètre que nous avions en tête en réfléchissant à ce dossier.

Là, avec la relégation, la KHL n’est pas d’actualité. Il reste de toute façon le problème de patinoire : il n’y a pas assez de dates libres à l’AccorHotels arena. Nous travaillons pour que la nouvelle arena de Paris 2024 puisse accueillir la glace, mais ce n’est pas gagné, ils ne sont pas emballés.

***Pour résumer

C’est une grosse déception, je ne suis pas content. Il y a beaucoup de choses que nous n’avons pas bien fait. Il faut cependant prendre du recul : avec une équipe au complet, cela aurait donné un autre résultat. Nous sommes condamnés à travailler.

Le vrai sportif accepte la défaite, même s’il l’a en horreur. Il ne rejette pas la faute sur les autres. Il voit ce qu’il a fait de bien, et de mal. Pas question de fusiller les uns ou les autres.

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