Le prochain projet olympique de la Chine

Présentation KHL 2022/23 (II) : division Tarasov

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Pour rappel, l’introduction et le contexte particulier de cette saison 2022/23 de KHL sont à lire ici. Ci-dessous, le deuxième volet consacré à la division Tarasov, celle du champion en titre mais aussi désormais du club chinois du Kunlun Red Star.

 

Champion de KHL en titre, le CSKA Moscou a connu un départ majeur à l’intersaison, un joueur dont le destin a fait l’objet d’une médiatisation mondiale : Ivan Fedotov. Le gardien enrôlé de force est aujourd’hui troufion sur une base militaire russe au lieu de se préparer à une saison NHL à Philadelphie. Mais pour le CSKA, cela ne change rien. Même si des médias occidentaux continuent de colporter le contraire, dupés par le qualificatif de « club militaire » qui continue d’être utilisé en Russie dans une référence purement historique, la structure professionnelle n’a plus aucun lien avec l’armée depuis deux décennies (voir histoire du CSKA).

Qu’il fasse ou non son service militaire, le CSKA savait que Fedotov laisserait un vide. Le Suédois Adam Reideborn a perdu la concurrence chaque année à l’approche des play-offs depuis trois ans qu’il est en Russie… et son nouveau concurrent Aleksandr Sharychenkov aussi, même s’il s’est retrouvé titulaire par défaut à Oufa en mars quand les Finlandais ont quitté la KHL. L’un d’eux pourra-t-il conduire le club au titre ?

Les cages sont toutefois le seul secteur où le CSKA s’est affaibli. Sa défense reste parmi les meilleures de KHL. Nikita Nesterov a été prolongé pour 4 ans et a été nommé capitaine (succédant à Andronov parti à Yaroslavl). Le défenseur international du Kazakhstan Darren Dietz a re-signé pour 3 ans. Klas Dahlbeck a été remplacé par un autre Suédois, Fredrik Claesson (170 matches de NHL), que sa fédération n’a pas dissuadé en étant la première à bannir les joueurs signant en KHL de l’équipe nationale (l’ancien champion du monde junior n’a encore jamais été sélectionné avec la Tre Kronor). L’expérimenté Yaroslav Dyblenko, qui évoluait dans l’organisation du SKA rival, remplacera l’autre étranger John Gilmour, parti à Minsk.

L’attaque n’aura aucun étranger, et n’en recrutera pas car le CSKA est le club le plus proche du plafond salarial. Mais elle avait déjà fini les play-offs ainsi après le départ des Suédois. Le top-6 offensif est déjà éprouvé. Le polyvalent Mikhail Grigorenko se fixera au centre de la première ligne entre Sergei Plotnikov et Anton Slepyshev. Ayant décidé de quitter une place à l’ombre en NHL pour un rôle plus créatif dans son pays, Maksim Mamin a signé pour trois ans et illustre la politique du club de « retour à la maison » de ses élèves. Mamin retrouve son compagnon de ligne avant son départ en Floride, Konstantin Okulov, plus le centre Vladislav Kamenev. Ce deuxième trio a été efficace en pré-saison. Le CSKA a toujours des porteurs d’eau qui connaissent leur mission, plus des jeunes qui pointent leur nez. Imperméable au changement, il est peut-être le candidat majeur à sa propre succession.

 

Igor Nikitin, ex-entraîneur du CSKA, a donc fait venir au Lokomotiv Yaroslavl son ancien capitaine, Sergei Andronov. Cette recrue a été payée très cher. Deux ans de contrat pour un joueur de 33 ans, avec un salaire de 65 millions de roubles qui est normalement celui des stars offensives. C’est la preuve de la valeur que l’on peut donner à un joueur bien au-delà de ses statistiques (0,25 point par match durant sa carrière KHL). Andronov doit être l’âme du vestiaire, un modèle pour les jeunes par son attitude et sa résilience. Numériquement, il remplace un autre centre défensif, Artyom Anisimov, qui cherche encore à retourner en NHL.

Le leadership d’Andronov sera d’autant plus utile que l’habituel capitaine Aleksei Marchenko – pilier de la défense – s’est blessé et manquera les deux premiers mois de la saison. Malheureusement, le Lokomotiv a un calendrier chargé dès le début (13 matches en septembre !) qui a déjà fait râler son coach. Au complet, les lignes arrières sont solides même si elles n’ont qu’un seul vrai défenseur offensif (Andrei Sergeev, venu du Dynamo). L’attaque a pas mal de profondeur. Néanmoins, le centre Maksim Shalunov – qui a un des plus gros contrats de la ligue à 90 millions – doit se reprendre après une saison ratée alors que les nombreux attaquants formés au club sont souvent accusés de plafonner.

Là aussi, la principale question se situe devant le filet. En se séparant du gardien canadien Eddie Pasquale, même s’il a connu une saison médiocre par rapport à ses standards, le Lokomotiv a pris un risque dans un marché vide. Ivan Bocharov n’a jamais réussi à devenir le numéro 1 espéré au Dynamo, mais il se plaint d’avoir été mal encadré et peu mis en confiance. Il rejoint à Yaroslavl celui qu’on considère comme le meilleur entraîneur russe de gardiens, Rashit Davydov : celui-ci aura l’occasion de prouver sa bonne réputation en encadrant un duo peu coté sur le papier, avec le jeune espoir local Daniil Isaev en numéro 2.

La saison a débuté par un accident qui a failli être dramatique. Le nouvel écran vidéo, qui pèse 5 tonnes, devait être levé à 16 mètres de haut sous le toit de la patinoire, mais à cause d’un problème sur un treuil, il s’est effondré sur la glace et brisé. Un homme de 36 ans a dû être hospitalisé, heureusement sans conséquence vitale. La surface de jeu n’est pas endommagée et le Lokomotiv peut donc commencer le championnat normalement.

 

OHK Dynamo logoLe Dynamo Moscou – qui s’était ré-inscrit en KHL sous une différente structure il y a quelques années en abandonnant ses obligations contractuelles – a recommencé à jouer avec le règlement. La ligue interdit normalement la participation d’une équipe qui n’a pas versé ses salaires de la saison précédente, mais cela ne concerne pas les bonus, qui restent donc en partie impayés. De même, un club n’a le droit de jouer que 10 matches de préparation, le Dynamo en a joué 11 (dont un match d’entraînement à quatre périodes et six lignes contre Novokuznetsk).

L’entraîneur Aleksei Kudashov a en effet mis en place un camp d’entraînement à l’ancienne : avant le retour programmé des vacances, tous les joueurs ont été convoqués à la « basa » de Novogorsk pour un « camp de développement » normalement réservé aux jeunes, avec deux séances quotidiennes sur la glace, alors que le règlement de la KHL proscrit en théorie les entraînements avant le camp officiel. Un seul a refusé, Mikhail Fisenko, expliquant être sur le point de se marier et se préparer de son côté. Conséquence : il a été échangé à Kazan, officiellement sans qu’il y ait de rapport.

Il n’y a pas que les anciens joueurs qui se plaignent des dirigeants du Dynamo, il y a aussi les supporters. Les tribunes étaient déjà à moitié vides la saison passée. Le prix des abonnements a été plus que doublé par rapport à la période pré-Covid, pour voir une équipe qui a apparemment abandonné toute ambition en vendant ses deux meilleurs joueurs (Shipachyov et Voinov) pour la somme symbolique de 1000 roubles (soit 10% du prix d’un abonnement le moins bien placé dans un coin reculé de la patinoire). Le troisième joueur majeur, Stanislav Galiev, a été échangé contre un Jordan Weal jugé plus polyvalent.

Ayant réduit sa masse salariale « russe » à 410 millions de roubles, soit moins de la moitié du plafond, le Dynamo a en effet les mains libres pour engager des étrangers. En attendant d’éventuels jokers aux deux places restantes, il a remis les clés de l’offensive à trois d’entre eux. L’ami de Weal, Eric O’Dell, parti pendant les play-offs pour mettre sa famille à l’abri, est en effet revenu malgré la guerre. Quant au Suédois Jakob Lilja, qui avait signé en février juste avant le déclenchement du conflit, il a expliqué à la presse de son pays ne pas avoir les moyens de payer la compensation pour sortir de son contrat (les deux tiers du salaire) et ne pas avoir trouvé de club prêt à le faire.

Paradoxalement, avec les Jokerit en moins, il n’est pas impossible que le Dynamo se maintienne en haut de la Conférence Ouest même après sa grande braderie. Le système de jeu de Kudashov, fondé sur l’obéissance et le volume de patinage, n’a pas besoin de grandes stars. Mais il a besoin d’un gardien solide. Bocharov a été échangé au Lokomotiv contre les droits sur Ilya Konovalov, qui a raté son aventure nord-américaine avec une année de stagnation en AHL. Le nouvel entraîneur des gardiens, Konstantin Vlasov, sera chargé de le faire progresser pour ne plus répéter la gabegie passée avec les jeunes portiers.

 

EMELIN_Alexei-100516-337Le Dinamo Minsk pourrait aussi être un profiteur inattendu de la nouvelle situation politique. Comme les clubs non russes ne sont soumis à aucune limite de joueurs étrangers, il a pu rassembler huit bons Nord-Américains. Ceux-ci sont contents de jouer en KHL pour un coach canadien – Craig Woodcroft – alors qu’il n’y en a plus dans les clubs russes. L’équipe biélorusse a même engagé deux joueurs russes intéressants. Dmitri Sokolov, jeune attaquant doté d’un très bon tir, semble avoir enfin réglé ses problèmes de poids qui l’avaient handicapé au Minnesota puis à l’Avangard de Bob Hartley (il avait été envoyé dans l’équipe-ferme de VHL où il avait planté 27 buts).

Mais c’est surtout Aleksei Emelin qui retient l’attention. L’ancien défenseur international de 36 ans se comporte comme une grande autorité pour le vestiaire et inflige toujours autant de mises en échec. Les lignes arrières sont impressionnantes, en comptant les quatre paires qui jouent toutes comme il est d’usage en KHL : le défenseur offensif américain de 25 ans Joseph Duszak (élu sur la deuxième équipe étoile d’AHL l’an passé), trois Canadiens qui connaissent la KHL, le vétéran Emelin et trois internationaux biélorusses.

Le vrai changement au Bélarus est que le président-dictateur ne pourra plus remettre en cause la gestion du club à chaque contre-performance de l’équipe nationale, puisque celle-ci ne peut plus jouer de compétition internationale. Curieusement, c’est au moment où il a les mains libres que le staff agit plus dans l’intérêt à long terme du pays. Il ose faire confiance à deux très jeunes gardiens, Aleksei Kolosov (20 ans) et Konstantin Shostak (22 ans, rapatrié du Severstal), pour les développer à ce poste crucial et faible de la sélection. L’attaquant de 21 ans Vladimir Alistrov a même été placé sur le premier trio avec les Canadiens Brandon Kozun et Cédric Paquette. Il y a donc une relève de hockeyeurs biélorusses de haut niveau pour l’avenir, ce qui n’était pas si évident. Quand à savoir quand on les reverra à un championnat du monde, c’est une autre question.

 

severstal2020Chaque qualification du Severstal Cherepovets en play-offs relève un peu de l’exploit. Y parvenir une troisième fois consécutive en serait un beau. Le club a réussi à garder ses deux meilleurs défenseurs, Ilya Khokhlov et le Suédois Robin Press, et ses trois meilleurs ailiers, le joueur formé au club Daniil Vovchenko, Kirill Pilipenko et le Slovaque Adam Liška. Mais il a en revanche perdu ses deux meilleures centres, le Finlandais Joonas Nättinen et l’international biélorusse Vladislav Kodola, patiemment développé au club depuis six ans et qui rejoint un Dynamo Moscou qui – même après sa cure d’économie – reste nettement plus riche que le Severstal.

C’est bien simple, l’équipe de Cherepovets n’a recruté qu’en division inférieure (VHL), en espérant que des joueurs pourraient franchir le pas. Cela a déjà fonctionné, mais ne fonctionne pas à tous les coups. En n’ayant plus que 2 étrangers sur 5, le club est actuellement en dessous du plancher salarial de la KHL et est donc normalement obligé de se renforcer en cours de saison. Ce n’est pas étonnant : le géant sidérurgique Severstal, florissant l’an passé grâce à la hausse des cours (4 milliards de bénéfices sur un chiffre d’affaires de 11 milliards), a perdu le tiers de son marché (l’Europe) et a été la première entreprise russe à se trouver en défaut de paiement, sur plus d’un milliard de dollars. Son propriétaire Aleksei Mordashov, un des trois hommes les plus riches de Russie, a été placé sous sanctions par l’Union Européenne et par les États-Unis.

On comprend dans ces conditions que l’entraîneur Andrei Razin soit plus que jamais contraint à des miracles pour sa cinquième saison à la tête de l’équipe. Ce tempérament bouillant qui a confessé à ses joueurs pouvoir toujours exploser à tout moment, mais arriver dorénavant à se calmer trente secondes plus tard, ne cesse d’épater dans son coaching. Nouveau fait d’armes en ce début de saison, il a conduit son équipe à une victoire incroyable (4-3) à Magnitogorsk en sortant son gardien trois fois après avoir été mené 1-3 : une en supériorité numérique à neuf minutes de la fin, une en fin de match pour égaliser et une en prolongation pour forcer la victoire !

 

Le bilan de l’équipe de Chine aux Jeux olympiques a été perçu de manière positive au pays. Dans le changement de pouvoir qui a suivi à la tête de la fédération, les tenants de la stratégie des naturalisations ont prévalu sur ceux qui professaient le développement des joueurs locaux, un peu par défaut puisque ces derniers n’ont pas pu réaliser les échanges internationaux nécessaires à cause de la pandémie. Le Kunlun Red Star est donc plus que jamais le fer de lance du hockey chinois et le terreau de l’équipe nationale.

Ses dirigeants se sont donc tournés presque exclusivement vers l’Amérique du Nord : on y trouve plus de hockeyeurs ayant des ancêtres chinois, mais aussi un réservoir de joueurs sans racines asiatiques mais « naturalisables » en deux ans car n’ayant jamais joué pour leur équipe nationale. C’est pourquoi l’ancien directeur général, le Canadien Scott MacPherson a été rappelé un an après son départ pour reprendre les rênes. Il a engagé Greg Ireland, le sélectionneur de l’équipe d’Italie, qu’il avait déjà embauché comme coach en ECHL à la fin du siècle dernier. Le rôle d’Ireland sera de former une organisation disciplinée avec des compatriotes dont il connaît la mentalité : le calendrier sans temps mort de la KHL peut l’aider à tenir fermement les rênes.

Kunlun a été transféré à l’Ouest pour maintenir une égalité entre les conférences et compenser le départ des deux clubs de l’Union Européenne. C’est géographiquement logique puisqu’il joue dans la banlieue de Moscou (à Mytishchi). L’équipe ne peut pas participer au championnat depuis la Chine tant que la quarantaine de deux semaines est nécessaire pour franchir la frontière. Elle s’est accordée avec la ligue pour garantir quoi qu’il arrive qu’elle passerait de nouveau toute la saison en Russie, ce qui sera plus prévisible et équitable pour ses adversaires. Jouer dans la Conférence Ouest réduira les déplacements et rend donc le projet plus attractif pour les recrues.

Kunlun a perdu son joueur emblématique Spencer Foo, dont elle ne voulait plus augmenter encore le salaire, et qui est parti en AHL. Mais son frère Parker Foo est toujours là, comme les aurtres « naturalisés olympiques ». Brandon Yip a même signé un long contrat de quatre années, jusqu’à ses 40 ans : le club voulait récompenser sa contribution mais aussi le conserver comme capitaine, rôle important et très symbolique en Chine. Arrivé l’an passé, Cliff Pu sera sélectionnable dès le prochain Mondial de D1B. Les nouveaux arrivants le seront d’ici 2024, donc avant le début des prochaines qualifications olympiques (le nouvel objectif majeur de la Chine). Parmi eux, deux joueurs d’origine chinoise, le jeune défenseur de 21 ans Liam Ross mais aussi une espèce de plus en plus rare dans le hockey moderne, un authentique bagarreur de métier, Gareth Hunt : le recordman des pénalité en carrière de l’ECHL (2687 minutes) a des grands-parents originaires de la région de Shenzhen.

L’ambassade russe au Canada ayant tardé à délivrer les visas, Kunlun n’avait pas pu enregistrer officiellement ses joueurs avant fin juillet, alors même que les autres clubs avaient déjà repris leur camp d’entraînement. Le club chinois a même dû décaler sa reprise et annuler sa participation au premier tournoi programmé au Kazakhstan. Les observateurs de la KHL étaient alors très inquiets de cette équipe « fantôme ». Mais Kunlun est bel et bien sur la ligne de départ, et même prêt à être compétitif après avoir étonnamment gagné la majorité de ses rencontres de pré-saison. Sa participation en play-offs resterait malgré tout une très grosse cote.

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