La KHL tiraillée entre crise sanitaire et manifs politiques

441

La KHL est toujours le premier championnat à reprendre, et elle n’a pas dérogé à cette règle. Elle débutera donc comme prévu ce 2 septembre, envers et contre tout.

Les problèmes ne manquent pas. Des équipes ne peuvent pas s’entraîner à cause du coronavirus, d’autres ne peuvent pas faire venir leurs joueurs pour les mêmes raisons. À cela viennent s’ajouter les soubresauts politiques dans certaines villes où une contestation inédite se fait jour.

Le soleil se lève à l’est, et notre présentation de la KHL ira d’est en ouest. Commençons donc par la division Chernyshev, la plus orientale. Cela tombe bien car c’est celle qui concentre tous les sujets brûlants du moment : sanitaires, administratifs et politiques.

 

logo avangardL’Avangard Omsk est le premier club russe à avoir déclaré un cas de coronavirus (Sergei Shumakov, le 16 juillet). Des tests réguliers ont été pratiqués dès le début du camp d’entraînement, et 20 personnes ont été positives – staff inclus – pour la plupart asymptomatiques. L’équipe a été maintenue en isolement dans son exil de Balashikha (toujours en attente de la construction d’une nouvelle aréna à Omsk) et a déclaré forfait pour le premier tournoi de présaison début août. Il valait mieux que ça arrive à ce moment-là. L’Avangard a remporté le dernier tournoi de préparation à Saint-Pétersbourg, et la majorité des joueurs ont développé des anticorps, même si le club reste prudent car la durée de l’immunité reste incertaine.

Soyons clair : le club est le premier à avoir révélé un cas de Covid, pas le premier à avoir eu un malade. Cette communication plus ouverte est à mettre au crédit du nouveau staff. L’ancien gardien Aleksei Volkov (40 ans), après des expériences d’adjoint chez lui à Ekaterinbourg puis de responsable du recrutement du CSKA, a obtenu son premier poste de directeur général en KHL. Ce qui a le plus fait jaser, c’est la nomination de son adjoint, Igor Eronko, un journaliste de 38 ans. Autodidacte, il n’a jamais joué au hockey dans un club, mais ses articles détaillaient souvent les aspects tactiques. En dévoilant son changement de cap professionnel, il a fait référence à John Chayka et Kyle Dubas – deux jeunes managers de NHL qui ont bâti leur réputation sur l’utilisation des stats avancées – et ce n’est pas un hasard car il apporte une vision théorique et analytique aux hommes de terrain. « Un amateur », selon l’ancien joueur-phare du club Maksim Sushinsky, très critique et sûrement vexé d’avoir été viré de son poste de président cet été.

Le concept que Volkov a développé pour être embauché est une équipe sans joueurs-étoiles surpayés avec plus de discipline financière, ce qui est nécessaire avec le nouveau plafond salarial. Personne n’est payé au-dessus de 60 millions de roubles (700 000 euros). Le club a attendu longtemps mais a pu se défaire sans indemnité du contrat du décevant Sven Andrighetto en connaissant l’intérêt de Zurich pour le joueur suisse. L’autre priorité affichée – plus de vitesse – est illustrée par l’échange de Shirokov contre le plus jeune et plus rapide Aleksandr Khoklachev. L’équipe n’a pas forcément de premier centre de très haut niveau de prime abord, mais l’entraîneur canadien Bob Hartley, évidemment consulté dans le recrutement, a exprimé sa confiance en son compatriote Corban Knight (qui était le meilleur marqueur du Barys).

L’objectif de l’Avangard a surtout été de renforcer sa troisième et sa quatrième ligne, dont la contribution a été jugée insuffisante en play-offs. Le champion olympique Ilya Kablukov est la recrue spectaculaire en la matière. L’objectif est d’accroître la concurrence sur ces trios défensifs. L’effectif surdimensionné a parfois été critiqué, mais le club dit préférer « avoir du gras » notamment à cause des risques sanitaires. Le « petit bulldog » (dixit Hartley) Artyom Manukyan, de retour après une saison presque blanche sur blessure, sera donc prêté en VHL à l’équipe-ferme de Novokuznetsk. La profondeur de l’effectif ne sera pas le moindre atout de l’Avangard, favori légitime de sa division.

 

SalavatLe Salavat Yulaev Ufa restait sur une belle élimination d’Omsk avant l’arrêt soudain de la saison 2019/20. Mais le « rattrapage » en play-offs d’une saison régulière décevante, comme l’année précédente, n’a pas sauvé le coach Tsulygin. Adjoint depuis trois ans, le Finlandais Toni Lämsä a été promu à 40 ans entraîneur-chef, poste qu’il avait déjà occupé en Liiga. Il aura besoin de performances très régulières de ses indispensables compatriotes, le gardien Juha Metsola et le trio offensif Granlund-Manninen-Hartikainen.

Markus Granlund s’est toutefois empressé de rappeler qu’il ne serait pas le nouveau Linus Omark : il n’a pas les qualités techniques d’exception de son prédécesseur, mais il a prouvé qu’il était un joueur complet pendant ses six saisons en NHL et il est temps pour lui de s’affirmer dans un rôle offensif à 27 ans. C’est surtout la défense qui se présente affaiblie. Evgeni Biryukov, ex-international de 32 ans qui quitte Magnitogorsk pour la première fois de sa carrière, et Igor Myasishchev, un Moscovite de 23 ans presque sans expérience en KHL, ne peuvent pas décemment prétendre être des substituts équivalents de Pashnin et Arzamastsev.

Le club bachkire a moins d’argent car Rosneft, qui avait racheté la compagnie pétrolière locale Bashneft, a fermé les vannes du pipeline. L’effet le plus inquiétant concerne l’école de hockey. Les parents ont été informés qu’ils devraient contribuer financièrement pour compenser le sponsoring manquant. Seuls dix équipements gratuits (crosses et patins) seront mis à disposition par classe d’âge, distribués à discrétion du coach. Pour les enfants de moins de 13 ans, les cours seront désormais payants, sauf exceptions (familles nombreuses, à faibles revenus ou monoparentales, ou enfants des employés du club).

 

ORTIO Joni 130503 503L’an passé, c’est le Barys Nur-Sultan qui a remporté cette division Chernyshev, pour un point devant l’Avangard. Réitérer cette performance paraît toutefois difficile. Après l’échec au tournoi de préqualification olympique, Andrei Skabelka a démissionné de son poste de sélectionneur du Kazakhstan, ce qui impliquait de quitter aussi le club. Plusieurs noms de spécialistes finlandais ont été évoqués pour lui succéder, mais aucun n’a apparemment accepté ce cumul compliqué des deux postes. Une solution interne a donc été trouvée avec Yuri Mikhailis, l’entraîneur de l’équipe-réserve (le Nomad). C’est le père du meilleur joueur de la génération montante du Kazakhstan (Nikita Mikhailis) et il connaît tous les joueurs locaux. Mais saura-t-il diriger les étrangers qui mènent habituellement le Barys au succès ?

L’effectif reste taillé pour le haut du tableau. Certes, le gardien Eddie Pasquale et le défenseur Atte Ohtamaa ont suivi leur coach à Yaroslavl. Le second n’a pas été remplacé, mais Joni Ortio a été recruté dans les cages où le vieillissant naturalisé Henrik Karlsson n’est plus considéré comme une assurance tous risques. En attaque, le Barys a toujours de quoi présenter deux lignes offensives dangereuses : Matt Frattin fait son retour après une année à Kazan, et Jakob Lilja, Suédois passé la saison passée par Columbus en NHL, a de très bonnes qualités de patinage.

Le problème majeur est ailleurs. Mi-juillet, l’ambassade de Chine a prévenu ses ressortissants qu’une « pneumonie kazakhe » inconnue, « plus meurtrière que le coronavirus », sévissait dans le pays. Un curieux faux-pas diplomatique venu d’une nation qui s’était battue pour faire bannir les termes de « virus chinois » pour évoquer le Covid-19. Les deux pays se sont appliqués à éteindre l’incendie, mais l’attention de la communauté internationale a soudain été attirée par la situation en Asie Centrale. Le Kazakhstan a dû réagir en intégrant tous les cas de pneumonie dans ses statistiques, qui ont alors bondi, et a pris des mesures de restriction. Le remède traditionnel du koumis, boisson alcoolisée à base de lait fermenté de jument qui était censée soigner toutes les maladies, ne suffisait plus.

Les frontières se sont alors fermées. Alors que la VHL – deuxième niveau russe – et la MHL – ligue junior – avaient déjà publié leurs calendriers, les équipes du Kazakhstan se sont retirées. Le seul club autorisé à jouer une compétition transnationale, c’est le Barys. Mais il s’est réuni tardivement au camp d’entraînement, et il n’a pas eu le droit de quitter le pays. Il n’a pu affronter que des équipes du championnat du Kazakhstan. Avec un nouveau coach et un retard de préparation, le contact initial avec la KHL risque d’être brutal en ce début de saison.

 

sibirSi le cas Eronko a fait parler à Omsk et ailleurs, un homme prouve depuis des années qu’on peut être directeur général d’une équipe de hockey sans avoir précédemment été joueur soi-même : Kirill Fastovsky est considéré comme un des meilleurs managers du pays car il réussit à faire du Sibir Novosibirsk un club régulièrement compétitif avec des moyens bien plus modestes que ses concurrents. Il n’a pas hésité cet été à se séparer de Nikita Mikhailov, qui apparaissait comme le grand espoir du club en 2018/19 (13 buts à sa première saison pro à 20 ans) mais qui n’a jamais semblé à son aise depuis que Nikolaï Zavarukhin est devenu entraîneur. Un Zavarukhin qui a prouvé sa compétence par une excellente saison, conclue en sortant son ancien club (Avtomobilist) des play-offs.

Les joueurs qui quittent Novosibirsk se rendent souvent compte que l’herbe n’est pas toujours plus verte dans les grands clubs. L’ex-capitaine Stepan Sannikov, arrivé au club à 15 ans et qui a gravi les échelons jusqu’à l’équipe nationale, revient après deux ans d’absence pour la plus grande joie des supporters. Il constituera un atout supplémentaire pour compléter la légion finlandaise. Celle-ci ne compte plus que quatre hommes puisque Jukka Peltola a décidé de rentrer à la maison à Tampere et qu’il sera remplacé par un Canadien : Eric O’Dell a raté sa saison à Magnitogorsk mais avait prouvé sa valeur pendant les trois saisons précédentes à Sotchi, un club plus comparable.

Le Sibir s’est montré sous son meilleur jour en remportant le trophée Romazan à Magnitogorsk en pratiquant du très bon hockey. Mais au retour en Sibérie, les tests pratiqués ont révélé 11 cas positifs au Covid-19 (joueurs et staff). L’équipe a dû annuler sa participation à son dernier tournoi de préparation à Chelyabinsk et se mettre en quarantaine. Tout le travail de la pré-saison est donc probablement gâché par cet arrêt forcé juste avant le début de championnat.

 

Il y a un cas encore plus compliqué que le Sibir : le Kunlun Red Star. Il est en effet dans une situation particulière : il s’agit d’un club professionnel chinois (ce qui lui permet de « qualifier » les joueurs pour l’équipe nationale s’ils passent deux années au pays et ont la citoyenneté) qui embauche des sportifs professionnels majoritairement nord-américains pour évoluer dans une ligue russe. En temps normal, ça passe, avec plus ou moins de complications administratives. Mais en temps de pandémie, ça devient un casse-tête. Déjà, le Kunlun Red Star ne peut plus jouer en Chine. Le premier pays à avoir vécu dans sa chair les conséquences du coronavirus est logiquement devenu précautionneux. La question est réglée : l’équipe de hockey jouera donc toute la saison à Mytishchi, dans la banlieue de Moscou, sans jamais franchir les frontières chinoises.

Mais il y a un autre problème : à ce jour, les employés nord-américains ne peuvent pas obtenir de visa de travail. Commencer la saison sans entraîneurs étant impossible, le club chinois a donc renoncé à leur venue. Le coach canadien Curt Fraser, qui avait signé un contrat de 450 000 dollars pour la saison à venir, a brutalement appris mi-juillet qu’il était viré, soi-disant pour raisons de santé (il a 62 ans et est diabétique, ce qui en fait un profil « à risques »). Ce sont en fait tous les Nord-Américains du staff qui ont été rayés de l’organigramme, quel que soit leur âge. Fraser a l’intention de faire valoir ses droits par des voies légales, ce qui s’annonce encore plus compliqué qu’obtenir un visa…

Kunlun avait déjà un Russe dans son staff : l’ancien attaquant au grand talent individuel Aleksei Kovalev. Adjoint depuis deux ans, le voilà propulsé à la tête de l’équipe, se voyant déjà guider la Chine aux Jeux Olympiques 2022. Mais dans l’immédiat, l’équipe n’a rien de chinoise, même naturalisée. L’effectif est uniquement composé de joueurs russes au chômage, mis à l’essai pendant la pré-saison. Qui sera mis sous contrat ? Quand les joueurs nord-américains – et en particulier les piliers attendus de l’équipe olympique de Chine comme le capitaine Brandon Yip – seront-ils autorisés à arriver ? Question plus pernicieuse : quelle est la part des restrictions budgétaires et des restrictions administratives dans le comportement du club ? L’étoile rouge pourrait être judicieusement remplacée par un point d’interrogation géant à cette heure.

 

À sept fuseaux horaires et plus de 6000 kilomètres de Moscou, Khabarovsk est devenue cet été au centre de l’actualité politique russe. Il y a deux ans, la région avait voté à 70% aux élections régionales pour Sergueï Fourgal, le candidat du parti de droite nationaliste LDPR, contre le candidat soutenu par le Kremlin. Un camouflet pour le pouvoir central. Il est très rare que de vrais opposants gardent longtemps un mandat local en Russie… Sans grande surprise, cet été, Fourgal a été arrêté pour des accusations de meurtres sur des hommes d’affaires en 2004 et 2005. Un membre éminent de LDPR, Mikhail Degtyarev (vu à Khabarovsk comme une marionnette de Moscou), a été envoyé sur place comme gouverneur. Depuis, des dizaines de milliers de personnes défilent chaque samedi à Khabarovsk, des manifestations jamais vues en province.

La défiance à l’égard de la capitale n’est pas étonnante en Extrême-Orient, où Moscou paraît très loin. La région se sent oubliée, volée de ses richesses minières. Le club de hockey – l’Amour Khabarovsk – n’est certes pas lié à cette opposition, bien au contraire. Loin d’être apolitique, il a même appelé en juin ses supporters à voter pour le référendum constitutionnel (qui s’est déroulé quelques jours avant l’arrestation du gouverneur et permet à Vladimir Poutine de briguer une présidence à vie). Dans le contexte troublé, le nouveau gouverneur Degtyarev a tout de même trouvé le temps de rencontrer le président du club Aleksandr Mogilny pour l’assurer de son soutien.

L’Amour a eu ses propres problèmes, purement sportifs. L’entraîneur Aleksandr Gulyavtsev a démissionné fin juillet pour rentrer chez lui à Perm pour raisons familiales (le club ne voulant pas lui accorder de congé). Même si ses problèmes sont réglés depuis mi-août, il n’a pas été réembauché. Son adjoint Pavel Torgayev a pris la suite et est aux commandes de l’équipe pour le début de saison. Il aura même pour la première fois une authentique star russe dans ses rangs : dans un contexte de plafond salarial qui a nivelé les forces, l’ancien numéro 1 de draft Naïl Yakupov s’est retrouvé à Khabarovsk après divers échanges.

Si on s’interroge sur la volonté de Yakupov de jouer en Extrême-Orient, c’est que la région reste isolée, et pas seulement sur le plan politique. Maintenant que Khabarovsk est son seul représentant (l’Admiral Vladivostok a annulé sa participation à la saison pour réorienter l’argent public après la crise du Covid), les autres équipes ont obtenu de la KHL de ne pas avoir à effectuer ce long voyage après le 1er janvier pour ne pas se fatiguer avant les play-offs. L’Amur sera donc forcé de finir la saison par deux mois en déplacement !

Les commentaires sont fermés.

felis sed ut commodo Aliquam consequat. leo.