Un progrès en marche dans le hockey

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La nomination de Florence Schelling en tant que directrice sportive du CP Berne a fait le tour du monde. Elle est un symbole de l’accès des femmes aux hautes sphères de la gestion sportive, une décision historique qui confirme un nouveau virage, nécessaire, dans le monde du hockey.

Un choix évident pour ce grand d’Europe

Elle est, pour le CP Berne et son président Marc Lüthi, le meilleur choix pour ce poste. Un « elle » si rarement employé dans le hockey masculin lorsqu’il s’agit de hautes responsabilités.

Florence Schelling est une icône du hockey suisse, elle a une expérience internationale particulièrement riche. L’ancienne gardienne de la Frauennati a débuté en équipe nationale suisse à 15 ans, sans quasiment jamais se faire déloger de son poste de titulaire. La Zurichoise a participé à quatre jeux olympiques et onze championnats du monde, récoltant une médaille de bronze pour chaque compétition. À Sotchi 2014, elle était d’ailleurs la meilleure gardienne du tournoi. Elle fut une référence sur le circuit universitaire NCAA, puis en Suède avec deux médailles d’argent obtenues en finale SDHL avec Linköping.

Schelling a mis un terme à sa carrière à seulement 29 ans à l’issue de la saison 2017-2018, pour s’investir dans « l’après-hockey ». D’office adjointe de la sélection masculine U18, elle prendra ensuite les rênes de l’équipe, avant qu’un grave accident de ski ne stoppe ses activités.

Lorsque l’organisation des Ours bernois l’a contactée, elle a cru à une blague. Avant de cerner rapidement l’orientation prise par Berne, Lüthi recherchant « une personne jeune, intelligente et visionnaire ». Elle a accepté en saluant l’initiative mais elle est lucide vis à vis de la tâche qui l’attend, confiant à RTS : « C’est une fierté c’est sûr, mais c’est surtout un travail. Que le poste soit occupé par un homme ou une femme, le travail doit être bien fait.« 

L’ancienne gardienne, 31 ans, est directrice sportive d’un club sacré champion trois fois en quatre ans, qui affiche depuis des lustres une affluence à faire pâlir certaines franchises NHL (16.000 spectateurs en moyenne, c’est mieux que sept équipes NHL cette saison…). Elle succède à ce poste à Alex Chatelain, qui l’épaulera à ses débuts, et elle tentera de nourrir les hautes ambitions de ce grand d’Europe. En attendant les résultats, il s’agit clairement d’une option moderne et visionnaire prise par les dirigeants bernois, qui tranche avec l’environnement en grande partie masculin.

Sa nomination a en tout cas fait le tour du monde, jusqu’aux grands médias américains, d’ESPN à Forbes. La première « General Manager » d’une équipe « top league » pouvait-on lire… alors que les médias tchèques ont rappelé que Barbora Snopková Haberová était la première à occuper un poste de « GM », au Sparta Prague.

Il est vrai que Snopková Haberová a pris place au Sparta en mai 2019 en tant que « General Manager ». Cette ancienne avocate est en fait directrice générale, chargée de la gestion et du développement du club (« General Manager » étant un terme générique dont les spécificités changent d’une structure à une autre). Petr Ton et Jaroslav Hlinka s’occupent eux de l’aspect purement sportif pour améliorer les performances de l’équipe, mais Barbora Snopková Haberová a un droit de regard et un pouvoir décisionnel.

Mais qu’importe qui est la première, l’essentiel est qu’il y en ait plus. Pendant longtemps, les femmes dirigeantes dans le hockey étaient trop rares, des exceptions comme le fut Stéphanie Carrel-Magnan, l’ancienne présidente des Brûleurs de loups de Grenoble de 2010 à 2016. Mais ces dernières années / mois, le mouvement s’est accéléré comme jamais, on peut citer l’exemple dans l’hexagone de Christine Duchamp, Directrice Technique Nationale à la Fédération Française de Hockey sur Glace. Vicky Mantegazza à Lugano, Gaby Sennebogen à Straubing ou Jenny Silfverstrand à Djurgården ne sont plus des exceptions aux grandes structures. D’ailleurs, cette dernière a reçu une promotion sans précédent.

Silfverstrand, l’option gagnante de Stockholm

L’annonce a été moins médiatique, moins partagée que celle de Florence Schelling, mais elle est tout aussi puissante. À 47 ans, Jenny Silfverstrand est la future PDG de la SHL, la ligue élite suédoise. Elle est la première femme nommée à ce poste, et il n’y a aucune ambiguïté là-dessus.

Rappelons le contexte. À la suite d’un vent de protestation sans précédent, Jörgen Lindgren, qui souhaitait favoriser les grands clubs de l’élite au détriment des autres et de la division inférieure (l’Allsvenskan), a été poussé à la démission en octobre 2018. Dans un climat désormais plus apaisé avec pour mots d’ordre confiance et transparence, Michael Marchal a tenu l’intérim temporairement. Le 2 avril, il annonçait donc la fin de cet intérim pour l’automne prochain, avec la prise de fonction de Silfverstrand. Une personne qui apportera selon Marchal « du leadership et de la compétence ».

Le défi sera immense pour Silfverstrand dont l’arrivée va coïncider avec la première saison post-COVID19, avec toutes les mesures et les conséquences qui en découleront. Mais les défis, ça la connaît.

Le plus grand défi de sa vie est d’avoir écarté un cancer. Plus terre à terre, Jenny Silfverstrand connaît un parcours professionnel remarquable. Il y a 16 ans, après une carrière dans le marketing et l’événementiel, elle était engagée au Djurgårdens IF, le grand club de Stockholm, jusqu’à gravir les échelons pour en devenir la PDG en 2013. Cette année-là, le DIF était en plein chaos, relégué en Allsvenskan et affaibli financièrement. Elle rappelait ce contexte à Aftonbladet : « À l’époque, nous avions une équipe entièrement suédoise. Nous n’avions pas beaucoup d’argent dans les caisses, et je dois dire que l’intersaison estivale était ponctuée de maux de ventre. Mais notre organisation a su grandir par la suite en acquérant une stabilité économique.« 

Depuis, Djurgården est revenu en SHL, et ces trois dernières années, le club stockholmois était un sérieux candidat pour l’or, et ce avec une bien meilleure santé financière. Une réussite totale pour la PDG Silfverstrand dont la nomination au sommet d’une des toutes meilleures ligues d’Europe fait l’unanimité et fera souffler un vent de fraîcheur bien venu, a contrario d’une fédération suédoise actuellement en pleine crise (cf article).

Sa nomination, comme celle de Florence Schelling qu’elle a saluée à travers les médias, semble bien la preuve d’un véritable tournant dans la gouvernance du hockey : « Il est clair que cela me fait plaisir de tenir ce rôle, et j’espère que de plus en plus de femmes occuperont ce genre de poste. Je pense que l’on voit désormais plus de femmes en SHL, et de manière générale dans les clubs de hockey, qu’il y a 10 ou 15 ans. Ce n’est plus rare de voir des femmes dans des organes décisionnels, mais il est clair qu’il devrait y en avoir plus. Je pense que c’est ce vers quoi nous nous dirigeons.« 

La diversité essentielle à la réussite

Et la meilleure ligue de hockey du monde dans tout ça ? Et bien, la NHL s’apprête à montrer l’exemple.

Les Maple Leafs de Toronto avaient déjà innové en août 2018 lorsqu’ils ont nommé la légende Hayley Wickenheiser, quadruple championne olympique, comme directrice adjointe des joueurs ainsi que Noelle Needham en tant que dépisteuse amateure (dont le but est le suivi de joueurs prospects et/ou pas encore repêchés). Kyle Dubas, qui représente une forme d’originalité dans le milieu en ayant accédé au poste de directeur général d’une franchise phare de la NHL à seulement 31 ans, justifiait le recrutement ainsi lors d’une conférence de presse : « Les études démontrent que, plus votre organisation opte pour la diversité, meilleures sont les prises de décisions, et meilleur est votre mode opératoire. Je pense simplement que, si vous ne recrutez que des hommes blancs, et je dis cela en tant qu’homme blanc, vous perdez beaucoup sur la table quant aux possibilités d’évolution de votre organisation, en matière de réflexion et de développement.« 

Mais quand on parle de diversité, le plus impressionnant demeure une organisation NHL… qui n’a encore ni logo ni foulé la glace.

L’exemplarité Seattle

Seattle aura sa franchise NHL dont l’équipe débutera à partir de la saison 2021-2022. Mais déjà, tout le monde s’affaire afin de préparer au mieux le début des hostilités. À sa tête, Tod Leiweke, 60 ans, une figure reconnue du managing sportif américain, aussi bien au hockey (Minnesota, Tampa Bay, Vancouver), au basket (Golden State, Portland), et également dirigeant déjà à Seattle de l’équipe de football américain des Seahawks en NFL et l’équipe de football (soccer) des Sounders en MLS.

Au sein de l’organisation NHL de Seattle, le président Leiweke a alors institué une règle, tellement élémentaire mais peu répandue dans le milieu sportif : la parité. La moitié des salariés sont des salariées. Leiweke expliquait son initiative auprès de Sportsnet : « Nous en avons fait une priorité ici et, à certains égards, il ne s’agit pas d’une quelconque forme de résistance. Lorsque vous pensez à un cadre clé et que vous pensez aux personnes avec lesquelles vous avez travaillé, ce sont souvent des hommes. Alors c’est sûr, cela mène à un acte de foi pour se dire : « Hé, peut-être qu’ils n’ont pas besoin de 10 ou 20 ans d’expérience. » Je suis vraiment fier des progrès que nous faisons. Il y a encore beaucoup de travail, mais je peux citer des exemples de personnes phénoménales qui nous ont rejoints dans notre équipe, qui représentent la diversité et qui nous seront utiles à l’avenir.« 

L’un des noms les plus médiatiques de l’équipe est sans aucun doute Cammi Granato, emblématique capitaine de l’équipe américaine sacrée championne olympique aux JO de Nagano. Granato est devenue la première femme dépisteuse professionnelle en NHL, un rôle pour suivre et jauger les joueurs NHL ou des autres ligues professionnelles dévolu jusqu’à maintenant aux hommes. L’ancienne attaquante intègre une cellule où l’on retrouve d’autres noms prestigieux, les ex-NHLers Ulf Samuelsson et Stu Barnes.

Au Seattle Times, Granato souhaite capitaliser sur son nouveau rôle  : « C’est un honneur, surtout si cela change la façon de penser des autres organisations. Cela peut devenir aussi une opportunité pour les jeunes filles de prétendre à des postes dans le hockey. Cela ouvre en quelque sorte cette porte. Je me sens vraiment honorée d’avoir obtenu ce rôle. »

La compétence avant tout

Outre Granato, vers le sommet de la pyramide on retrouve Alexandra Mandrycky, 29 ans et précédemment analyste au Minnesota Wild. Elle a été recrutée avant la désignation du Directeur général Ron Francis, et elle est directrice stratégie et recherche. Les données collectées durant le jeu et les graphiques, qui se sont fortement développées ces dernières années, n’ont aucun secret pour elle. Le recrutement du directeur général a d’ailleurs fait l’objet d’une étude attentive de Mandrycky, qui a pris en compte certaines données statistiques. Et elle aura son mot à dire dans les décisions du manager Francis.

Namita Nandakumar, embauchée en début d’année, est une surdouée des statistiques avancées, extrêmement pédagogue quand il s’agit de les expliquer, elle a d’ailleurs animé de nombreuses conférences à ce sujet. Nandakumar est à l’origine d’une thèse qui avait fait sensation dans le milieu, dont le sujet était le parfait repêchage NHL à l’aide d’une méthodologie analytique qu’elle a élaborée. Auparavant analyste pour l’équipe NFL de Philadelphie, elle a accepté de quitter la Pennsylvanie pour traverser les États-Unis en acceptant le challenge de Seattle.

Alexandra Mandrycky et Namita Nandakumar se connaissaient très bien avant. En les recrutant, Seattle respecte évidemment son souhait de diversité, mais la future équipe NHL s’attache les services d’un duo extrêmement compétent dans un domaine (les statistiques avancées) en plein essor, tous sports confondus. Les débuts de Seattle doivent concorder avec de bons choix en matière de détection et d’évaluation de joueurs. Tod Leiweke et son équipe ont souhaité mettre toutes leurs chances de leur côté. avec une approche extrêmement moderne de la gestion sportive.

Et si l’organisation NHL de Seattle devenait une source d’inspiration ? Los Angeles annonçait en février le recrutement de l’ancienne défenseure Blake Bolden comme dépisteuse professionnelle. Le même poste que Cammi Granato… l’idole de Bolden, qui, en plus des clichés sur le genre, a dû affronter ceux sur sa couleur de peau durant sa carrière de hockeyeuse. Pour autant, les mots du pionnier, le charismatique et sympathique Willie O’Ree, premier hockeyeur afro-américain à avoir joué en NHL en 1958, sonnent juste au LA Times : « Je suis tellement heureux et ravi qu’elle ait atteint ce palier, c’est une personne formidable. Elle a joué au hockey et je suis persuadé qu’elle fera un travail remarquable. J’espère qu’elle va propager le mot et que nous aurons plus de filles qui ne seront pas seulement intéressées par jouer au hockey, mais pour intégrer des postes de management.« 

Qu’importe le genre ou la couleur de peau. Le maître mot qui anime le développement dans n’importe quel domaine est compétence. Le hockey ne déroge pas à la règle. Schelling, Silfverstrand, Granato, Bolden, etc, elles sont toutes les symboles d’un progrès inéluctable et irréversible qui ne peut que valoriser la discipline.

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