« Si on arrête la saison, on ne la reprendra jamais ». C’est par ces mots qu’un dirigeant expliquait l’attitude de la KHL qui avance en force face à la Covid-19 sans donner l’impression d’avoir vraiment préparé toutes les éventualités. Les premières disparités apparaissent : les uns sont forfaits faute de présenter une équipe, les autres jouent avec leurs réservistes, et d’autres encore peuvent obtenir des reports parce qu’ils ne font que suivre la loi dans leur pays.
Le défi d’une ligue transfrontalière n’a jamais été aussi grand que maintenant. Le bras de fer engagé autour des Jokerit annonce-t-il la fin de l’expansion de la KHL dans cette Union Européenne « démocratique » hostile ?
Notre dernier volet de la présentation KHL, consacré à la division Bobrov, explique ce qui se trame dans ce contexte politique et sanitaire très compliqué.

Les dirigeants ont fixé comme principe que les joueurs devraient être payés de manière à peu près équivalente. Une forme inattendue de communisme dans une société russe parmi les plus inégalitaires au monde ! Le salaire maximum interne officieux – celui du créatif Vladimir Tkachyov – ne dépasse guère 60 millions de roubles (moins de 700 000 euros), soit un quinzième de la masse salariale. Pour comparaison, si l’on rapporte au plafond bien plus élevé autorisé en NHL, cela équivaudrait à ne payer aucun joueur au-dessus de 5 millions de dollars… Ce serait inenvisageable dans la ligue nourrie aux valeurs capitalistes ! Mais il y a une nuance fondamentale dans le plafond KHL : les bonus ne sont pas comptabilisés dans le plafond pour les quatre équipes qui atteignent les finales de conférence. Les « sacrifices » financiers peuvent alors être compensés. Pas étonnant que le meilleur centre sur le marché – le Canadien Linden Vey – ait choisi Saint-Pétersbourg, de même que Viktor Antipin qui a divisé son salaire presque par trois par rapport à Magnitogorsk (et qui remplace l’arrière Artyom Zub parti en NHL). Tous pensent avoir signé dans une équipe qui ira loin.
Le SKA a surtout concentré le recrutement sur les jeunes. Il a tout simplement engagé dans son système les meilleurs espoirs du pays, jusque dans la génération 2004 (Matvei Michkov) qui n’a pas encore l’âge pour jouer en KHL. Le club veut avoir un coup d’avance sur le long terme. La présence de Valeri Bragin, l’ancien entraîneur des juniors russes, est un signal fort. L’exemple du trio pleinement titulaire Kirill Marchenko – Ivan Morozov – Vasili Podkolzin (trois joueurs de 20 et 19 ans) fait envie à tous les talents offensifs du pays.
À cause de cas suspects de Covid-19, le SKA prévoit d’aligner une équipe de 21 ans de moyenne d’âge contre le Sibir ! La KHL cite son cas en exemple en infligeant un match perdu par forfait au Lokomotiv. Pour que le calendrier puisse être tenu malgré la pandémie, il faudra en effet que les équipes envoient leurs réservistes si les titulaires sont malades… On comprend mieux la stratégie du club de ce point de vue : voilà pourquoi il vient de prendre un quatrième gardien (le jeune Mikhaïl Berdin qui vient d’AHL). Voilà pourquoi il a absolument tenu à engager Vladislav Kamenev qui est le septième centre (on compte déjà les trois étrangers Miro Aaltonen, Linden Vey et Joonas Kempaainen, Marchenko sur la ligne des jeunes, le gros gabarit Bogdan Yakimov et même Artyom Shvets-Rogovoï obligé de jouer à l’aile parce qu’il n’y a plus de place). Si maintenant il faut avoir une seconde équipe pour remporter la KHL pendant que la première est malade, seul le SKA, avec ses salaires étalés et ses jeunes, peut le faire !

Il ne faut pas oublier que les clubs non russes ont l’avantage de ne pas avoir de limite de joueurs étrangers. Cela permet au club finlandais d’engager un gardien suédois, Anders Lindbäck, qui jouait déjà en KHL et voyait en Helsinki un choix idéal pour sa famille alors que sa seconde fille est née cet été, en plus du Letton Jānis Kalniņš. Le défenseur offensif suédois Jonathan Pudas, venu de Skellefteå, était courtisé par plusieurs équipes de KHL mais a choisi les Jokerit, où il devait remplacer le meilleur défenseur Mikko Lehtonen en partance pour Toronto. Sauf que la NHL ne reprendra pas avant décembre et que Lehtonen est prêté en attendant, tout comme Eeli Tolvanen qui n’a pas percé en Amérique du Nord, parti très jeune après avoir démontré son sens du but à Helsinki.
Cette année, les Jokerit paraissent donc capables de remporter la KHL… s’ils peuvent jouer. Dès cet été, à cause des obligations d’isolement imposées en Finlande quand on arrive de Russie, on s’est demandé si les jokers ne devraient pas se délocaliser à Riga ou à Saint-Pétersbourg. Et puis, lorsqu’on appris que le Neftekhimik avait des cas positifs juste après avoir rencontré les Jokerit, ceux-ci ont été mis en quatorzaine en tant que cas-contacts, obligeant à reporter quatre rencontres. Certaines voix réclament déjà l’exclusion de la KHL pour ces Finlandais qui imposent leur loi au-dessus du bon déroulement de la ligue. Mais ils n’ont évidemment pas de choix que de se plier aux règles. Le gouvernement finlandais en édicte. La KHL, elle, semble naviguer à vue face à la problématique Covid : alors que les ligues européennes ont adopté des règles claires juste avant la reprise pour savoir comment se finirait le championnat (les Tchèques couronneront ainsi un champion même si les play-offs ne peuvent s’achever, la FFHG a fait le choix inverse pour la Ligue Magnus), la ligue russe semble s’empêtrer.
Les Jokerit avaient déjà crispé les Russes en renonçant à leur déplacement à Minsk, préférant perdre par forfait. Officiellement pour raisons de sécurité, mais plutôt à cause des menaces de boycott de ses propres supporters, le club finlandais ne s’est pas rendu au Bélarus en pleine répression post-électorale. Une décision saluée par toute la presse finlandaise… et conspuée par toute la presse russe. Les fronts politiques s’éloignent de plus en plus et mettent les Jokerit en porte-à-faux. Le développement de la KHL vers l’Union Européenne, choix éminemment politique, a plus que jamais du plomb dans l’aile.

Avec ses deux premiers centres absents, le Spartak a dû débuter avec Mikhaïl Yunkov – un joueur fidèle qui n’a jamais dépassé 21 points en quinze ans de carrière au plus haut niveau russe – au centre de la première ligne. Un dépassement de fonction trop important. Cela explique un début de saison raté avec 6 défaites (dont deux par cinq buts d’écart) en 8 rencontres, qui n’est pas sans rappeler celui la saison dernière (7 défaites en 9 parties). Les rouge et blanc s’en étaient alors remis, rien n’est irrémédiable. Pour autant, même si l’absence de meneurs offensifs justifie les difficultés de l’attaque, les lignes arrières sont aussi en difficulté. Emil Djuse, un Suédois sortant d’une année d’AHL, amasse certes les points en avantage numérique, mais il est à la peine dans les autres situations de jeu.
L’ex-sélectionneur Znarok commence donc à être plus critiqué. L’équipe a en effet clairement été bâtie pour lui plaire. Le talent trop individuel de l’attaquant Aleksandr Khokhlachev ne trouvait pas grâce à ses yeux et il l’a donc fait échanger pour la seconde fois de sa carrière (comme auparavant au SKA). Or Khoklachev était un symbole formé au club, un des rares joueurs capables de faire la différence, et le joueur obtenu en retour – Sergei Shirokov – a plutôt ses belles années derrière lui à 34 ans. Le recrutement spartakiste a récupéré nombre de vétérans que Znarok avait eu ses ordres en équipe nationale, comme l’arrière Andrei Zubarev et l’attaquant défensif Roman Lyubimov. Tous ces joueurs connaissent ses systèmes et ses principes, et pourtant l’organisation défensive ne fonctionne pas en ce mois de septembre.

Sachant que le capitaine et meilleur marqueur Aleksandr Syomin avait prolongé son contrat, l’équipe avait donc fière allure, avec également trois paires défensives bien équilibrées. Le recrutement opéré par le club de région de Moscou paraissait excellent… mais avec quel argent ? Les arriérés de salaire de la saison précédente n’ont été payés qu’en juillet ! Le Vityaz n’avait même pas signé de bail avec patinoire de Podolsk, problème qui ne s’est réglé qu’en août.
Pendant l’été, le club a donc décidé une coupe budgétaire. Les joueurs les mieux payés – tous ceux qui avaient plus de 20 millions de roubles – ont dû accepter une réduction de 20% de leur salaire. Cela concerne neuf hockeyeurs, le gardien Ilya Ezhov, Syomin, Malykhin, Aleksandr Dergachyov et les cinq étrangers. Ces derniers avaient déjà vu leurs revenus prévisionnels chuter avec le cours du rouble. Mais dans un marché saturé, aucun joueurs n’a pris le risque de refuser. Les agents ont accepté la baisse de salaire pour sauver le Vityaz. Celui-ci a donc réussi à la fois un gros recrutement et une réduction du budget. Cela peut tenir d’une arnaque miraculeuse… si les hockeyeurs n’en gardent pas une petite rancune et sont prêts à se montrer aussi solidaires sur la glace que dans les négociations.

Le contexte est difficile pour tout le monde, et pas seulement à Cherepovets. La patinoire était déjà une des plus petites de la KHL : la crise sanitaire l’a restreinte à 25% de sa capacité, soit 1500 places à peine. Le club ne délivrera donc pas d’abonnements pour ne pas obérer ses recettes. Il a fait une autre économie plus étonnante à l’intersaison : il s’est passé de manager général ! La direction a décidé que les recrutements seraient choisis de manière collégiale. L’entraîneur Andrei Razin, qui a entendu maintes rumeurs sur son remplacement imminent pendant tout le championnat, s’est donc non seulement vu proposer un nouveau contrat, mais il a aussi eu son mot à dire dans l’élaboration de l’équipe.
Pour s’offrir ses 5 étrangers, le Serverstal a su puiser dans des championnats que ses concurrents dédaignent. Le Tchèque Jindrich Abdul (Slovan Bratislava) a ainsi été le meilleur marqueur de l’Extraliga slovaque (juste devant le néo-Rouennais Brock Trotter). La cessation d’activités de l’Admiral Vladivostok n’a pas ramené que Vikharev, elle a aussi permis de récupérer le puissant défenseur Shawn Lalonde. Et s’il n’y avait pas de place à Kazan pour faire éclore le talent offensif de Vladislav Kara (22 ans), le Severstal offre un terreau plus favorable. L’espoir renaît donc dans le ciel gris de Cherepovets.

Débutant à une fonction décisionnelle, Zyuzin n’a pas tardé à marquer son territoire. Il a poussé à la retraite (Shchitov) ou vers la sortie (Petrov, Mosalyov, Tomilin) les vétérans sous contrat qui ne correspondaient plus à la nouvelle ligne ainsi définie. Il se disait aussi que l’entraîneur Aleksandr Andrievsky n’avait pas le profil d’un développeur de jeunes : pour qu’il comprenne bien qui commande, le Biélorusse a été entouré de nouveaux adjoints. Même son compatriote Aleksandr Mikulchik, le préparateur physique, a été flanqué d’un autre homme avec le même poste.
Le plus beau coup de Zyuzin est sa relecture critique du contrat de Malte Strömwall, qui était de loin le meilleur joueur du club. Son transfert à l’Avangard avait déjà été annoncé, mais Zyuzin a fait valoir que la clause contractuelle qui faisait de lui un agent libre sans restriction après une saison était non valable d’après les règlements de la KHL compte tenu de son âge (alors 25 ans). La ligue lui a donné raison. Son nouveau club aurait donc dû payer une compensation, ce qu’il se refusait à faire. Les conditions financières proposées par Sotchi ne plaisaient guère à son agent, mais l’alternative – quitter la KHL – n’était guère possible dans la situation mondiale. Le Suédois est donc resté, même si c’est contre son gré. Se sent-il piégé et a-t-il gardé la même motivation ?
Tout cela ne répond certes pas à la problématique de développement des jeunes. On peut ranger dans cette catégorie le recrutement du méconnu Dmitri Kolgotin, qui vient d’avoir 26 ans mais n’a jamais joué en KHL (il a été champion du Bélarus au printemps avec le Yunost Minsk), et surtout le prêt du jeune centre German Rubtsov (22 ans) par les Flyers de Philadelphie.









































