Les Français en KHL embarrassent la FFHG

Présentation KHL 2022/23 (III) : division Kharlamov

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Pour rappel, l’introduction et le contexte particulier de cette saison 2022/23 de KHL sont à lire ici. Ci-dessous, le troisième volet consacré à la division Kharlamov, celle qui a la particularité de réunir les deux Français engagés cette année en Russie, au grand dam de la fédération et peut-être de l’équipe de France.

 

En achetant pour une compensation symbolique les deux grandes vedettes du Dynamo Moscou, le centre Vadim Shipachyov et le défenseur Vyacheslav Voynov, l’Ak Bars Kazan a positionné très tôt ses ambitions cet été. Ces deux très gros salaires posaient problème en termes de plafond salarial, mais le club tatar a renégocié avec chacun des deux joueurs en revoyant leur rémunération à la baisse (d’environ 15 à 20%) en échange d’une prolongation de contrat d’une année supplémentaire. Shipachyov retrouve sur place Dmitri Kagarlitsky qui était son ailier au Dynamo.

Comme si cela ne suffisait pas, Kazan a recruté un autre vétéran, Aleksandr Radulov, principale star à avoir rejoint la KHL cet été. S’il est là, c’est qu’il a été en net déclin lors de sa cinquième et dernière saison à Dallas. Qui connaît Radulov sait qu’il ne manquera pas de hargne et de volonté sur la glace, mais a 36 ans, a-t-il encore la même énergie ? Placé en présaison avec Shipachyov, sans trop de succès, Radulov est depuis lors repositionné sur un deuxième trio aux côtés du centre Kirill Semyonov, qui a refusé plusieurs offres supérieures pour rester dans ce que la Russie a vite qualifié de « dream team ». Une attaque impressionnante même dans sa profondeur, puisque l’ancien centre de NHL Aleksandr Burmistrov (30 ans) n’est titulaire qu’épisodiquement en quatrième ligne.

Les critiques n’ont pas tardé à fuser au sujet de cet effectif de stars. Beaucoup soupçonnent un contournement illicite de la masse salariale, mais le club répond qu’il fait tout dans le règle, par exemple avec un bonus (non comptabilisé) qui doublerait le salaire de Radulov en cas de titre. Certains se demandent si l’objectif claironné d’avoir 70% de joueurs formés au club a été abandonné. Ak Bars répond qu’il s’agit d’un objectif théorique idéal mais qu’il est toujours d’actualité, comme le montre le retour du défenseur local Dinar Khafizullin (deux fois champion avec le SKA).

Surtout, nombreux sont ceux qui convoquent le souvenir de la saison 2004/05, lors du lock-out, quand la première « dream team » de Kazan (Heatley, Kovalchuk, Lecavalier, Kovalev, Khabibulin…) avait lamentablement échoué. La comparaison offusque les dirigeants. L’effectif actuel n’est plus une constellation de stars internationales, mais uniquement russes. D’ailleurs, pour que Jordan Weal ne se pas retrouve isolé comme joueur étranger dans un vestiaire russophone, il a été échangé au Dynamo contre Stanislav Galiev (un autre ex-ailier de Shipachyov). Les vétérans de l’équipe de Russie ont été placés sous la moustache et la main de fer de l’ancien entraîneur national Oleg Znarok, qu’ils sont censés respecter. Kazan a même redonné sa chance au défenseur de 32 ans Maksim Chudinov, qui était international quand Znarok était sélectionneur, mais qui a connu deux saisons blanches en trois ans, une sur blessure, l’autre faute de contrat.

Même si Ak Bars a créé l’évènement à l’intersaison par le recrutement de Znarok, Radulov et compagnie, les experts russes ne voient pas vraiment les Tatars aller au bout. Ils doutent en effet que les vétérans aient encore assez de jus pour une saison rallongée pour des play-offs. Et ils n’ont pas non plus toute confiance dans les capacités du duo de gardiens Timur Bilyalov (jamais vraiment numéro 1 sur une longue période) – Amur Miftakhov (jeune gardien rentré dans sa ville natale après une année en AHL).

 

KOSHECHKIN Vasili 130504 260Le vice-champion, le Metallurg Magnitogorsk, semble recueillir plus de suffrages. Il n’a pas occupé le terrain médiatique pendant l’été par des annonces fracassantes. La principale nouvelle est la nomination du légendaire Sergei Mozyakin – retraité il y a un an – comme directeur du développement du hockey mineur. Il n’a certes aucune expérience administrative, mais il connaît les étages du club (où est passé son fils Andrei) et sa réputation peut être fédératrice pour vérifier que toute la pyramide conduise au style de hockey traditionnellement offensif de « Magnitka » – et à l’admission à l’université car l’aspect scolaire n’est pas négligé.

L’avantage de Magnitka est d’avoir misé sur les Canadiens en pressentant assez tôt qu’ils n’auraient pas de problème à rester en KHL. Le Metallurg a sans doute le duo de gardiens le plus stable de la ligue. L’ex-international Vasily Koshechkin n’a plus l’âge d’enchaîner les matches à répétition à 39 ans, mais il peut encore soulager utilement la recrue Eddie Pasquale, qui connaît bien l’entraîneur de gardiens Klemen Mohoric.

La première ligne qui avait fait sensation l’an passé a été entièrement conservée. Le « Canadien soviétique » (référence de son entraîneur Ilya Vorobyov à son style de jeu) Brendan Leipsic est toujours apparié avec le centre québécois Philippe Maillet, technique mais qui ne lâche rien dans les duels. L’ailier russe Nikolaï Goldobin – qui a écouté mais finalement refusé les propositions NHL durant l’été – n’est plus aligné à leurs côtés mais cela permet de mieux répartir les forces offensives. Le grand talent de 18 ans Danila Yurov, qui ne faisait que de rares apparitions sur la glace la saison passée, a cette fois plus de temps de jeu.

La défense paraissait affaiblie par les départs de Dronov (qui voulait à tout prix tenter sa chance à un camp NHL, en fin de compte Carolina) et Pashnin, mais Magnitka avait confiance dans les arrivées d’Ilya Khokhlov (Severstal) et de jeunes internationaux du Bélarus (Vladislav Eryomenko) et du Kazakhstan (Valeri Orekhov). Il a même ajouté là aussi un Canadien avec Kodie Curran : après avoir été élu meilleur joueur dans les championnats de Norvège et de Suède, il avait signé à l’Avangard en 2020 mais avait payé pour racheter son contrat pour une opportunité de jouer enfin en NHL (en vain puisqu’il n’y a toujours pas joué un seul match à 32 ans). Magnitka semble donc tout aussi fort que l’an passé, ce qui en fait un prétendant au titre dans une KHL qui s’est plutôt affaiblie.

 

Le bon exemple de cet affaiblissement, c’est le Traktor Chelyabinsk. Il y a deux ans, son conseil d’administration délibérait une « stratégie 2025 » qui visait à lutter pour le titre avec un budget en hausse. La saison passée, il faisait effectivement partie des favoris. Aujourd’hui, ce n’est plus du tout le cas, parce que ses quatre joueurs dominants ont tous quitté la KHL : le gardien tchèque Roman Will, ses compatriotes de l’attaque Lukáš Sedlák et Tomáš Hyka ainsi que le défenseur Nick Bailen. L’unique étranger à être resté est Teemu Pulkkinen, indifférent à l’exclusion de l’équipe de Finlande que cela implique (il n’était déjà plus dans les plans de la sélection) mais qui a tout de même demandé à ses dirigeants de ne pas trop le mettre en avant dans les médias pour ne pas être trop exposé dans son pays natal…

Le départ de Bailen a mis du temps à être officialisé. L’entraîneur Anuar Gatyatullin a répondu mi-juillet ne pas savoir pourquoi le meilleur arrière de KHL était absent au début du camp d’entraînement… En vérité, personne au club n’ignorait la volonté de l’Américano-Biélorusse de quitter la Russie. Mais il fallait se mettre d’accord sur les conditions de son départ. Alors que le joueur n’avait plus qu’un an de contrat, le Traktor a obtenu de garder ses droits KHL jusqu’en 2025, pour être sûr d’obtenir une compensation en cas d’hypothétique retour dans la ligue.

Soyons clair, le finisseur Pulkkinen n’est pas le joueur autour duquel on bâtit l’équipe. Les autres départs sont impossibles à combler en même temps. Le Traktor a misé essentiellement sur Anton Burdasov – un natif de Chelyabinsk – mais le SKA ne s’est guère battu pour garder cet ailier performant en saison régulière mais décevant en play-offs. Il a trouvé un défenseur suédois voulant bien venir en KHL, Adam Almquist, mais il n’a pas l’apport offensif d’un Bailen. Le plus gros vide se situe au centre. Le meilleur est parti (Sedlák) et un centre de troisième/quatrième ligne est arrivé (Piotr Khokhryakov). Forcément, les autres centres Vladimir Tkachyov – même si ça devrait être son rôle avec le deuxième salaire de l’équipe – et Aleksei Byvaltsev semblent endosser un costume trop grand pour eux en devant produire toute l’offensive.

Et puis, il y a le gardien. Le Traktor a mis trois gardiens en concurrence, Emil Garipov, Sergei Mylnikov et Ilya Proskuryakov (un vétéran qui ne jouait plus qu’en VHL mais s’en sort le mieux) sans qu’ils puissent faire oublier le numéro 1 Will. Dès la mi-septembre, les dirigeants du Traktor ont enfin réagi en concluant un contrat avec un gardien de NHL, Andrew Hammond, ce qui sonne le glas de Garipov, qui n’a jamais retrouvé sa confiance après avoir conduit Kazan au titre en 2018.

 

Après une saison complètement ratée et interrompue sous la barre de qualification en play-offs, l’Avtomobilist Ekaterinbourg a vocation à revenir à un niveau plus conforme à ses ambitions. Certes, les vaines annonces publiques de contrat avec les Finlandais qui avaient signé avant la guerre étaient bizarres, mais le club ressort malgré tout gagnant de l’intersaison. La proposition de contrat initiale – très basse – à Anatoly Golyshev ne l’a pas fait fuir, et le compromis trouvé pourrait être favorable aux deux parties si l’ailier russe piqué dans son orgueil relance sa carrière.

Le club s’est même renforcé en offrant un contrat de deux saisons à Sergei Shirokov. C’est un risque pour un joueur de 36 ans, ses mouvements n’ont certes plus la même vivacité, mais il se maintient en forme, sent bien le jeu et peut être très précieux en avantage numérique. Il a même été élu capitaine après un vote de l’équipe, devant le défenseur physique Nikita Tramkin qui pourra peut-être se concentrer sur son impact dans le jeu, décevant depuis deux ans. Le contingent russe a été affecté par la rupture du ligament croisé antérieur en pré-saison du technique et très rapide Aleksei Makeev, mais il y a toujours autant de cadres étrangers. À défaut de Finlandais, l’Avtomobilist a quand même trouvé un gardien suédois (Johan Mattsson) et un défenseur offensif américain (Nick Ebert).

Les étrangers officiels ou officieux (avec un passeport kazakhstanais qui leur permet de ne pas rentrer dans le quota) qui avaient des contrats pluriannuels ont été fermement liés. Jesse Blacker prend toujours un temps de jeu important en défense, l’ailier germano-canadien Brooks Macek mène l’offensive, et surtout, Ekaterinbourg profite à plein de trois centres que sont Stéphane Da Costa, Curtis Valk et Patrice Cormier (spécialiste défensif qui excelle aux mises au jeu). Revenu de blessure, Stéphane Da Costa joue à son meilleur niveau et s’engage à fond physiquement au point d’être l’attaquant qui met le plus de mises en échec (après Cormier bien sûr)… mais on se demande s’il pourra encore le faire en équipe de France en jouant en Russie.

Tout en précisant que la FFHG n’avait pas de position officielle à ce stade (contrairement à son homologue de basketball qui s’est montrée ferme mais n’est concernée que pour des joueurs rarement appelés en équipe nationale), son nouveau président Pierre-Yves Gerbeau a précisé que Da Costa ne serait pas sélectionnable à ce jour. La fédération dépend de toute façon de son ministère de tutelle et appliquera donc une position claire de celui-ci… si celle-ci s’applique à tous et pas seulement à un sport jugé mineur en France. Pierre-Yves Gerbeau a en effet noté que l’équipe de France de volleyball a participé aux championnats du monde en ce mois de septembre avec dans ses rangs le libero Jenia Grebennikov. Or, Grebennikov – qui avait pris sa première licence en hockey sur glace à Rennes avant d’opter pour le volley (sport où son père fut international soviétique) – joue au Zénith Saint-Pétersbourg où il avait signé son contrat en juillet 2021, bien avant la guerre… soit exactement la même situation que Stéphane Da Costa ! Comme les contrats KHL s’achèvent le 30 avril, et que la France jouera le championnat du monde en mai, sa situation sera évaluée… le moment venu.

 

Le cas de Yohann Auvitu est plus épineux encore. Le défenseur n’a pris personne par surprise, il avait expliqué son intention de signer au Neftekhimik Nijnekamsk à Pierre-Yves Gerbeau qui a essayé de l’en dissuader. Le président de la fédération est embarrassé pour ce joueur qui a toujours montré une grande implication pour l’équipe de France, mais sa décision place en porte-à-faux les dirigeants de la FFHG – qui avaient ouvert les portes de l’Aren’Ice à des réfugiés ukrainiens et modifié leurs règlements pour que les jeunes hockeyeurs puissent continuer à pratiquer leur sport. Auvitu a pris sa décision en toute conscience, il a fait un choix solitaire, et il est d’ailleurs parti seul, sans sa femme qui est russe mais qui ne l’a pas suivi ! Il voit dans ce contrat une ultime opportunité sportive, quatre ans après une première tentative à Sotchi qui avait pris fin après trois mois sur blessure.

On ne peut pas dire pourtant que la destination fasse rêver. Si le Neftekhimik est considéré comme le moins glamour de KHL, il y a une raison. Il avait la plus faible affluence des clubs russes avant la pandémie (les règles sanitaires différentes selon les régions empêchent toute comparaison ensuite). Les billets y sont pourtant les moins chers de la ligue : les meilleures places en tribune centrale sont vendues 600 roubles (10 euros) le jour du match, mais seulement 300 roubles (5 euros) si on les achète une semaine en avance. Cet été, se sachant incapable de conserver son meilleur marqueur Marat Khairullin, il l’a rentabilisé en le vendant pour la somme très élevée de 90 millions de roubles (1,5 million d’euros) au SKA, des revenus importants pour la survie du club que l’on pensait menacée.

En avril 2021, en effet, TAIF, la compagnie pétrochimique du Tatarstan à qui le Neftekhimik doit son existence même, a été fusionnée dans le géant russe du secteur Sibur, dont un des actionnaires est l’ex-président de la KHL Gennadi Timchenko. Cette entreprise a fait parler d’elle en France parce qu’un certain François Fillon a été membre de son conseil d’administration pendant deux mois cet hiver, avant d’être contraint de démissionner peu après l’entrée de l’armée russe en Ukraine. En dépit des craintes locales, Sibur a repris les obligations liées aux contrats de sponsoring dont elle a hérités. L’entreprise a donc nommé Sergei Bykov, un champion d’Europe 2007 de basketball avec la Russie qui était depuis trois ans l’ambassadeur de la compagnie pour le développement du basket dans ses régions d’implantation, comme président du club. Bykov laisse la direction opérationnelle aux personnes compétentes dans le hockey mais supervise et approuve le budget.

Il est clair pour autant que ce budget est limité. Le Neftekhimik n’a pu remplacer ni Khairullin, ni le duo défensif tchèque Klok-Knot. Il a recruté au niveau inférieur (le duo d’ailiers du Lada Togliatti Belozerov-Nazarov) et dans des championnats européens qui ne sont pas les plus riches. L’entraîneur Oleg Leontiev maintient ses principes de jeu offensifs et plaisants, mais son effectif affaibli et presque trop candide est bon dernier de KHL. Face au Sibir, l’équipe a encaissé sa huitième défaite en huit matches (!) alors qu’elle menait 2-0 et que son attaquant Pavel Poryadin a annulé un avantage numérique pour sa formation en disant à l’arbitre qu’il n’y avait pas faute sur lui (son coach Leontiev l’a félicité en saluant son comportement de gentleman). Yohann Auvitu, solide défensivement avec un temps de jeu supérieur à 20 minutes de moyenne, n’est pas sur la sellette pour autant. C’est le meilleur marqueur d’Extraliga slovaque Samuel Buček, apparu loin du niveau requis dès la présaison, qui serait sur le point d’être viré en raison de son apport offensif nul.

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