Rouen, du jamais vu depuis Saint-Gervais, Gap… et lui-même ?

4 385

C’est donc fait. Les Dragons de Rouen ont donc été sacrés champions de France à l’issue d’une saison 2020/21 de Ligue Magnus que l’on savait être très particulière, et que personne ne souhaitera vraiment garder dans les mémoires. Pourtant, en voyant se construire cette belle équipe, les supporters normands avaient très vite exprimé à l’automne leur inquiétude qu’elle ne puisse pas entrer dans l’histoire en soulevant la Coupe Magnus si le championnat ne se finissait jamais. Elle a donc bien eu sa place au palmarès. Bien sûr, ce n’est pas un titre comme les autres, il n’a pas été fêté sur la glace avec les fans. En dehors de la Seine-Maritime, tout le monde voudra sans doute oublier ce champion, non pas par anti-rouennisme, mais simplement parce qu’on veut vite enterrer cette saison avortée, sans public et sans le piment des play-offs.

Champion dans la défaite, c’est inédit

C’est comme un symbole de cet ersatz de championnat que Rouen ait obtenu son titre un soir de défaite, grâce au point glané en s’inclinant en prolongation à Gap samedi soir. Cela ne serait évidemment jamais arrivé avec des play-offs, par définition. Dans une formule de championnat, cela peut arriver… mais cela ne s’est jamais produit dans l’histoire du hockey français ! Bien sûr, il y a déjà eu des clubs qui ont bénéficié de « coups de pouce » lors de matches joués le même soir, mais ils avaient tous fait leur part du travail. Encore un cas unique dans cette saison vraiment unique ! Un cas qui ne rend pas justice aux Dragons, puisque c’était seulement leur deuxième défaite du championnat.

Mais pour être tout à fait juste, ce cas n’est unique que parce qu’on prend en compte la prolongation, qui n’existait pas par le passé. Après 60 minutes, les Dragons ont obtenu un score de parité et mérité un point. En tenant compte de ce facteur, il existe un cas similaire – et un seul ! Il remonte à 1984/85 : Saint-Gervais avait alors été sacré à quatre journées de la fin, à Paris, en faisant match nul avec les Français Volants (6-6). C’était suffisant parce que son dernier rival Gap avait concédé un point dans le même temps face à Grenoble.

Champion en un aller-retour, « à la gapençaise »

Plus que les conditions sanitaires, éprouvantes pour tout le monde, les critiques qui évoqueront un titre au rabais ne manqueront pas de pointer le faible nombre de rencontres jouées. Seulement 22 matches en Ligue Magnus, cela nous ramène loin en arrière. On se souvient que, lorsque la ligue s’était formée sur cette formule en simple aller-retour (26 matches), ce calendrier à un match par semaine était alors un handicap pour le hockey français par rapport au rythme international. Mais la saison régulière était alors suivie de play-offs, et il fallait minimum 9 victoires de plus avant le titre, soit 35 rencontres.

Quelle est la dernière fois qu’un champion a été sacré en ayant aussi peu joué ? En 1977/78, lors du deuxième titre consécutif de Gap ! On jouait alors à 10 clubs, soit en 18 journées. La saison suivante, on introduisit une poule finale à 10 équipes, soit 28 matches, et on n’est jamais redescendu en dessous de ce seuil depuis lors. Cela nous renvoie à une autre époque, où Thierry Chaix, actuel président du RHE, était encore cadet à Gap.

À cette époque, évidemment, on jouait à trois lignes. Cette différence marque d’ailleurs la différence fondamentale de situation : bien entendu, Rouen n’a jamais souhaité être champion de cette façon, et n’a pas taillé son équipe pour seulement 22 matches, ce qui est un gâchis pour cet effectif. Le RHE a joué à quatre lignes, une option que d’autres équipes ont peu à peu abandonnée pour des raisons non pas sportives mais économiques (et bien compréhensibles). Les Dragons ne l’ont pas fait parce qu’ils sont certainement le club français de hockey le plus résilient financièrement, et c’est d’ailleurs le grand mérite et la grande contribution de Thierry Chaix. C’est bien cela qui est récompensé en ces temps tourmentés avec cette Coupe Magnus.

Champion (presque) invaincu en hommage aux héros de 2006 ?

On peut souligner une autre particularité possible de ce titre de champion de France 2020, une spécificité plus positive : Rouen peut terminer champion en étant invaincu après 60 minutes, puisque ses deux défaites ne sont intervenues qu’en prolongation. Ce n’est pas encore fait, puisqu’il reste 4 matches à disputer, et c’est d’ailleurs un rare enjeu restant à cette saison de Ligue Magnus qui n’a pas la saveur habituelle. Rester invaincu toute une saison dans le temps réglementaire, ce n’est pas rien. Même le RHC des « Années Dragons », qui archi-dominait le championnat, n’y était jamais parvenu. La seule occurrence récente date de 2005/06, et les partisans avec le dragon chevillé au cœur soulignaient alors qu’on mesurait mal combien cet exploit était exceptionnel, et combien il ne se reproduirait jamais plus.

Cette saison 2005/06 occupe une place à part dans l’histoire du hockey rouennais, car c’était celle de l’arrivée en France d’un talentueux joueur d’AHL appelé Marc-André Thinel. Après 15 ans de services exceptionnels comme joueur (et après avoir été privé de ses ultimes play-offs par la pandémie), « MAT » est aujourd’hui l’assistant-coach de ses successeurs. Bien sûr, même si elle garde cette invincibilité partielle jusqu’au bout, l’équipe de 2021 ne comparera pas à celle de 2006 : celle-ci n’avait pas perdu du tout, ne concédant qu’un seul match nul après prolongation, donc après 70 minutes de jeu (c’était à Morzine-Avoriaz).

Et si l’on cherche la dernière saison parfaite, il faut remonter de près d’un demi-siècle, en 1972 : Chamonix avait gagné 18 matches sur 18 en championnat, 5 sur 5 en Coupe de France. Ah oui, tiens, la coupe… Elle a été annulée et ne pourra aller au bout, mais elle a existé. Rouen y a bien concédé une défaite dans le temps réglementaire cette saison, contre Amiens. Les glorieux prédécesseurs de 2006 avaient aussi été éliminés de la coupe, mais seulement aux tirs au but à Anglet.

On ne remplace donc pas tout à fait les héros, mais on peut tracer son propre sillage. Et on espère évidemment qu’à partir de la saison prochaine, les champions de France n’auront plus jamais à s’excuser d’un titre pas comme les autres et à entendre des « oui mais »…

Les commentaires sont fermés.